‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphèresChapitre 54 sur 131 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les erreurs lamennaisiennes et la Congrégation

Sentiments du P. de Mazenod sur M. de Lamennais.

On a parfois reproché au P. de Mazenod et à ses disciples innnédiats une préférence regrettal)le pour les théories de !M. de Lainennai>^. condamnées ultérieurement par le Pape.

Relever ces accusations et en démontrer l'inanité, ne sera donc pas un hors-d'œuvre dans cette Histoire.

La vie de M. de Lamennais renferme deux périodes bien tranchées, comme celle de TertuUien, auquel on le compara, et avec lequel, en effet, il a plus «l'un Irait de ressemblance.

Durant la première, un zèle infatig'abie pour la revendication des droits du Saint-Siè^e inspira ses ouvrages, ({ue tous, amis el ennemis, lisaient avec avidité. A l'heure où les rationalistes inc rt-dules s'alli-ibuaient le monopole de la pensée huniaine. il ajjjtortail à la défense de ri\i;lise un extraordinaire talent d"(''crivain. un style entraînant, imagé, coloré, vivant. Ce partisan déclaré de la suprématie pontificale la soutenait avec une vigueui* île logicpic irrésistible, une éloipieuce sans égale et une indomjitable «'■nergie.

L'irritation des univei'silaires, impré-gnés de faux libi-ralisme. fui exti'émf. Les gallicans, très nombreux, aloi-s. daii-- le liant cierge de Fi'ance, ne pardonnèrent pas davantage à ce rude jouttMir sa cam|)agne virulente en faveur de ridlraïuontaiiisuu'. lis ia reganlaienl connue une si'-rie d'attaipies xiolentes dii'igt'es cnuti'e l'i-piseopat.

Mais, à Home, on rapplaudi'<sail .

l'.n lX->/\, étant venu dan^^ la \ ill<- ('•leruidle. il y i'e(;ut l'aciui-il le piu-^ llatteiir de>^ prélat-^ de lout laiig cl des ndigieux les plus disliiigm-s. Léon \ll lui luauifesla sa plu^ cuticrc sal islact ion. et s'a\au<a jusqu'à lui olliir <ies apparlemeuls au N'alicau.

< !e seuliuicul gé'iH-ral d'aduiirat iou pei-sjslail cucoie. |ois,nic |r P. lie Ma/.cuod. deu\ ails jdils lard. arii\a dans la capitale du iiiolide

ERREURS LAMENNAISIENNES 247

chrétien, pour solliciter Tapitrobation des Règles. Après l'avoir relaté au P. Tempier, dans sa lettre du 18 janvier 1826, il terminait par ces mots :

— Je conclus de tout ce que j'entends ici, que les hommes les plus éminents de Rome sont pour lui.

A cette époque, nul ne prévoyait encore la chute de celui que tant de bouches autorisées comblaient d'éloges. Beaucoup le prônaient comme un nouveau Père de l'Église.

Sans aller aussi loin dans son enthousiasme, le P. de Mazenod ne pouvait refuser son estime et sa reconnaissance à ce vaillant soldat du Pape : attitude diamétralement opposée à celle des gallicans vexés, qui n'avaient pas assez de foudres pour en accabler le brillant et redoutable apologiste.

Le second volume de VEssai sur l'indifférence en matière de religion, publié en 1820, avait, il est vrai, causé des inquiétudes aux amis de M. de Lamennais. On s'était alarmé, en le voyant, pour mieux combattre le système de Descartes, substituer à la philosophie rationnelle celle du sens commun.

Son but était de prouver que la science et la foi reposent sur la même base, à tel point que, si l'on ne veut tomber dans la plus flagrante des absurdités, on doit se proclamer catholique, ou renoncer à la raison.

Le danger d'une telle doctrine ne se dévoilait pas encore à tous. Rome même ne pensa pas, alors, devoir, pour ce motif, enlever à l'auteur ses bonnes grâces. Pendant les sept ou huit ans qui suivirent, elle ne cessa de lui prodiguer ses encouragements.

