‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphèresChapitre 42 sur 131 · NIMES · texte numérisé non relu

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C'était en plein quartier protestant. On espérait, par le contact quotidien, convertir quelques-uns de ces hérétiques.

Le supérieur, le P. Mie, âgé alors de cinquante-sept ans, possédait à un rare degré l'art d'instruire solidement de la religion les classes ignorantes.

Il exposait les enseignements de l'Eglise avec tant de logique et de clarté que les moins intelligents comprenaient sans peine. Ses phrases, simples et courtes, comme des aphorismes, constituaient un enchaînement parfait de propositions découlant les unes des autres, dans une gradation continue des plus saisissantes. La lumière en jaillissait et pénétrait les esprits, même les plus rebelles.

Impassible, le geste sobre, sans éclat de voix, il avait un accent de conviction des plus communicatifs.

En l'entendant, on supposait, au début, qu'il ne toucherait personne, tant il paraissait froid. Mais il arrivait presque immanquablement à s'emparer de son auditoire. Dès lors, il le tenait sous la puissance de sa parole, tombant, à chaque instant, comme les coups d'un infatigable marteau. Les assistants, abattus, semblaient demander grâce.

Un jour, dans la cathédrale de Digne, il prêchait sur la mort. Pendant plusieurs minutes, il parla au milieu de l'inattention presque générale. Cependant, on ne tarda pas à être excité par une réflexion présentée avec une extrême justesse. On écouta davantage ; on commença à être remue ; puis, l'émotion augmenta et gagna l'assemblée entière. L'orateur, pourtant, était d'un calme extraordinaire en martelant ses phrases ; mais ce calme contrastait d'autant plus avec les vérités effrayantes qu'il énonçait, et les rendait plus épouvantables encore. On aurait dit l'ange de la mort, traçant tranquillement, du haut de la chaire, le tableau du dernier jour du monde, et montrant du doigt cet avenir inévitable et redouté.

L'auditoire fondait en larmes.

Le curé même, n'étant plus maître de lui, se précipita hors de sa stalle :

— C'est à faire frémir ! s'écria-t-il. Chacun a la chair de poule ! Plusieurs certainement vont s'évanouir avant la fin du sermon.

Malgré lefl'arement de l'archiprêtre et ses signes de détresse, l'inflexible P. Mie continuait sans pitié, toujours avec son calme imperturbable et terrifiant.

Quand il avait à dépeindre les conséquences funestes du vice, son visage prenait un aspect surprenant d'austérité, de tristesse et d'hor-

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reur. Il exprimait une si profonde répulsion pour le mal, qu'on ne pouvait s'empêcher de penser comme lui.

A l'autel, il était d'une dévotion extraordinaire. Un laïque qui ne le connaissait pas, assistant un jour à sa messe, fut impressionné de la componction avec laquelle le célébrant se frappait la poitrine, en prononçant les paroles liturgiques, Domine, non siini digniis !

Après avoir demandé son nom, il fit part de son saisissement à M. Nay, curé de Marignane, lui-même très pieux et très instruit.

— Le P. Mie ! répondit M. Nay, en recevant cette confidence, le P. Mie est un prêtre qui en vaut mille.

Et, à diverses reprises, il répéta, en jouant sur le mot :

— Mie en vaut mille ! Oui, Mie en vaut mille.

Tel était l'homme qui allait présider à la nouvelle fondation de Nîmes.

§2 "La Communauté.

Avec lui arrivait à Nîmes le P. Honorât, une de ces âmes religieuses auxquelles rien ne coûte.

— Comptez sur son zèle, avait dit le P. de Mazenod ; comptez aussi sur son obéissance et son esprit de détachement. Il embrasse avec allégresse et promptitude les moyens qu'on lui fournit pour progresser dans la vertu. En matière de mortification corporelle, il irait trop loin, si on ne veillait sur lui. Et que de qualités excellentes!... Lorsque l'expérience aura complété ce qui lui manque, il sera un sujet parfait.

L'avenir prouva la justesse de ce pronostic.

Le P. Mcircou était digne de lui être associé. Depuis sa prêtrise, il était appliqué au ministère. Il s'y adonnait avec une sainte passion. Son amour pour Dieu et son dévouement pour la conversion des âmes qu'il voyait dans un état si déplorable, le poussaient à entrepremlre des travaux au-dessus de ses forces.

