CHAPITRE XV
Sicklinghall (Lys Marie)
Les travaux évangéliques des fils de Mgr de Mazenod les mirent en rapport avec un riche catholique anglais, très pieux, M. Middleton, qui, les estimant davantage à mesure qu'il les connaissait mieux,
Sickliughall. — Au fond, en lace, Téglise et la maison des Pères, attenante à celle-ci.
désira, dès 1848, les posséder sur ses terres. Les multiples fondations qu'on avait en vue, et le chilTre relativement restreint de sujets britanniques dont on disposait alors, ne rendirent ce projet réalisable que quatre ans plus tard.
Dans un des sites les plus pittoresques du comté d'York : tout près de Wetherby, à une dizaine de kilomètres de la ville de Ilarrogate, si célèbre par ses sources d'eaux minérales qui en l'ont une des
SûO DANS LES ILES lUUTANNlQUES
plus aristocratiques stations balnéaires de la (Irande-Brclap^ne : à peu (le dislanee de I.eeds, se trouve Sicklingliall. (]e n'est pas une ville populeuse. On ne l'eneontrait, là, en iSoo, que quehjues centaines de calliolitpies disséminés sur une vaste étendue, et ciiKi niilh' protestants. M. Middleton y avait I)àti une jolie église gothicjue. avec une maison de communauté attenante, entourée d'un agréable jardin. II donna le tout à la Gongrég^ation, en y ajoutant une lente ainnndle pour le service de la chapelle et les missions dans la campagne.
Au mois d'avril i85a, les Pères prirent possession tle cet endroit charmant, qu'ils appelèrent Lys-Marie, par amour }>our la \'ierge Innnaculée. ('omme on y g^oùtait une tranquillité complète, la pensée se i)résenta vite d'y transporter le noviciat et le scolasticat. (]ette comliinaisou permettait de quitter Maryvale, dont l'entretien était trop dispendieux. On y établit également, un peu plus tartl, un junioiat.
Rarement, dans les milieux de ce geni-e, se passent des événements assez remarquables pour entrer dans le cadre d'une Histoire. Le bien s'y accomplit sans bruit, et l'avenir s'y prépare sous le regard de Dieu.
Voici ce que le P. Aubert disait de Sicklinghall. dans son Acte de A'isite du mois daoOit i855 :
— Communauté nombreuse, régulière et fervente. La paix et une céleste joie y régnent. Malgré les éléments divers qui la oom[)osent, elle forme une famille, dont le supérieur est le père aimé, et dont les membres vivent en frères.
Le maître des novices, le P. Richard, arrivé au commencement <le février i85'3, était un saint, mais un de ceux que le Seigneur montre seulement à la terre. Nous aurons bientôt à parler de sa précieuse mort.
ghapitrp: XVI Galashiels
§ 1 Situation religieuse de VEcosse au milieu du XIX" siècle.
L'heui'e sonnait pour les Oblats de s'établir en K cosse.
Beaucoup moins avancée que l'Angleterre dans son mouvement de retour à la vérité, cette région demeurait encore sous l'administration des vicaires apostoliques. Le calvinisme, prêché trois cents ans auparavant avec une sorte de frénésie par l'inlàme Jean Knox, prêtre apostat, marié et remarié, y devint bientôt cruellement persécuteur. En abolissant le culte catholique, au mois d'août i56o, le Parlement défendit d'assister à la messe sous peine de confiscation d'abord, de bannissement ensuite, et, enfin, de mort (i).
Plus connus sous le nom de puritains, ou de presbytériens, les hérétiques d'Ecosse rejetaient l'épiscopat comme contraire à l'enseignement de la Bible. Quand Cliarles 1"=' d'Angleterre essaya de leur imposer l'épiscopalisme anglican plus favorable aux prérogatives roj^ales, tous se soulevèrent et soutinrent obstinément la lutte. Celte guerre aboutit pour le monarque à la perte de la couronne et de la vie. Il fat décapité en iC)^f(), ayant vu se révolter contre lui. dans ses propres Etats, les représentants des Communes, presbytériens pour la plupart.
Cette secte persista opiniâtre en Ecosse. A l'époque dont nous écrivons l'histoire, ses membres se distinguaient trop souvent encore par le plus intolérant des fanatismes.
(i) Cf. Flciuiny:, Tlic Rcfonnntion in ScothunL in-S'\ Loiulres lyn), p. a^S, 4îo, ^fii.
Sfj'i DA.NS LES ILES URITANXIQUES
§ 2 La famille de Walter Scott.
Que les voies lie Dieu sont insondables !
(l'est de riiéritiei- de l'illustre romancier Walter Scott que la Providence se servit pour introduire on l^cosse les Oblats de Marie. Ainsi profiteraient à la conversion des âmes les revenus des terres ayant appartenu autrefois à IKglise, et dont f hérésie l'avait injustement dépouillée.
