CHAPITRE III
Pietermaritzburg
La capitale de la colonie.
Mgr Allard n'avait pas rintention de résider à Durban, mais à Pietermaritzburg, d'où il lui serait plus facile de rayonner dans tous les sens. Ainsi nommée en so avenir de Pieter Retief et de Gert Maritz, chefs boers tués, en 1838, par ordre de Dingaan, roi des Zoulous, cette ville était la capitale de la colonie. L'évêque s'y rendit avec plusieurs de ses compagnons, dans la première quinzaine du mois d'avril 1852.
Entre les deux cités la distance n'est que de quatre-vingt-dix kilomètres, mais les chemins étaient, alors, si mauvais, et le mode de transport si primitif, qu'il fallut trois jours pour accomplir ce trajet.
Durant la semaine qui suivit, le vicaire apostolique visita, famille par famille, les catholiques de l'endroit, au nombre de près de deux cents, parmi lesquels soixante-dix soldats de la garnison. Indifférents aux pratiques religieuses, mais flattés de cette prévenance, la plupart exprimèrent, par politesse du moins, leur satisfaction de posséder, enfin, des prêtres.
Sur l'invitation qui leur fut adressée, ils vinrent entendre la parole de Dieu, dans l'humble chapelle improvisée, et ils y prirent goût. Chaque dimanche, à l'heure des Messes, elle se remplissait, ainsi que l'après-midi, pour le chant des vêpres. Aux exercices du mois de mai, l'assistance avxgmenta, de jour en jour. Plusieurs, dès lors, contractèrent la pieuse habitude de s'approcher, de temps en temjjs, des sacrements.
Pour ces catholiques jusque-là si abandonnés, la présence des Oblats fut des plus salutaires, car les ministres protestants avaient précédemment multiplié leurs efforts pour les attirer dans leurs temples.
En voyant leur proie leur échapper, les sectaires poussèrent les hauts cris. L'un d'eux surtout se signala par ses déclamations furibondes contre les prêtres, voulant qu'on usât de tous les moyens, même de la violence, pour les expulser. Les jeter à la mer, ajoutait-il, serait un acte méritoire.
PIETERMARITZBURG 457
Peu après, ce fanatique faillit se noyer lui-même, en essayant de passer une rivière, son char s'étant précipité au fond de l'eau. Il n'échappa à une mort imminente, que par le dévouement de deux jeunes gens, qui. au péril de leur vie, le retirèrent du gouffre. Cet avertissement du Ciel calma un peu sa fureur.
Malgré l'orage, les Pères n'en continuèrent ])as moins leur œuvre avec zèle, et persévérance.
Une souscription s'ouvrit, afin de procurer des fonds pour la construction d'une chapelle. Comme ceux de Durban, les catholiques de Pietermaritzburg étaient généralement pauvres. Consultant leur cœur plutôt que leur bourse, plusieurs promirent des sommes qu'il leur fut impossible; de réaliser. Les Missionnaires se virent donc dans la nécessité d'empnmter. quand il leur fallut payer les travaux, entrepris sur des garanties pécuniaires qui leur échappèrent, au moment où ils en auraient eu besoin.
Néanmoins, la bâtisse ne souffrit pas d'interruption, et la chapelle fut bénite, le 25 décembre 1852, trois cent cinquante-cinq ans, jour pour jour, après la découverte de la Terre de Natal par Vasco de Gama.
Cette construction, assurément, n'était pas un monument capable d'exciter l'admiration des visiteurs, accoutumés aux magnificences des églises d'Europe ; elle l'emportait, cependant, sur tous les temples protestants de la ville. Le signe de la Rédemption brillait au sommet de la façade. A l'intérieur, un superbe et grand tableau de Jésus en croix, œuvre d'un artiste de talent, ornait le sanctuaire. C'était un don de Mgr de Mazenod, qui en avait dépouillé l'un de ses salons, pour en faire cadeau à ses fils. Au-dessus du Tabernacle, s'élevait une jolie statue de la Sainte Vierge, donnée également, à Marseille.
Le lendemain de l'inauguration, deux protestants abjurèrent publiquement leurs erreurs. Quelque temps après, sept autres entrèrent, à leur exemple, dans le sein de la véritable Église.
On s'aperçut bientôt que les catholiques étaient plus nombreux, en ville, qu'on ne l'avait supposé, d'abord. Beaucoup, en effet, au temps de leur abandon, non seulement s'étaient fort relâchés dans leurs mœurs, mais avaient rougi de la foi, et leurs voisins ne savaient même pas qu'ils fussent baptisés. Les Missionnaires recherchèrent avec soin ces brebis perdues. De temps en temps, ils en découvraient, et les ramenaient au bercail. Le nombre de leurs ouailles monta ainsi à près de quatre cents. Plus tard, de nouveaux émigrants augmentèrent encore ce chiffre.