Il exultait de compter parmi ses compagnons, à Nîmes, son ami le P. Guibert. Celui-ci, malgré sa jeunesse, portait sur son visage l'empreinte d'une maturité précoce. Son extérieur grave et réservé inspirait un respect mêlé de crainte. Avec sa figure monacale, son teint mat et blanc, son i)rolil très accentué, ses yeux enfoncés dans l'orbite et voilés à demi sous d"«'-pais sourcils, on Ifùt ])ris poui- un vieillard.

T ne femme ilii peui»le, àgc'-c <léj;i. lalxniia et lui dil :

— l'^nlin ! c'est vous (pic j ultcndais. Les aulics IN-rcs sont trop

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jeunes ; je n'ai pu me résoudre à me confesser à eux. Mais vous, vous êtes un ancien; vous aurez toute ma confiance.

Soixante ans plus tard, Mgr Besson, évêque de Nîmes, rappelait ce fait charmant dans sa belle Lettre Pastorale sur la mort du cardinal Guibert (i).

Le P. de Mazenod avait comme l'intuition de ce que serait, un jour, le P. Guibert. Au lendemain de son ordination, il écrivait :

— C'est moi qui l'ai présenté au pontife. Dieu sait avec quelle indicible consolation j'ai prononcé le scia et testificor !... Que Dieu bénisse notre famille. En Lui demandant de nous accorder des hommes comme celui qui vient d'être promu au sacerdoce, nous avons demandé tout ce qu'il nous faut. De saints prêtres !.... Voilà notre richesse !

Un autre Missionnaire plein de talent fut le P. Hermitte.

Fils d'un riche négociant de Marseille, il s'était, d'abord, destiné au barreau. Après avoir achevé brillamment le cours d'humanités dans sa ville natale, il vint à Aix étudier le droit. Pour échapper aux dangers auxquels sa foi et ses mœurs étaient exposées, parmi les élèves de l'Université, dont beaucoup trop ne songeaient qu'à mener joyeuse vie, il pria les ^Missionnaires de Provence de l'accepter comme pensionnaire. On y consentit.

Les exemples d'édification qu'il eut, dès lors, constamment sous les yeux, l'amenèrent à réfléchir sérieusement sur la vanité des biens de ce monde. Ses pensées se modifièrent profondément, et sa vocation se révéla distinctement à lui. Ce n'est pas dans le prétoire qu'il élèverait la voix pour défendre, avec toutes les arguties de la chicane, des causes d'un intérêt périssable ; c'est du haut de la chaire de vérité, pour apprendre aux hommes la seule chose nécessaire : le chemin du ciel.

Au noviciat et au scolasticat, il fut le modèle de ses frères par sa régularité. Prêtre, il eut son obédience pour Nîmes. Bientôt se manifestèrent en lui des aptitudes remarquables pour la parole. Les éloges, pourtant, ne lui firent pas oublier qu'il était l'apôtre des pauvres : les évangéliser était le plus ardent de ses désirs et la plus goûtée de ses joies.

Notons encore ici le P. Touche, taillé en hercule, infatigable à la besogne ; les Pères Jeancard, Martin, Dupuy, etc.

(i) Mgr Besson, Œuvres pastorales et oratoires, t. V, p. 2S3.

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§3 dissions dans les Cévennes.

Les Missionnaires de Provence reçurent à Nimes Taccueil le plus sympathique du peuple et du clergé. Leurs retraites d'hommes à la paroisse Saint-Charles, à la cathédrale, dans d'autres églises de la cité, et même à huit cents détenus, eurent un succès très grand. Leur maison était sans cesse envahie par un nombre considérable de leurs auditeurs qui, n'ayant pas réussi à les atteindre au confessional, vu la foule qui les entourait, accouraient jusque chez eux, leur demander la lumière et le pardon.

Ensuite, ils cherchaient à faire partager à d'autres ce bonheur.

— Chaque homme qui se convertit, disait à ce propos le P. Guibert, se change en missionnaire qui nous envoie ses parents et ses amis!... Chaque jour il s'en présente !

Les résultats étonnants de ces retraites d'hommes établirent, de bonne heure, leur réputation.

On se murmurait à l'oreille :

— Ce sont des Jésuites !...

Dans cette persuasion, un curé leur olfrit un immeuble pour l'aménager en collège.

— Vous nous faites beaucoup d'honneur, répondit le P. Mie, mais vous vous trompez d'adresse. Nous ne sommes pas des professeurs de littérature; nous sommes des missionnaires... les missionnaires du peuple.

L'année 1826 était celle du Jubilé. Leurs travaux ébranlèrent les populations du diocèse, non moins que celle de la ville épiseopalo.