Le 21 se[)tembre i832, à l'âge de soixante et un ans, après une existence de gloire, le célèbre écrivain auquel su plume féconde rapporta des millions, s'éteignait dans son château d'Abbotsford, à une quarantaine de kilomètres au sud d'Kdimbourg, entre les deux villes de Melrose et de Galashiels. Lorsqu'il l'acheta, en i8o5, ce n'étaient que des murs lézardés, près des ruines d'une abbaye du xii" siècle, fondée par le roi David I*^*", fils de sainte Marguerite d'hlcosse. dans le voisinage de l'endroit où la rivière la Tweed olTre un gué commode. Voilà pourquoi cet ancien palais abbatial se nommait Abbot's ford : Gué de VAbbé. Ces débris d'un passé si lointain paraissaient à l'ardente imagination de Walter Scott comme les témoins d'un monde évanoui, qu'il voulait ressusciter, avec ses légen<les, ses coutumes, ses intrigues, ses crimes et ses combats.
\\n considérant la nature âpre et tourmentée qui encadre ce site poétique, l'àme rêveuse du littérateur conçut l'idée première de ces magnifKjues descriptions dont ses récits sont émaillés. Il ne dépensa pas moins de soixante mille livres sterling (plus de quinze cent mille francs) [)our restaurer le vieux manoir ; y ajouter des constructions moyenâgeuses, qui, par leur originalité, en faisaient, selon son expi'ossion. un roman de pierre et de mortier ; l'entourer de plantations superbes ; transformer ses galeries et ses salons en musée médiéval de porcelaines, armures, bibelots, meubles curieux, tapisseries, livres rares, etc.
A i»artir il»- iSii, il y i-t'-sida. l'cndiiiil \iiigt aim(f>. jus([u'à sa mort. Abbotsford constitua un centre d'irrésistible ;ittrait iun pour les touristes et les voyageurs, ses lecteurs eiithoiisiasle>>.
Leurs pi'-ré'grinatioiis mnllipliees vers ces iiionlai^nes et ces valb-es profondes (l(;s Ltm'l(in</s el des IHj^lihinds si largement i>eintes dans les ('•erils du maître, et au milieu destpiclles se meuv<'nt se> lu'-ros, ont largement eonlriltiit'. a-t-on dit. au lapproeheiiieiit politicpie et social des Ali;'lai.s et des Leossais ; mais elles n eiiieiil aueuiie iMlluence. au
GALASHIEI.S SqS
point de vue religieux. Sur le cercueil de Walter Scott, une ju-ière presbytérienne fut prononcée.
Ses deux enfants étant décédés, le vaste domaine et l'opulent château devinrent la propriété de sa petite- fille, qui épousa un riche Ecossais, M. James Hope. Celui-ci, récemment converti à la vraie Foi, résolut d'établir, tout près d'Abbotsford, à Galashiels, en y consacrant une partie des revenus de l'ancienne abbaye, une maison relijîieuse, dont les membres s'adonneraient au saint ministère auprès des catholicfues et à l'évangélisation des protestants. De là, ces ouvriers de la bonne nouvelle rayonneraient jusque dans les régions septentrionales de l'île.
§3 "Les Oblats en 'Ecosse.
Dans ce but, M. Hope s'adressa à Mgr Gillis, vicaire apostolique du district d'Edimbourg. Ce prélat, non moins remarquable par son talent d'orateur et de controversiste que par la trempe de son caractère et ses vertus, connaissait et appréciait les Oblats.
Déjà, pendant le Carême de i85o, le P. Noble avait donné, à Edimbourg, une mission de cinq semaines, durant lesquelles il monta en chaire deux fois par jour, et confessa plus de trois mille personnes, passant pour cela quotidiennement quatorze heures au confessionnal.
Au mois de mars 1862, les PP. Cooke et Hickey avaient prêché, avec non moins de succès, le jubilé dans la ville épiscopale ; puis, dans les alentours, une série de retraites ou de missions, aux fruits très abondants. Le nombre des pécheurs et des retardataires qui s'approchèrent du Tribunal de la pénitence fut si considérable, que les Pères durent rester au confessionnal ordinairement de dix heures du matin jusqu'à minuit. Les curés des paroisses exprimèrent en termes non équivoques leur admiration et leur gratitude pour des résultats aussi merveilleux.
Tant déloges venus de divers points confirmèrent Mgr Gillis dans sa pensée de fixer les Oblats auprès de lui. Son dessein était, d'abord, de les appeler à Edimbourg même, ou plutôt à Leith qui en est le port de mer, et qui est relié à la cité par le superbe Leith WalL\ boulevard de deux à trois kilomètres de long, bordé de beaux édifices. Leith, continuation de la capitale de l'Ecosse, forme, à lui seul, une ville de quatre-vingt mille habitants.
Les circonstances ne permettant pas encore la réalisation de ce
projet, Mgr Gillis accepta pour les Oblats les propositions de M. Hope.