Parus en 1822 et 1823, les troisième et quatrième volumes île VEssai accentuèrent davantage les appréhensions. Ils suscitèrent également contre l'ardent polémiste une opposition de plus en plus profonde de la part des évéques gallicans, car il y soutenait avec une force croissante, et, parfois même, avec une véhémence extrême, les droits imprescriptibles du Saint-Siège, en particulier celui de la primauté sur l'I^glise universelle.

Les questions d'ordre purement philosophique laissaient le P. de Mazenod assez froid. Homme d'œuvre et d'apostolat, il n'avait pas le temps de s'y arrêter beaucoup. Dans M. de Lamennais, il considérait peu le philosophe, mais surtout le défenseur intrépide de la chaire de Saint-Pierre. Ce zèle si méritoire suffisait, à ses yeux, pour lui donner droit à son dévouement.

248 l'extension en rUANCE

Bien avant l'encyclique de Grégoire XYJ,

le P. de Mazenod réprouve les erreurs lamennaisiennes, et les fait condamner

par le cinquième Chapitre général de sa Congrégation.

L'année 182g réserva une douloureuse surprise aux amis de M. de Lamennais : le grand polémiste se raj)prochait de ce parti libéral, contre lequel il avait jusque-là fulminé tant d'anathèmes. De plus, il afficha une joie indiscrète de cette révolution de i83o, ipiil avait prophétisée, et qui lui apparaissait commi; l'aurore d'une ère nouvelle pour le monde. Ces fureurs de la démocratie à l'assaut du pouvoir étaient, selon lui, les légitimes et consolantes aspirations de la société vers un ordre meilleur.

De là résulterait la plus appréciable et la plus importante des conquêtes : celle de la liberté !

Sous prétexte d'assurer à l'Eglise cette liberté dont elle a besoin pour sauver les âmes, il s'aventura dans une voie qui devait le conduire aux abîmes. La liberté de conscience complète pour le bien ne se concevait pas, d'après lui, sans la séparation totale de l'Kglise et de l'Etat, l'abrogation du Concordat, et la concession des mômes droits au mal.

A son avis, le bien n'avait pas besoin d'être protégé : il triompherait de lui-même, par le seul effet de la liberté.

Le fauteur de ces imprudentes et fausses élucul)rations oul)liait que, dans les conditions actuelles de la nature déchue, le mal. par suite de la triple concupiscence, a tro[) souvent plus d'influence que le bien sur la volonté humaine.

Dès l'origine de cette évolution déplorable, le 1*. «le Ma/.euoil \it le péril. Malgré ses sympathies antérieures ]»our l'homme, il repoussa cet enseignement et commanda que tous les Oj^lats fissent de même.

Après l'apparition du ]>rospectus du journal l'Ai'enir, par le(piel on se proposait de répandre ces idées subversives, il écrivait de Fribourg au P. Tempier. le i3 septembre i83o :

— Si les doctrines de AL de Lamennais sont identic]ues à ( elles avancées i)ar ses disciples. Je inh/indonnf cntirrcDwnt . .rcn «-uis l'i'volté... ()ii \culent-ils mlrainer les (•atlinli(|ucs'.'... (Juelli- al»t'rj-ation!...

Le premier numrrcj de Y .Weiiir parut le H» odobi-e et lut l'iivdvé à tous les abonnés du Mémorial. Le Fomlaleur. l'ayant lu. le ri''pi"i»uva catégoriquement, et, de Milieu^, s'einpi-essa d (•erire au I'. 'renipiei- :

ERREURS LAMEXNAISIENNES 249

— Quant à lAi>eni/\ lorsque notre abonnement au Mémorial sera fini, je ne veux pas qu'on le renouvelle. Xotifiez-le à Notre-Dame du Laus et à Aix. Je ne suis pas d'humeur à payer si cher les extravao-ances de l'école de M. de Lamennais, et je serais inconsolable que quelqu'un des nôtres donnât dans ces billevesées. C'est grand'pitié de voir un homme de ce génie perdre son temps à faire des articles de journaux pour établir un système ridicule... Il y aurait trop à dire... Tout autre était sa vocation : il n'y a pas répondu.