On en trouve l'écho dans la Lettre pastorale déjà citée. Mgr Jîesson nous montre le futur cardinal Guibert avec ses confrères aux missions de Saint-André-de-Majencoules, de la Rouvicre, de A'alItMau^uc de Sumiène, etc.

— Chaque jour, dit l'éloquent évoque, il allerniissail sa inai-ciie et sa voix, laissant toutes nos montagnes comme embaumées du parrain de cet heureux début. La gc-nération (pi'il a prèchée et convertie, est, depuis longtemps, descendue dans la toinI)e ; mais les lieux (pi'il a visités, étaient restés présents à sa mcinoire... Au mois de mars (icrnier, l'illustre archevêque de Paris, malgrt'- répuisemrnl cl le (li'ciin de ses lorces, nous accorda la faveur d'un long entretien. Il nous raconta toutes les circoiistances de son noviciat aposlolicpie. lar la carrière du cardinal (iiiibt'rl a comiiieiict'- à Xîincs, cl voila |ioiii(|ii(ii ikui-- lui

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devons aujourd'hui le tribut particulier de nos hommages et de nos prières.

...Nous croyons Tentendre encore : il nous citait avec une merveilleuse mémoire les dates, les noms, les lieux, les personnes... Il était, pour ainsi dire, planté dans nos Gévennes, et y avait laissé quelque chose de son zèle et de sa vertu. C'était son premier poste; sa première chaire. De tels souvenirs sont ineffaçables dans la vie d'un prêtre. Ils réveillaient chez le saint vieillard, jusque sous la glace de ses cheveux blancs, quand la mort l'avait déjà averti, je ne sais quelle vivacité et quelle généreuse ardeur. Il nous demandait si vous étiez toujours simples, fidèles, pleins de foi ; si nos religieuses paroisses des montagnes avaient gardé leurs habitudes ; et, quand nous lui disions que vous y bâtissiez de belles églises, il en bénissait le Seigneur, nous faisant les souhaits les plus touchants pour la conservation de vos bonnes mœurs et de vos pieuses pratiques. O nos chers diocésains, écoutez-le, c'est un saint qui vous parle, et qui vous adjure par ma bouche : Demeurez chrétiens, et vous serez heureux (i).

La mission de Saint-André-de-Majencoules, dans les Gévennes, eut lieu au mois de septembre 1820. Elle dura quatre semaines et fut donnée par les Pères Mie, Honorât, Marcou et Guibert. Tous les habitants, sauf de rares exceptions, s'approchèrent de la Table sainte, car il y eut un millier de communions, et la population ne dépassait pas dixsept cents âmes. Les hommes, bravement, assistèrent aux processions, le chapelet à la main ou suspendu sur la poitrine.

La cérémonie de la communion des infirmes fut particulièrement touchante. La paroisse de Saint-André se compose de cinq ou six hameaux : le Gigal, le Marzel, Valerogues, etc., assez éloignés de celui qui est au centre, et où l'on faisait les exercices. Après avoir célébré leur messe à cinq heures du matin, le P. Marcou et le P. Guibert portèrent immédiatement le pain céleste aux malades. Pendant quelque temps, ils cheminèrent à côté l'un de l'autre ; puis, à la bifurcation de la route, ils se séparèrent pour suivre deux directions différentes. De nombreuses personnes, et surtout des jeunes gens les précédaient, chantant des cantiques.

A leur arrivée dans les hameaux, toute la population réunie se joignait au coi-tège. Rien de semblable ne s'était vu. en ces endroits reculés des Gévennes. Les cantiques qui avaient retenti tout le long du chemin, continuaient encore jusque dans les maisons et les chambres

(i) ^fgT Besson, Lettre pastorale sur la mort du cardinal Guibert, archevêque de Paris. G'Aivres pastorales et oratoires, l. Y, p. aî^i sq.

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des malades. Ceux-ci, dans une sorte d'extase, versaient des larmes d'attendrissement.

— On se serrait autour du Saint Sacrement, racontait le P. Guibert. On se disputait presque à qui approcherait le plus. Je ne crois pas que l'empressement fût plus grand autour du divin Maître, quand il traversait la Judée.

Il disait encore :

— Pendant ces quatre semaines, que de miracles, sous mes yeux ! J'en suis tout émerveillé !

Le dernier soir, lorsque le P. Mie fit les adieux, du haut de la chaire, les sanglots éclatèrent de toutes parts et couvrirent sa voix, l'empêchant de continuer.

Malgré les refus réitérés des Missionnaires, la foule les accompagna sur un parcours de quatre à cinq kilomètres.

— Ils pleuraient comme des enfants, et nous devions employer mille moyens pour les calmer.

