CHAPITRE XIV Parménie
Le Mont Sainte-Marie.
D'après son étymologie latine, peramœniis, le mot Parménie signifie endroit très agréable. C'est le nom d'une montagne du Dauphiné, à peu près isolée des autres, et formant une sorte de presqu'île aérienne, à plus de sept cents mètres d'altitude. Elle sépare la vallée de l'Isère, aux capricieux méandres, de la plaine de la Bièvre continuée par celle de la Côte-Saint-André, sur une soixantaine de kilomètres, jusqu'au Rhône (i).
De cet observatoire, dominé en arrière par des cimes beaucoup plus élevées, on jouit d'un panorama superbe et des plus pittoresques. Le regard se promène, ravi, sur des champs fertiles et des mamelons boisés. Il y distingue une quarantaine de villes ou de villages, espacés sur un damier gigantesque, dont les prairies et les vignes, disposées avec symétrie, constituent les vastes carrés.
Aujourd'hui, grâce à une triple voie ferrée qui l'enserre, comme dans un large réseau, Parménie est plus accessible, quoique, après la dernière gare, il reste encore des chemins, ou sentiers, assez rudes à gravir, sur ses pentes escarpées. Mais on est dédommagé de cette fatigue par la beauté du paysage.
Au commencement de l'ère chrétienne, c'était un poinl sli'alégi(|ue important. A ses pieds passait une voie romaine, dont on a découvert récemment les vestiges.
Vers le milieu du vn' siècle s'y dressait un chàteau-fort a[)i)ai'tenant aux archevC'([ues de \'ienne, obligés parfois de s'y abi-ilcr contre les .San-asins et les I^ombards. Ils le cédèrent ensuite aux évé«pies de Grenolile, <{ui, exilés de leur ville épiscopalc. irenitiil. pcndaiil près de deux cents ans, d'autre résidence. C^cux-ci liàtircnt. ;i n'Ar. une cliapcllc sou^
(i) Voir l;i c.irti' [rnav iHO.
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le vocable de la Sainte Croix, et y annexèrent un Chapitre de douze chanoines réguliers.
Quand les évoques de Grenoble rentrèrent dans leur ville épiscopale, Parménie resta un lieu de pèlerinage fréquenté, surtout à l'occasion de l'Exaltation de la Sainte Croix, i4 septembre.
Dans 1p. seconde moitié du xiii' siècle, le Chapitre fut transféré au prieuré de A illard-Benoît, près d'Uriage, et remplacé par des religieuses chartreusines. Parménie s'appela, dès lors, Mont-Sainte- Marie. Ces vierges solitaires y demeurèrent jusqu'aux premières années du XV'- siècle. Chassées, alors, par la soldatesque (fui ravageait le Dauphiné, elles se réfugièrent dans un autre de leurs couvents, près de Saint-Gervais. Le cloître fut réduit en cendres, et l'église à moitié détruite. Cet état de désolation persista près de deux cents ans.
Une pieuse bergère, connue sous le nom de sœur Louise, prit à cœur, vers la fin du xvii"^ siècle, la restauration de ces ruines, et réussit dans son entreprise. Des séculiers eurent la garde du sanctuaii-e jusqu'à la grande Révolution (i).
Vendus comme propriété nationale, les bâtiments furent achetés, en 179H, par l'abbé Marion, qui eut le malheur de prêter le serment schismatique à la Constitution civile du clergé, se rétracta, mais pour tomber dans un autre abîme. Il adhéra au parti anticoncordataire de la petite Eglise, leva l'étendard de la révolte contre le pape Pie A II, fut interdit par l'évéque de Grenoble, et, non seulement ne se soumit pas, mais prétendit avoir reçu du Ciel hi mission divine d'établir le règ-nc d'un nouveau Messie. 11 eut pour collaborateurs un marchand de vin, aspirant au rôle de prophète, et une femme aux mœurs légères, (]ui devait être VEve nouvelle de cotte fabuleuse régénération, en donnant le jour au Messie attendu.
Dans un rayon de di.x lieues à la rontle. les populations se laissèrent séduire par ces sottises impies et ces fourberies sacrilèges. Tous les trimestres, les membres de cette petite Eglise des appelants, qui modestement se décoraient eux-mêmes du titre de saints, se réunissaient en assises générales. Des prédicants leur [)romettaient. eu un langage apocalyptitfue, un âge d'or sur la terre, à la suite de la seconde incarnation du Fils de Dieu. Seuls, les élus de Parménie prolileraient de ces largesses célestes. Quant aux autres, un déluge de feu les dévorerait.
Ces scènes de folie religieuse se prolongèrent pendant une trentaine
(i) Cf. l\. V. 15cllaiii;er, Sct'iir Louise, Ut pieuse bergère de l'arméitie, iu-12, Paris, iSG'i. Id. Ld bienheureuse Béatrix d'Ornacleux, religieuse charlreusine de Parménie, iu-12, (Irciioble, 188I).
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d'années. Marion moui-ul on 1819; mais sa sceui-, liéritière de ses l)iens. continua son œuvre. A la mort de celle-ci, en 18128. le visionnaire se les attribua, au [)réjudice de la lamille qui lui intenta un pi'ocès, le gaji^na, et fit condamner, à plusieurs années de prison, l'imposteur convaincu de faux en écritures publiques et d'autres peccadilles non moins graves.