Cette condamnation fut solennellement réitérée, quelques mois après, par le cinquième Chapitre général de la Congrégation, ouvert à Marseille, le 28 septembre i83i.

Le procès-verbal de la séance du 29 au soir contient cette prohibition :

— Ayant entendu contre les doctrines du journal V Avenir les protestations du T. W. P. Supérieur général et la proposition par lui faite de proscrire la lecture de ce journal dans notre Société, le Chapitre a décrété ce qui suit : Il est défendu de recevoir dans la Société tout journal qui ne serait j)as avoué par le Supérieur général, et notamment V Avenir, à cause de ses doctrines.

Outre les erreurs du libéralisme professées par l'Avenir, le P. de Mazenod constatait avec peine que ses rédacteurs, tout en proclamant leur entière soumission au Saint-Siège, ne semblaient disposés à recevoir ses directions que lorsqu'elles leur seraient promulguées par un ordre formel, dans une encycHque ou une constitution pontificale. En dehors d'une prescription de ce genre, ils prétendaient garder leur j)leine liberté de pensée, de parole et de plume.

Un des plus zélés jiartisans de M. de Lamennais, l'abbé Combalot, qui avait prêché cette année à Marseille, s'était exprimé sur ce sujet, dans ses conversations avec le P. de Mazenod. en termes trouvés excessifs. Le Supérieur des Oblats ne pouvait admettre qu'on ne tînt pas compte d'un désir du Pape. Entière et absolue devait être la soumission à l'autorili' du ^'icaire de Jésus-Christ, de quelque façon qu'elle se manilestàt, même à titre de conseil. C'était là. selon lui, un principe fondamental.

Au mois d'octobre 1 83 1, M. de MontaltMnbert vint à Marseilh' et répéta les assertions de l'abbé Combalot. dans une assemblée de prêtres les plus haut placés du diocèse, réunis afin de s'occuper du développement de l'Agence générale pour la défense de la liberté religieuse.

— Cela ressemble fort aux exigences des jansénistes, dit le P. de

aSo l'extfxsiox kn fuaxce

Mazeuod à son oncle II Irui- faul une constitution !... I<]t on bonne et due l'orme !

M. de Montalembert communiqua aussi au Supérieur gc-nt-ral, ti-ès poliment d'ailleurs, la peine qu'il avait éprouvée, en apprenant que la lecture de l'Avenir avait été interdite par lui aux Oblats. 11 pensait, ajoutait-il, que l'éner^çie avec laquelle les rédacteurs avaient combattu les ennemis de la religion, les aurait préservés de l'amère douleur de constater que leurs adversaires les plus ardents se rencontraient parmi leurs frères dans la toi.

Le P. de Mazenod répondit qu'il n'était l'adversaire d'aucun de ses frères ; mais que son respect et même son attachement pour leurs personnes ne sauraient ébranler ses convictions.

— Mes principes, lui déclarait-il, vont jusqu'à me faire considérer l'autorité du Chef de l'Eglise comme ma règle et celle des miens, indépendamment de toute décision doctrinale et de tout décret solennel ex cathedra. Il est possible que ce soit, là, être trop calholi([ue par le temps qui court, mais je ne m'inquiète pas de ce qu'on en peut dire ou penser.

Pour se justifier, M. de Montalembert répliqua qu'il navail pas songé à introduire une distinction entre les diverses formes sous lesquelles se présentent les directions pontificales.

— Par cour de Rome, concluait-il, j'entends ceux qui entourent le Souvei'ain Pontife, et non le Saint-Père lui-même.