Dans les premiers jours de novembre, s'ouvrait une autre mission : celle de Notre-Dame de la Rouvière, non loin du Vigan. Pour y parvenir, les Pères devaient repasser par Saint-André. Les habitants, l'ayant su, ne se possédaient pas de joie, à la pensée de les revoir.

— Nous étions encore à une lieue de Saint-André, racontait le P. Guibert, quand nous entendîmes le son des cloches. A mesure que nous avancions, nous rencontrions des groupes de plus en plus compacts. Bientôt nous fûmes entourés par la population entière qui se forma en procession. Que Dieu nous accorde beaucoup d'humilité, et nous évite de telles épreuves, dans lesquelles l'amour-propre trouverait trop facilement son compte.

Le maire de la Rouvière et les marguilliers de la paroisse se montrèrent, d'abord, fort opposés à la mission. Il fallut user de quelques ruses avec eux pour ne pas les indisposer davantage. .Mais ils ne tardèrent pas à être gagnés complètement. Loin do mettre obstacle aux saints exercices, ils les favorisèrent de tout leur pouvoir, et en profitèrent. Les populations des villages voisins vinrent y assister, et les fruits de salut furent aussi abondants que dans la mission précédente.

— Nous n'avons pas laissé plus de cincj ou six obstinés, ayant soutenu jusqu'à la (in le combat contre l;i gi-àcc. écrivait lo P. ("iuil)crt. On nous avait annoncé d'avance des [)éclit'urs de longue date : ils sont tombés les premiers. Plusieurs i)roleslants se convertirent et reçurent h- l)aptême.

(Jes conversions étaient d'autant plus rcinai'qualilcs (ju'olles

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n'allaient pas sans peine, et qu'il fallait du vrai courage, presque de l'héroïsme, aux néophytes pour abjurer ainsi publiquement. Leurs anciens coreligionnaires n'épargnaient rien pour les dissuader de renoncer aux erreurs de leur secte : discussions, subtilités, artifices, promesses, menaces même.

La plantation de la croix fut un triomphe. Quoiqu'elle eût lieu, un jour de travail, durant la semaine, on s'y rendit dune quinzaine de kilomètres à la ronde. Les protestants avaient gravi une colline pour assister à cette scène imposante.

Les cris, Vive la croix ! Vive Jésus ! Vive la religion ! remplissaient la vallée et retentissaient dans les montagnes.

En rentrant à Nîmes, les Pères Guibert et Marcou, cédant aux vives instances des habitants de Saint-André, s'arrêtèrent une dizaine de jours parmi eux. [)our leur prêcher un retour de mission. Dès le dimanche suivant, plus de six cents personnes, hommes et femmes, s'approchèrent de la Table sainte.

— Quand il fallut, dit encore le P. Guibert, quitter ce peuple pour la seconde fois, il était dans la désolation. On voulait nous retenir de force... on parlait d'éci'ire à l'évêque... d'envoyer une députation à Nîmes... de s'adresser même à Rome, si c'était nécessaire... Que sais-je tout ce qu'on aurait fait pour nous avoir !

Saint-Martial fut évangélisé avec le même succès.

L'arrondissement du Vigan se transformait. Les habitants ressemblaient aux fidèles des premiers siècles de l'ère chrétienne. On était dans l'admiration d'un changement si rapide et si édifiant.

En transmettant au P. Tempier ces bonnes nouvelles, Mgr de Ghalfoy, très satisfait du résultat, disait le i3 décembre iSaS :

— L'établissement de vos excellents religieux parmi nous est une grâce insigne de Dieu à mon diocèse et à moi.

§ 4 Les Missionnaires de Provence deviennent les Oblah de Saint-Charles.

Avec la maison de Nîmes et leurs travaux dans les Gévennes, les disciples du P. de Mazenod étaient sortis des limites de la Provence et rayonnaient déjà dans le Languedoc.

Ces premiers développements en présageaient de plus grands encore. D'autresévêques les réclamaient dans leurs diocèses. Ainsi apparaissaient plus clairement déjà les desseins du Ciel sur cette Société si humble à ses commencements, mais appelée à une si merveilleuse extension.

Attentif à ces indications de la Providence, le Fondateur comprit que le titre de Missionnaires de Provence ne convenait plus, car il ne répondait plus à la réalité.

Sa piété envers son patron, celui de sa famille depuis deux siècles, lui inspira la pensée de proposer à ses compagnons de prendre, désormais, le nom d'Oblats de Saint-Charles.

Ce choix fut ratifié par tous, et, au mois d'octobre 1826, ce titre fut officiellement adopté.

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