Galashiels, sur la Gala, près de son conlluent avec la T^veed, occupe
DAXS LES ILES BHITAX.MQUES
dans une channanlc vaille nn des sites les plus pittor(;sques de l'Europe. Cette ville cfui ne comptait, alors, que de six à sept mille àmos, n'est distante d'Abbotsford que de deux à trois kilomètres. L'htritier de W'alter Scott y avait acquis, au centre de la cité, un vaste terrain, et y faisait hàtir une église qui serait bientôt terminée. A côté
Le P. Chail.s lUlloii.
s'élevait, entourée d'un grand jardin cl toute meublée, la maison (piil destinait aux Pères. Pour leur cntrctirn et les frais des missicms. il assurait une rente annuelle conveiialde. Kn outre, il eonstruiiait deux écoles, luiic p(jur les jeunes lilles et raiitn- |i()ui- les garçons.
Kn l'absence du V. Auberl. le V. Ik-llon, coujine «Ulcgué du Supérieur général, signa, le 3i déeend>re iS.'iv.. le contrat pai- le(|uel M. llojie confiait cet établissement à la Congrégation.
GALASIIIELS Ôgo
— (chacun ici est très bon pour nous, écrivait le F. Dutertre. M. et M""' Hope ne peuvent contenir leur joie de nous posséder. On nous regarde comme les apôtres de l'Ecosse, où il n'y a pas d'autres religieux encore. Nous tâcherons de nous rendre dignes de l'excellente opinion qu'on a de nous... Mais quel travail nous attend, et à quels ol)stacIes de tout genre nirons-nous pas nous heurter!... Comparée à l'Ecosse, l'Angleterre est entièrement romaine ! Jugez par là !...
Il n'y avait, en edet, à Galashiels que trois cents catholiques, et à peine un millier dans les comtés environnants. La plupart étaient de pauvres Irlandais, chassés de leur pays par la misère, et dont la foi se trouvait exposée à beaucoup de périls, dans une région jusqu'à ce moment si hostile à l'I'glise.
Non seulement les Oblats se dévouèrent au salut de ces malheureux, trop souvent délaissés à cause de la pénurie de prêtres ; mais ils coururent après les brebis égarées, pour en ramener le plus possible au bercail. Leurs j^rédications attirèrent les protestants à leur chapelle, dissipèrent les préjugés et ouvrirent les cœurs aux ins2)irations d'en haut.
Une cinquantaine de conversions récompensèrent ces premiers labeurs.
Devant ces résultats qui en présageaient d'autres, les ministres presbytériens prirent l'alarme. Ils mirent tout en œuvre, même les moyens les plus violents, pour dissuader leurs adeptes d'écouter les « papistes » ; mais ces efforts de l'enfer n'empêchèrent pas le bien de s'opérer.
Parmi ceux qui se réjouirent le plus de l'arrivée des Oblats à Galashiels, nous devons un souvenir spécial à lord Henry Keer et à sa famille. Cet homme des plus respectables, d'abord archidiacre anglican, avait, en renonçant à l'église gouvernementale, perdu ses prébendes et sa fortune. M. Hope, son beau-frère, lui céda généreusement l'usufruit d'un cottage et d'une propriété suffisante [)our le faire vivre modestement.
Quoique cette position fût si différente de celle qu'il avait eue auparavant, lord Henry Keer. ainsi que sa noble compagne, ne regrettait qu'une chose : être rentré si tard dans le sein de la véritable Eglise.
Très assidu aux offices, il communiait fréquemment, imité en cela, comme dans la pratique des autres vertus, par les membres de sa famille.
L'année ne s'était pas écoulée, que, pour répondre aux désirs de la
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population, il fallut créer un autre centre de missions à Kelso, jolie petite ville de quatre à cinq mille habitants, distante d'une vingtaine de kilomètres. Près de là, également, se dressent les ruines majestueuses d'une abbaye, fondée, vers ii3o, par le roi David P', et détruite par les calvinistes en i545. Ces restes imposants attestaient l'ancienne vitalité du catholicisme dans ces contrées désolées par le schisme et l'hérésie.
Plusieurs autres stations aussi furent ajoutées, soit afin de procurer aux Irlandais, dispersés dans un rayon de cent kilomètres, plus de facilité pour accomplir leurs devoirs religieux ; soit afin de prendre plus directement contact avec les dissidents.
Deux ministères bien distincts sollicitaient donc le zèle des Pères : l'un, régulier auprès d'une population fixe : l'autre, nécessitant des courses apostoliques très nombreuses et de longue haleine.
En même temps, le clergé ne cessait de les appeler dafls les paroisses pour des retraites et des missions.
De plus, ils furent, là aussi, en relations avec beaucoup de personnages de l'aristocratie anglaise attirés à Galashiels par M. Hope et par Abbotsford.