Ces explications, cependant, se conciliaient \w\\ avec les [>ai'oles prononcées en public. Le P. de Mazenod en prit acte, néanmoins. Il conservait encore de la reconnaissance à M. de Lamennais i)our les services rcndii^- aiil i-ctois à l'L^Iisc : mais il ne se crciyail |Ke- (ililigé den a\(»ir autant à li'-i^anl de M. de Moiitaleiidtert . (|iii. encore ;idolescenl. n'avait pas fait ses preuxcs. Il s'exprima niènie li'ès sévèrement, à son sujet, dans une ietli'c an 1*. (lonrlès :

— (îe jeune ai"r(tL;anl de vinL;t ans se donne la mission de iM-l'ormcr les intelligences et de rt'^ulariseï' le monde !... 1 ,". li'e////- est ilann'ei'cnx. pernicieux, n'-voltant I...

hes pèlerins Je la libeiié, a Marseille.

I )ans les premiers jours de d/cenibi-e de celle même année iS5i. M. de Lamennais, accompa^ni- de l'abbi- Laeorilaire cl du conile de Montalendii-rl. passa pai- Mar--eille. se rendant a Komk-. l)epuis <1«'U\ semaine>». la pidiliealion du joinnal r.[\'i-ni/- était •>ns|ifndue.

ERREURS LAMENNAISIEXXES 201

Le 17 novembre, surlendemain de cette interruption, labbé Combalot avait écrit de Paris au P. de Mazenod :

— Vos propres avis nont pas été étrangers à cette grande mesure que le Conseil du journal a prise. Depuis mon retour, je me suis convaincu, plus profondément encore, de la soumission fdiale et complète de M. de Lamennais aux intentions du Pontife suprême,

Le P. de IVrazeiiod, vicaire j;t'iitral de Marseille.

quand elles seront bien connues. \\)us a[»i>rouvcrez, j'ose \c croire, l'importante démarche de nos trois [tMcrins catholi((iics. Li'S consciences trovdjlées poun-ont retrouver le calme que leur avait fait perdre l'opposition monK'ntam'c (jucprouve l'Avenir... (Certes, il ne faut causer qu'un instant avec M. de Lamennais, pour lire dans le fond de son âme, et je ne doute pas cpie le successeur de Pie \ 111 et de

202 LEXTENSION K.\ FRANCE

Léon XII no bénisse le zèle el la foi de ce défenseur i)uissant de l'Eglise éternelle.

Dans le dernier numéro de ï Avenir, le i5 novembre i83i, les rédacteurs avaient protesté de leur soumission entière au Souverain Pontife, et de la disposition où ils étaient de rétracter, avec toute la publicité possible, les erreurs dans lesquelles ils seraient involontairement tombés. Ils n'avaient rien tant à cœur, assuraicnl-ils. (jue de se montrer les enfants les plus dociles et les plus dévoués du Père commun des lidèles :

— Si nous nous retirons, un instant, du combat, ce n'est point par lassitude ; encore moins par découragement : cest pour aller, comme autrefois les soldats d'Israël, consulter le Seigneur en Silo. On a mis en doute notre foi et nos intentions mêmes, car. en ces temps-ci, que n'attaque-t-on point? Nous quittons, un instant, le champ de bataille, pour remplir un autre devoir également pressant. Le bâton du voyageur en main, nous nous acheminons vers la chaire éternelle, et, là, prosternés aux pieds du Pontife que Jésus-Christ a préjiosé pour guide et poui* maître à ses disciples, nous lui dii-ons : O Père, daignez abaisser vos regards sur quelques-uns il'entre les derniers de vos enfants, qu'on accuse d'être rebelles à votre infaillible et douce autorité. Lisez dans leur âme : si une de leurs pensées s'éloigne des vôtres, ils la désavouent, ils l'abjurent... O Père, prononcez;... et que votre main s'étende pour bénir leur obéissance et leur amour !

Le P. de Mazenod était trop loyal pour supposer qu'il y eût, dans des affirmations aussi nettes, des réticences ou des ari-ièrepensées.