Les sclnsmatiques se dispersèrent aloi-s, mais leur secte, réédition des illuminés et des anabaptistes, reparut, en 1840, dans le iioid-ouest de la France, au diocèse de Baveux, avec l'Œuvre de Miséricorde de Miclnd \'intras, qui doj^matisait à ïilly-sur-SeuUes, chef-lieu tle canton du Calvados.
Parmi ses adeptes, ce fanatique compta les trop fameux abbés Baillard, qui implantèrent son hérésie sur la colline de Notre-Dame de Sion, dans le diocèse de Nancy, où nous les retrouverons, quand nous aurons à parler de ce sanctuaire confié, depuis, à la Congrégation.
En i83o, Mgr de Bruillard, évêque de Grenoble, ayant acquis le domaine de Parménie, y installa, pendant quelque temps, des prêtres séculiers ; puis, des capucins ; enfin, heureux de prouver, une fois île plus, sa bienveillance aux Oblats, il les pria de s'y fixer.
JSJotre-Dame de la Croix.
La distance entre Parménie et l'Osier est d'une vingtaine de kilomètres. On la parcourt en trois ou quatre heures par la route de Vinay à \'oiron.
Ce rapprochement fut un des motifs pour lesquels Mgr de Mazenod hésita longtemps à accepter les oll'res réitérées de Tévèque de Grenoble. A ((uoi bon deux établissements si près l'un de l'autre, tandis qu'on lui en proposait plusieurs, dans le centre et le nonl tle la France ? D'ailleurs, si le site était charmant, il n'en était pas moins une solitude paraissant peu répondre aux fins de l'Institut.
Sur les vives instances du prélat, il se décida. |i(iiiil;iiil : mais ]dutôt par condescendance.
.\|irès MM S(''joiir de deux semaines. le P. Guigues ((livait. le r ' août iH.'J-.i :
— L(; coup d'd'il est ravissanl. (li'ux îles m'ilics (|iii mil nixic de faire une lionne reiraile. el (lèli-e entièrement ^ipaié-s du monde |iour se plonger tlans l'étude, regarderont j'armi'iiie eonnnt* un des lien\ les plus df-lieieiix de l'univers. La solitude v est |iarl'aile. et non sans agn-menl. La cliapelli- plail beaucoup dans un tel dcscri.
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Dédiée à Notre-Dame de la Croix, elle n'avait pas grand caractère architectural. Les voûtes étaient plutôt basses. Les fenêtres étroites, quelques-unes à vitraux, et comme voilées par le sombre feuillage d'un majestueux massif d'arbres à la puissante ramure, ne laissaient j>énétrer qiiun demi-jour mystérieux. La grille en fer forgé divisant le chd'ur de la nef. témoignait de l'habileté des maîtres en ferronnerie du xvii' siècle.
Les constructions se composaient de deux corps de logis, séparés par un jardin : l'un destiné aux prêtres desservant le sanctuaire, et l'autre aux pèlerins désireux d'y vivre quelques jours dans le recueillement.
Jamais les Oblats n'y furent très nombreux, car le service du pèlerinage n'était pas absorbant. Pendant l'hiver, il y avait des semaines, prescjue des mois entiers, d'inaction. Les Pères se remplaçaient, venant de l'Osier, à tour de rôle. Il fallait être très ami de la solitude, ou avoir quelque travail personnel de longue haleine, pour ne pas s'y ennuyer.
Durant la belle saison, les Oblats suscitèrent un mouvement de pèlerins assez appréciable, surtout le dimanche, en con^ iant les paroisses avoisinantes. Deux grandes retraites, prcchées, chaque année, aux mois de mai et de septembre, y attiraient des foules. Le ministère des chapelains n'était donc pas sans fruit. Bien des âmes retrouvèrent, sur cette montagne tranquille, la paix de la conscience et l'énergie dont elles avaient besoin pour l'accomplissement de leurs devoirs.
Mais, somme toute, ce site convenait plutôt à un couvent de solitaires qu'à une maison de Missionnaires actifs. Dans la pensée de Mgr de Mazenod, l'acceptation n'était que provisoire, et l'abandon de ce sanctuaire selfectuerait tôt ou tard, au moment opportun. Ce provisoire persévéra, néanmoins, une quinzaine d'années.
Plusieurs Oblats s'y sanctilièrent. L'un d'eux, simple Frère convers, est digne d'une mention spéciale : c'était le Frère Martel. Pendant longtemps, il n'eut qu'une planche rugueuse pour lit et une pierre pour chevet. Levé avant l'aurore, il travaillait, cependant, toute la journée dans les champs, et observait fidèlement tous les jeûnes^ poussant presque jusqu'à l'imprudence l'amour de la mortification corporelle. Xi le froid très rigoureux à celte altitude, ni les chaleurs de l'été, ni les atteintes de la maladie ne le persuadaient de se traiter moins cruellement. Si sévère pour lui. il prodiguait aux autres le dévouement dune inlassable charité.
i/kXTENSIOX KN FRANCE
Prévenu par lu grâco à laquelle il correspondait avec soin, il ne perdait pas, ce semble, le sentiment de la présence de Dieu.
— Jamais religieux, disait de lui le P. Deli)euch, ne procura plus de consolation à un supérieur !
Dans l'humble position où le Seigneur Tavait placé, il sut pratiquer des vertus éminentes et acquérir d'amples mérites pour le ciel.
11 était un de ceux qui, petits aux yeux des hommes, sont gi-ands devant ri^ternel.
Nolit-l);ini< «lis I.iiiiiiiiT-,. — l,< Matoirc sous le ntcliiT. (V.iii !<• I<\1.'. |.. IV. ri Vr.)