Deux Associations, celles du Sacré-Cœur et de l'Immaculée-Conception favorisèrent ce développement de la piété. On leur ajouta l'Archiconfrérie du Saint-Cœur de Marie pour la conversion des pécheurs.
Mais, là aussi, une école catholique s'imposait. Dès le mois de mars 1853, il fut possible de l'ouvrir, et l'un des néophytes en prit d'abord la direction.
Plus tard, un renfort de Missionnaires étant arrivé, les Pères euxmêmes s'en chargèrent, et firent venir d'Europe ]iour plus de quinze cents francs de livres, à l'usage des élèves, car on ne trouvait à Durban que des manuels infectés de principes hérétiques.
— Ainsi constituée, écrivait Mgr AUard, notre école a une supériorité incontestable sur toutes celles de la ville. Quelle consolation poumons de penser que ces enfants ne sont plus exposés au danger de perdre la foi !
Après une expérience de plusieurs années, il écrivait, le 4 février 1860 :
— Notre école de Pietermaritzburg réalise les espérances que nous avons conçues. Les familles n'ont qu'à se féliciter de voir la jeunesse croître dans la crainte et l'amour de Dieu. Ces enfants, autrefois si turbulents, n'en sont que plus soumis à l'autorité paternelle. Auparavant, nous ne pouvions pas obtenir qu'ils apprissent le catéchisme ; maintenant, l'avenir est assuré, ce à quoi n'auraient pas suffi nos prédications du dimanche.
§ 2 Excursions apostoliques à travers la campagne.
Bien au delà de la ville s'étendait le ministère des Pèi-es. Ils entreprenaient souvent de longues courses, pour visiter les catholiques disséminés à des distances considérables.
Parfois, ils allaient, jusqu'à deux cents ou trois cents kilomètres de leur résidence, porter à des malades les secours de la religion. Huit ou dix jours leur étaient nécessaires, alors, à cause du mauvais état des chemins.
Pour découvrir les catholiques isolés, ils s'avancèrent beaucoup plus loin. Ils en rencontrèrent sur les montagnes et dans les vallées, jusqu'à la chaîne du Drakensberg.
Deux fois même, ils ne reculèrent pas devant un voyage de huit cents kilomètres, pour recueillir des orphelins, qui, fils de catholiques, mais non encore baptisés, restaient à la merci de Boers calvinistes. Une partie de ces longues excursions dut être faite à pied. Souvent les Missionnaires passèrent la nuit sans abri, exposés à être dévorés par les fauves, qui pullulaient dans ces parages.
Nonobstant de si dures fatigues, les Pères menaient une vie sobre et très frugale. Mgr Allard, très rude pour lui-même, aurait plutôt excédé, sous ce rapport, et il tenait sévèrement la main à ce qu'il n'y eût aucun écart de régime. Sous son œil vigilant, ce danger n'était pas à redouter.
PIETERMARITZBURG
— Notre manière de vivre est connue en ville, et devient même, quelquefois, le sujet des conversations, écrivait-il au Supérieur général. Les protestants répètent que nous ne sommes pas comme leurs ministres, qui ne se refusent rien. Ils confessent que seuls les prêtres catholiques ne visent, ni aux richesses, ni aux commodités de l'existence, et que nous sommes par conséquent plus conformes à l'Évanfjilc. Il en résulte pour eux une édification qui les ébranle, et en dispose plusieurs à embrasser le catholicisme.
Labeurs apostoliques, fatigues, privations, austérités n'empêchaient pas les Missionnaires de conserver leurs forces :
— Le climat de ce pays est très salubre, écrivait encore ^é^'èque, et nous jouissons tous d'une parfaite santé. Pour moi. en particulier, il y a des années que je ne m'étais porté aussi bien. Pietcrmaritzburg que nous habitons, étant situé au pied des montagnes, est un peu froid, en hiver. On ne s'en trouve que mieux. Il n'y a ici, à p'-oprement parler, que deux saisons : l'hiver et l'été. Pendant les six mois de ^hi^•cr. d'avril à septembre, le temps est extrêmement sec, le ciel constanunent serein, et les jours comme les plus beaux d'octobre, en Provence. Au mois d'août, on se croirait au printemps, si la campagne, dépouillée de sa verdure, ne nous avertissait que nous sommes au cœur de l'hiver. Les nuits sont généralement fraîches. J'ai vu, cette année, le thermomètre Réaumur descendre, sept fois, au-dessous de zéro, et les montagnes voisines se couronner de neige. En été, la chaleur est forte, mais atténuée par la pluie, qui tombe presque quotidiennement.
Nc'mtation dans les régions tempérées.
Huttes cafres dans la campagne.