Peu de temps auparavant. M. de Lamennais avait écrit lui-même au P. Touche, avec lequel il était resté trois semaines au château de VitroUes :

— Soumis sans aucune réserve et comme de petits enfants à lautoiité du A'icaire de Jésus-(]hrist, nous attendrons en ]iaix sa décision infaillible. .Vpi-ès cela, que les hommes nous calomnient, nous déchirent, nous pei-séeuteul : le (/isci/ilc n'esf />as au-dessus du Maître. Malheur à nous, si nous ne savions jxjrter la ci'oix à son exemple.

Lcrivant au 1*. «le Mazenod, M. de Lamennais rt-itéi-a cett«' déclaration :

— Pour metliM» noli-e (-(tnscienc»' pleinement à l'abri, nous avons d(''pos('- aux pieds du Pasleui* suju'ême le jtn'eis de notre doctrine. Nous attendrons, tnwc une génération filiale et une docilité sans résrrve. sa décision souveraine.

ERREURS LAMENXAISIEXXES 253

Après des assurances si catégoriques et si souvent renouvelées .d'une soumission entière au Saint-Siège, le P. de Mazenod se serait cru coupable, en doutant de la bonne foi de leurs auteurs. Aussi, lorsque les trois pèlerins arrivèrent à Marseille, les reçut-il de façon à leur montrer que, s'il ne partageait j)as leurs opinions, il avait, cependant, pour eux tous les égards dus à leur talent et à leurs vertus.

Sous l'inspiration de ces sentiments généreux, il donna à M. de Lamennais une lettre d'introduction auprès du cardinal Pacca.

C'est cette lettre, la seule de ce genre emportée de France par les trois voyageurs, que certaines personnes, mal ou imparfaitement renseignées, lui ont, depuis, reprochée si injustement. Elle n'était, pourtant, rien autre chose qu'un témoignage de cette bonne foi à laquelle il croyait lui-même. Loin d'être une recommandation pour les doctrines, elle spécifie, au contraire, qu'il ne leur est pas favorable.

En voici les passages saillants :

— M. de Lamennais part pour Rome. Il va se mettre aux pieds de Notre Saint-Père le Pape, pour entendre de sa bouche sacrée l'oracle qui doit, désormais, régler sa conduite. Cette démarche est digne d'un prêtre qui n'a pas fait en vain haute profession de catholicisme... Je ne partage pas toutes ses idées, mais je connais ses vertus, sa simplicité, son attachement au Saint-Siège... Daignez l'admettre auprès de vous, et ses paroles, qui sont l'expression de son àme, persuaderont, mieux encore que ma plume, à Votre Eminence, qu'elle peut le présenter à Notre Saint-Père le Pape comme un lUs respectueux et soumis, qui ne demande pas mieux que de faire éclater son obéissance aussi loin et aussi haut que sa renommée.

Noblement écrite, cette lettre honore le caractère loyal et bon du P. de Mazenod. Si, plus tard, M. de Lamennais n'a pas justiQé cette confiance, on ne saurait légitimement s'en j)i'endre à ceux que ses affirmations multipliées avaient trompés sur la droiture de ses intentions, et qui n'avaient rien négligé pour lui persuader, non seulement d'acquiescer aux ordres explicites du Vicaire de Jésus-Christ, mais de se conformer à ses conseils et à ses moindres désirs.

§4 Après la sentence Ju Souverain Pontife.

L'encyclique de (li-égoire XVI, Mirari i'os, du i.') août i832, condamna les erreurs lamennaisieimes. Tous les rédacteurs île l'Avenir se soumirent, excepté Lamennais, que l'orgueil précipita dans l'apostasie, après un semljlanl d'()l)éissaiKe.

204 L EXTENSION EN FUANCE

Sa tléfoction causa une afiliction profonde au P. de Mazeuod. Il on répandit d"al)ondantes larmes. Pourtant, le souvenir des services signalés rendus, autrefois, en France, à rultranioulanisme par le révolté, ne selTaça pas de sa mémoire.

