CHAPITRE X
L'approbation pontificale
Première audience.
L'œuvre du P. de Mazenod était déjà connue avantageusement à Rome, et de précieuses indulgences l'avaient enrichie spirituellement.
— Si le Pape savait tout le bien que nous accomplissons, répétait le P. Courtes, il nous aimerait davantage et nous protégerait. Nous serions plus forts contre les obstacles que l'ennemi des âmes suscite sous nos pas.
C'était la pensée de tous, mais surtout du Fondateur, qui souvent dirigeait ses regards vers la Ville Eternelle. Le moment lui paraissait venu de tenter une démarche décisive, en sollicitant du représentant de Dieu sur la terre l'approbation canonique de sa Congrégation. Les tristes événements de 1823 étaient un salutaire avertissement. L'intention manifestée, alors, par plusieurs évoques, de délier eux-mêmes les sujets de leurs vœux montrait la nécessité d'une sanction supérieure. Tant qu'on ne la posséderait pas, l'avenir resterait douteux.
Un sentiment d'humilité, pourtant, le retenait. Se présenter devant le Vicaire de Jésus-Christ, comme fondateur dun Ordre religieux, lui semblait une présomption. Ses perplexités ne tombèrent que devant les instances réitérées du P. Albini, dont on avait remarqué déjà les surnaturelles intuitions de l'avenir. Sur un ton prophétique et avec l'accent de la conviction la plus absolue, ce saint lui dit, plusieurs fois :
— Allez, mon Père ; allez ! Vous réussirez. N'était-ce pas une indication du Ciel ?
Le a6 novembre 182.5, le P. de Mazenod arrivait dans la capitale du monde chrétien.
Parfaitement accueilli par les cardinaux Délia Somaglia, Di Gregorio et beaucoup d'autres, auxquels, à Paris, en 1810, il avait rendu tant de services, il n'en reçut, néanmoins, que des paroles
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vagues, renfermant peu d'espoir relativement au but de son voyage. La cour romaine avait adopté l'usage de ne plus approuver de nouvelles sociétés religieuses, mais seulement de les encourager. Gomment se flatter d'obtenir une exception ?
On lui promettait un bref d'éloges avec des concessions plus abondantes de privilèges, qu'il serait facile d'interpréter dans le sens d'une approbation indirecte ; mais rien de plus.
Dans l'entourage du Pape, cependant, on s'entretenait de lui, en termes très bienveillants. Aussi, quand le majordome déposa pour lui une demande d'audience, Léon XII répondit avec bonté :
— Mais je l'attends ! Le cardinal secrétaire d'Etat m'a déjà averti. Qu'il vienne. Je le verrai avec le plus grand plaisir.
L'audience dura près de trois quarts d'heure. Gomme tant d'autres, le Souverain Pontife subissait ce charme que le P. de Mazenod exerçait, sans même y prendre garde. A mesure que le Fondateur lui exposait les débuts de son œuvre, ses progrès, ses épreuves, ses résultats, les foules de pécheurs convertis, Léon XII levait les yeux au ciel, joignait les mains, comme pour remercier Dieu, tandis que son visage exprimait une sympathie de plus en plus vive. Il ne cachait pas son intention d'accorder une approbation formelle. Son cœur s'inclinait visiblement vers l'âme généreuse qui se révélait à lui.
— Voyez de ma part Mgr Adinolfi, dit-il. Je vais le charger du premier examen des Règles de votre Société. A la suite de son rapport, je choisirai un cardinal pour étudier l'allaire à fond.
Le ton de ces paroles trahissait sa peine de ne pas concéder immédiatement la grâce sollicitée.
L'entretien se termina par cette aimable invitation :
— Vous ne partirez pas de sitôt : nous nous reverrons, n'est-ce pas? On devine lu réponse.
Le P. de Mazenod se relira ràm(^ embaumée de consolations et le co'ur plein d'espoir.
S2 "La Commission cardinalice.
\ y avait-il i)as à craindre (lue la hoime volontt- du Pape, si évidente |ioiirtaiit, ne fùl an-éléc par des dillicullés de procédure? Des conseillers iiilliirnls, sinspiiaiil de i:i Iriidilioiinelle lenteur de Home, nv mulliplieraient-ils pas les obstacles, sous prétexte de sagesse ?
Mgr Adinolli élait un homme intelligent et très versé «lans la jurisprudence, mais [teu accessible aux innovations. Il ne laissa [>as
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ignorer au P. de Mazenod que la conclusion de son mémoire serait pour des éloges, mais non pour une approbation.
— Telle aussi sera la conclusion du cardinal, ajoutait-il. C'est l'usage !
L'usage !... Mot fatidique !... Argument irréfutable !...
Malgré l'urbanité toute romaine avec laquelle ces choses étaient exprimées, elles n'en étaient pas moins extrêmement désagréables.