Cette lidélité d'un cœur reconnaissant, dans des circonstances aussi douloureuses, n'est pas d'une àme vulgaire, l'allé le ])Oussait à gémir plus tristement encore sur cette chute lamentable, et à soupirer avec plus d'ardeur après le retour au bercail de la brebis égarée. Il demeura convaincu que, si les gallicans avaient moins applaudi à cette chute, regardée par eux comme une victoire, et avaient moiiis aigri par leurs sarcasmes leur ennemi tombé, probablement on aurait réussi à le ramener dans le sein de rh]glise.

Un tel débordement d'invectives haineusement triomjjhantes n*était-il pas en opposition radicale avec les maximes de l'Evangile? N"avait-on pas vu le Sauveur, durant sa vie mortelle, se pencher, avec une tendre miséricorde et une afl'ectueuse charité, sur les malheureux pécheurs, non pour envenimer les blessures de leur âme ulcérée, mais pour les guérir en y versant le baume salutaire de la douceur et de l'amour?

Xe nous a-t-il pas recommandé, maintes et maintes fois, de ne pas achever le roseau à demi brisé et de ne pas éteindre la mèche qui fume encore?...

Au plus fort de ces luttes ardentes,

le Pape accorde de nouveaux éloges à la Congrégation,

et, de son propre mouvement, élève le P. de Mazenod à l'épiscopat.

Jamais, à Uoiiie. le moindi-e doute ne plana sur la parlaite orthodoxie du P. de Mazenod et sur celle de ses religieux. Au contraire, au moment (jù les dt'bals étaient le jdus passionm-s. lui arrivèrent les marques incontestables de l'alfection toujours croissante du Souverain Pontife.

Dans les pi'emicrs jours de janvier iH'i-.i. il re^ut de (Irt-goire X^ 1 un Br«'f très élogieux [lour lui et p<»ur sa (longn'-galion. Par une faveiii" spéciale très l'are, le l*ape avait voulu b' signer de sa iiiaiii.

PrécédciiiiiM'iil g<''néral des (lamaldides, (in'gnirt' X \ I lut cvC'v cardinal pendant le séjour du P. de Ma/rnod à Moine, en iSjt». Il l'aNail grandciurnt ap]»rt''cié. et il l'invita aux /•/<•<•♦'////<'/<// (pii accompagnent la reiiii'^t' du (liapcau lardiiialirc.

EUREURS LAMENNAISIEXXES 200

On disait du Fondateur des Oblats, dans la Ville éternelle :

— C'est le plus Romain des Français.

Tel était bien aussi l'avis du cardinal Capellari. Monté sur le trône pontifical, il continua au P. deMazenodla même bienveillance. Sachant les desseins que Léon XII et Pie VIII avaient sur lui, ad majora reservatiis, il ne tarda pas à les accomplir. Ce Bref était un premier pas.

— Je veux, avait-il dit au cardinal de Rohan, qu'on renchérisse sur les éloges donnés par mes prédécesseurs à la (longi-égation des Oblats de Marie Immaculée et à leur Fondateur. Je l'ai recommandé au secrétaire chargé de rédiger le Bref, et je le signerai, propria manu.

Le cardinal de Rohan lui-même avait annoncé cette bonne nouvelle au P. de Mazenod avec lequel il était très lié.

Bientôt Grégoire XVI fit davantage encore.

Dé son propre mouvement, et sans entente préalable avec le gouvernement français, il le promut à lépiscopat. pour le constituer l'auxiliaire de son oncle dans l'administration du diocèse de Marseille.

Cette mesure était grave, et, vu les circonstances, manifestait d'une façon extraordinaire l'estime toute particulière qu'on avait du P. de Mazenod à Rome. Le Pape n'ignorait pas, en effet, que cette décision l'exposait à un conflit. Louis-Philippe, n'ayant pas encore complètement consolidé son ])ouvoir, était très chatouilleux sur les droits, prérogatives et privilèges de sa couronne, spécialement sur ceux qu'il tenait du Concordat, par rapport à la nomination des évèques.

Ses premiers clioix n'avaient pas été heureux. Les trois sujets présentés par lui aux sièges vacants d'Aix, d'Avignon et de Dijon, ne trouvèrent, en France, aucun évêque qui consentit à les consacrer. Les prélats français, d'alors, étaient trop attachés à la branche aînée des Bourbons, pour ne pas voir dans Louis-Philippe un usurpateur. Cette tacite protestation de lépiscopat tout entier avait profondément blessé le monarque.

Dans ces conditions, et, sans entente préalable avec lui, élever à l'épiscopat le P. de Mazenod, dont la fidélité à la dynastie légitime était si connue, révélait, de la part du Souverain Pontife, une volonté d'autant plus flatteuse pour l'élu, qu'elle était plus audacieuse à l'égard du gouvernement issu de la révolution de juillet.

Pour que cette décision ne produisît pas un casus belli entre les deux autorités, Grégoire X^'l nomma le P. de Mazenod évèque d'Icosie, in partibiis, avec le titre de visiteur apostolique de Tunis et de

256 L EXTENSION EN FRANCE

Tripoli (i). Néanmoins, il ne l'envoya pas en Afrique, mais à Marseille, auprès de son oncle, âgé de quatre-vingt-ti'ois ans. L'intention du Pape n'était pas douteuse. Dans le cas où le siège de Marseille deviendrait vacant, il y placerait le neveu de lévèque défunt : et si. comme c'était probable, l'accord ne pouvait avoir lieu entre les deux pouvoirs. la vacance se prolongeant, le P. de Mazenod, revêtu de la plénitude du sacei'doce, administrerait le diocèse. Ainsi les intérêts spirituels ne seraient pas compromis.

Afin d'imposer silence aux scrupules de lélu, (irégoire X\'I lui ordonna d'accepter et le manda à Rome. Le Supérieur général des Oblats y arriva, au moment où paraissait la Bulle contre les erreurs lamennaisiennes.

Là, dans l'église de Saint-Silvestre-au-Quirinal, le dimanche, i4 octobre i832, fête de la Maternité de la Très Sainte Vierge, il reçut la consécration épiscopale, des mains du cardinal Odescalchi, préfet de la S. G. des Évéques et Réguliers, assisté de Mgr Falconieri, archevêque de Ravenne, et de Mgr Frezza, archevêque de Ghalcédoiue, secrétaire de la S. G. des Affaires ecclésiastiques (2).

A l'audience de congé, le 24 octobre, Grégoire X\'I fut dune bienveillance extrême, et lui accorda, de très bonne grâce, toutes les faveurs demandées.

Ge qui avait été prévu, se réalisa. Le gouvernement français se crut visé par cette mesure de sage précaution. Le conflit éclata, s'envenima et passa bientôt à l'état aigu. Il dura plusieurs années. L'évêque d'Icosie fut menacé d'être privé de ses droits de citoyen et d'être conduit à la fi'ontière par les gendarmes.

Il n'entre pus dans notre plan de raconter les nombreuses vicissitudes de ce long cl doiiloiii'cux (It'-bal. Le i-écil en a l'ic'' lail ailleurs.