Pour calmer ses justes appréhensions, le Fondateur alla passer de longues heures devant le Saint Sacrement, suppliant Dieu de changer la volonté des hommes, et de les disposer en sa faveur.
Quelques jours après, il retourna chez Mgr Adinolfi, et le trouva très impressionné.
— C'est singulier, s'écria le prélat. J'avais écrit mon rapport dont je vous avais indiqué la conclusion!... Non, m'a objecté le Pape. Ce n'est pas cela! Cette Société me plaît. Je sais le bien qu'elle a déjà fait. Je suis certain de celui qu'elle accomplira dans la suite. Non, non ! Il lui faut une approbation spéciale, qui la constitue en Congrégation religieuse reconnue par l'Eglise. Une œuvre de ce genre nous manquait. Elle doit exister canoniquement. Allez, de ma part, chez un des cardinaux les plus doux. Qu'il soit le portent de la cause. Avertissez-le que mon intention est que l'on ne se contente pas de louer les Règles, mais qu'on les approuve : non laiidandœ, sed approhandœ.
Le sous-secrétaire n'en revenait pas !... Il se demandait si ses oreilles ne l'avaient pas trompé! Motn proprio, le Pape taillait une brèche dans la jurisprudence !
Dieu avait exaucé les prières ferventes de son serviteur, et l'assurait, par la bouche de son Vicaire, qu'il obtiendrait ce qu'il désirait si ardemment.
Cette grâce octroyée par Léon XII ne devait pas être la seule.
Par sa bienveillance exceptionnelle, l'alTaire entrait dans une phase nouvelle. Néanmoins, puisqu'il s'agissait d'une approbation formelle, il fallait suivre les prescriptions juridiques. Chacun des articles de la Règle devait être soumis aux observations, et, s'il y avait lieu, aux corrections de tous les cardinaux appartenant à la S. C. des Evoques et Réguliers.
Le ponent, ou rapporteur, fut le cardinal Pedicini, homme dune vaste science, doublée d'une exigence méticuleuse et scrupuleuse, tant il avait conscience de sa responsabilité. Quoique d'une politesse exquise pour le P. de Mazenod, il lelTraya presque, en lui révélant quelle interminable filière la procédure imposait.
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— Quand j'aurai lu très attentivement vos Règles, je rédigerai mon rapport. J'enverrai ensuite votre manuscrit au cardinal Fesch, qui, après examen détaillé, le transmettra au cardinal Hugolin ; celui-ci, au cardinal Bertazzoli : puis, successivement aux cardinaux Pallotta, Turriozzi et Pacca. Ce dernier me le renverra, à son tour. Alors, seulement, quand tous les rapports m'auront été remis, j'en parlerai au Saint-Père. Puis, la Congrégation se réunira pour la discussion finale, et portera sa décision.
En écoutant cette énumération, le P. de Mazenod calculait mentalement que, dans la supposition la plus bénigne, chacun des sept cardinaux se contentant de deux ou trois semaines pour son travail personnel, quatre mois s'écouleraient, avant que le Pape entendît reparler de cette affaire. Et ce minimum serait probablement dépassé, triplé peut-être !
C'était désespérant. On n'en finirait plus.
Toujours pleinement abandonné aux volontés de la divine Providence, il se rendit chez le cardinal Pacca, préfet de la S. G. des Evéques et Réguliers. Ce personnage, si célèbre par sa courageuse résistance à la tyrannie napoléonienne, ressentit pour lui, dès le premier moment, une vive sympathie. Elle se transforma bientôt en une véritable amitié, dont les relations cordiales durèrent jusqu'à sa mort. Ayant compris combien ces lenteurs lui étaient pénibles, il lui suggéra la pensée de s'adresser directement au Souverain Pontife pour obtenir que la procédure fût simplifiée.
— Jappuierai votre requête, et je suis trop au courant des dispositions de Sa Sainteté à votre égard pour douter du résultat.
Le conseil fut suivi, et la dispense promptement accordée.
Cette seconde dérogation à des lois considérées comme intangibles, montrait, d'une façon plus évidente encore, le dessein de Léon XII.
Pénétré de reconnaissance, le Fondateur demanda à ses confrèi'es de l'aider à remercier Dieu.
En apprenant les succès de son neveu à Rome, le véiicrable évoque de Marseille lui écrivait gentiment :
— Au train dont vous y allez, vous enlèveriez toutes les grâces du Saint-Siège, si elles n'étaient inépuisables.
La commission, ainsi restreinte, se composait des cardinaux Pacca, Pedicini et Pallotta. aux(|uels fut adjoint .Mgr Marchetti. archevêque d'Ancyre, renommé pour ses ouvrages d'érudition. maLs, lui aussi, invinciblement attaché à I;i procédure traditionnelle. Embrasscrail-il le sentiment de Mgr A<liiiolli ? Les cardinaux l'cdi-