(i) Coinaïf pliisitMirs iiiscriplioiis la[)iilairos le tléinoiilroiit, loosie, raneieniif Icosiiim (le la MaiiritaQie Césarienne, t'fail siluée sur rciiii)laceiuent même de la ville d'Alf'er. On en eonnait les évê(iues Jnsqiiau \ 1' siècle. Cf. Henctist, Dirlioiinairc de géographie sacrée, i in-'}", l'aris, iS',S-iS5o. l. I, p. 501, 't]i, 918. Werner. Orbh ferntriini (•(ilhi)liriis, in-j", Fribourii^, iSi)o. p. l>i)i. Andréas, Allgi-mrinrr /liiiiilnlliis, in-lol., JA'ipzig, iS;);), carte l'u. \. L'Ë/)i><(<)/>al l'ranrdis de/niis le ('.on<-iirdtil Jw^iiii'ii 1(1 Srpardiion, iSy^-nyt'). in '( ', Paris, i;(it;. v'> Al^'cr, p. h. Sdirader. Atlas de géographie historique, in-fol., l'aris, 1907. earle <). Herlacelii, \iioro dizionario geograjico iininersale, ■>. in-]", llonic, i<,)i->. l. I, p. ']'*. (isell. Atlas arrhéolngi((ue de l'Algérie, in-fol., Paris, i<,(i|. Hamlriliarl, Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclési<tsti<iaes. en eonrs (le pnhlicalinn. •! in-')', l'aris. i<.)(M)-ii(i '(, I. I, col. 8|!S, carie de rArri(pie cliréliennc ; l II, col. ',-"•• "^ " Al^^er.

{•i) Signalons une errenr sinjfnli('r(' de M. I*a;rn(lle de l-'olleiiav dans sa Vie du cardinal dinherl, t. I, p. "i.V). II dit ipic le cardinal Odescaldii, an sacre du 1*. de Mazenod, l'I.iit « assisté par le cardinal Délia (îenga, qin fat, dcpais Léon XII ». Dr, le cardinal Dcll.i (len},'a devint l'apc, s<ius le imni de I,(''(>n \II, une di/.ainc d'ann('-cs anp;iia\ anl. <ii |S>(. A r«|Mic|iie dn s.icrc. il était mort dcpnis trois ans d('jà.

ERREURS LAMENNAISIENNES

Notre but est seulement de rappeler, par ce court aperçu, en quelle estime exceptionnelle Grégoire XVI tenait le P. de Mazenod, puisque, malgré des conséquences extrêmement graves et faciles à prévoir, il réleva à la dignité épiscopale, tandis qu'il lançait à travers le monde l'encyclique Mirari vos.

Preuve évidente que ni le P. de Mazenod, ni ses premiers disciples, ne sauraient être accusés d'une préférence quelconque pour les erreurs lamennaisiennes !

Les lettres du vénéré Fondateur mentionnées plus haut et le canon du Chapitre général de i83i, un an avant l'encyclique, le démontraient déjà surabondamment.

Mais, au-dessus de ces témoignages dont la valeur est irrécusable, il en est un plus manifeste encore. Ce n'est pas seulement une pièce extraite des archives secrètes, un document écrit : c'est un fait, un fait historique, un fait public : l'acte solennel de Grégoire XA'I élevant le P. de Mazenod à l'épiscopat, au moment même où il condamne Lamennais.

Et cette promotion n'était pas imposée au Saint-Siège par le gouvernement civil, comme le furent, parfois, certaines autres, acceptées par la cour romaine, pour éviter un plus grand mal. Celle-ci, au contraire, émanait du Pape seul, sans entente préalable avec le pouvoir séculier, et malgré la crainte fondée d'un redoutable conflit.

Dans la pensée du Vicaire de Jésus-Christ, le P. de Mazenod et ses disciples n'étaient donc nullement suspects de ces erreurs lamennaisiennes, qu'il stigmatisait avec tant de vigueur par l'encyclique Mirari vos (l).

(i) Il est curievix de rapprocher de ce qui précède, le récit des inutiles démarches tentées, alors, par boni Guéranger, pour obtenir du Pape un encouragement, même indirect, à son projet de restaurer en France l'Ordre bénédictin. L'abbé de Solesiues, quoique déjà l'un des plus ardents propagateurs de la liturgie «t des doctrines romaines, resta longtemps soupçonné de mcnnaisianisme. Cf. Dom Delatte, Vie de Dom Guéranger, 2 in-S", Paris, 1910, ch. ii-iii, t. I, p. 4^ sq; 54, 58, 455, 88, 140 sq.

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