‹ Cent ans d'apostolat dans les deux hémisphèresChapitre 59 sur 131 · l'extension en fuance · texte numérisé non relu

l'extension en fuance

Au mois de juillet 1841, Mgr Casanelli «ristria poussait un cri d'alarme. Il écrivait à Mgr de Mazenod :

— Je suis menacé de perdre celui qui est mon lu'as droit et le principal instrument de toutes mes œuvres.

Le ministre des Cidtes, M. Martin du Nord, venait de demander à Févêque d'Ajaccio et au préfet de la Corse de lui transmettre dans le plus bref délai des renseignements confidentiels sur le P. fluibert. sans cacher pour quel motif il s'adressait à eux.

Les renseignements ne pouvaient être que très bons. Mgr (Casanelli disait dans cette même lettre au Supérieur général :

— Convaincu, comme je le suis, des qualités éminentes qui le distinguent, et appréciant les signalés services qu'il a rendus à mon diocèse, j'ai regardé comme un devoir de justice et de reconnaissance, de le désigner au gouvernement comme un sujet capable, sous tous les rapports, de remplir les fonctions de l'épiscopat... Mais j'ai supplié, comme une grâce, qu'on me le laissât encore deux ans... Ce n'est jtas assez de l'avoir implorée du ministre, cette grâce; c'est de vous surtout. Monseigneur, que je l'attends, et que je la sollicite. Je conjure A'otre Grandeur de ne pas permettre que ce digne coopérateur me soit enlevé, en ce moment... Je ne puis me faire à la pensée de le perdre... ]\Ies craintes témoignent, mieux que je ne saurais l'exprimer par mes éloges. de toute l'estime que j'ai pour lui et de l'important service que vous m'avez rendu en me le prêtant.,.

La correspondance du P. Guibert, à cette époque, nous révèle combien vif était son attachement à sa famille religieuse. Proposé pour l'épiscopat, il n'en voulait pas moins rester dans la voie de l'obéissance :

— C'est la répétition de l'afTaire de Gap, écrivait-il, le 14 juillet, à Mgr de Mazenod. Je me flatte que les renseignements fournis par l'évèque et le préfet seront gardés dans les cartons... Quoi ([u'il en soit, et puisque mes appréhensions ne sont pas sans quchpie fondement, je désirerais ([ue vous me traciez, le cas échéant, ma ligne de conduite. Je n'ai jamais fait quf votre volonté, et je veux la suivre comme ma règle souveraine jusqu'à mon dernier soupir. Mais j(> souhaite (pie, dans une décision si gi-ave à pi-cndre. vous vous déleriuiniez unicpiement pour le plus grand bien de notre Congrégation. C'est pour »-lle »[ue j'ai vécu juscpi'ici. Je veux vivre et nie saerilier p(»ur ellejustpi'à la liu... Je n'ai pa-^ le courage île vous entri'leiiir piu^ ituiglenips aujoui-diiui.

Les évc'neinents. ce|>en(lant. se pr(''ci|iilcreiit avec une rapiilile (pie nul n aurait pu prévoir, l'ne ordonnauee royale du '5o juillet isji iiomni.-iil le I'. (iuiber-t à r<'V('(lii- de \'i\iers.

En même temps, Mgr Casanelli d'Istria recevait de ^I. Martin du Nord une lettre dont nous extrayons le passage suivant, qui nous découvre ce que le gouvernement pensait du P. Guibcrt :

— Vous avez insisté. Monseigneur, sur l'importance et la nécessité des services que M. l'abbé Guibert rendait à votre diocèse. Vous avez même demandé à n'en être pas privé, pendant deux ans, au moins... Le Roi connaît la situation toute spéciale de votre diocèse; mais, après avoir pesé vos observations dans sa sagesse, il a cru devoir arrêter son clioix sur M. l'abbé Guibert. Le diocèse de Viviers, en raison de quelques circonstances particulières, demandait un évêque qui réunît précisément les émincntes qualités par lesquelles ce vertueux ecclésiastique a su mériter toute votre conQance et la justifier. Je conçois vos regrets, INIonseigneur, mais un intérêt plus grand a dû l'emporter. M. Guibert, devenu premier Pasteur d'un diocèse, aura peut-être le moyen de vous aider à remplir le vide que sa promotion causera dans le vôtre...

Le nonce de Paris avait envoyé à l'évêque d'Ajaccio une lettre plus catégorique encore, lui défendant formellement de tenter la moindre démarche pour dissuader le P. Guil^ert d'accepter l'épiscopat.

Impossible au prélat de résister davantage. Mais le P. Guibert, en vrai religieux, écrivit à son Supérieur général :

— Dans huit jours, j'irai me jeter à vos pieds, pour prendre vos ordres, qui ne me sont pas assez clairement connus. L'évêque d'Ajaccio n'a pu s'astreindre au secret : la Corse, à Iheure qu'il est, est en mouvement pour célébrer un événement sur lequel je devrai pleurer tous les jours de ma vie, s'il vient à être consommé.

Les desseins de la Providence apparaissaient trop manifestes pour que Mgr de Mazenod hésitât. Il aurait agi contre sa conscience, en usant de son influence sur le nouvel élu, pour lui conseiller de repousser le fardeau que le Seigneur lui-même lui imposait.

Le 7 septembre, Mgr Guibert partait donc pour Paris. Son séjour s'y prolongea plusieurs mois, dans l'attente du consistoire, où il devait être préconisé.

Très bien accueilli i)ar le roi, la reine et les personnages officiels, il reçut communication du volumineux dossier renfermant toutes les lettres de ceux qui avaient intrigué pour obtenir le siège de Viviers. Il en tira des notes très utiles pour sa future administration ; mais il pria le directeur des Cultes de détruire ces pièces, preuve de la scandaleuse ambition d'un tro[) grand nombre de prêtres, capables de toutes les

3"]^ l'extension ex FRANCE

bassesses, pour s'élever aux honneurs ecclésiastiques qu'ils ne méritaient pas.

Fatigué de tant d'intrigues ourdies à propos de ce siège, le ministre avait écarté tous les noms mis en avant, et avait proposé au roi celui du P. Guibert.

— Comment, diable ! n'y avions-nous pas songé plus tôt ? avait ré2>ondu Louis-Philippe, avec sa vivacité un peu bourgeoise. L'idée est lumineuse. C'est le seul moyen de sortir de cet imbroglio. Oui ! lui ; et nul autre ! . . .

Ainsi, à la surprise générale, avait eu lieu la nomination d'un sujet qui n'avait sollicité de personne une recommandation, et dont la préoccupation la plus grande était de passer inaperçu.

On était si persuadé, à Paris, du mauvais état du diocèse de Viviers et des difficultés extrêmes attendant le nouvel évêque, que le directeur des Cultes lui dit :

— Vous prendrez toutes les mesures que vous jugerez nécessaires l)our rétablir l'ordre : fussent-elles du despotisme, nous nous ferons un devoir de vous appuyer.

Après avoir étudié la situation, le P. Guibert, toujours calme et pondéré, se persuada qu'on avait exagéré le mal. Selon lui, on s'était trop alarmé de certains symptômes extérieurs. Au fond, le clergé était bon, et les populations, pleines de foi.

— Avec ces éléments, écrivait-il à Mgr de Mazenod, il ne me sera pas bien difficile de régler le diocèse. Je compte sur la grâce de Dieu et sur vos bons conseils.

L'évoque nommé de A'iviers, si estimé déjà par les puissants de la terre, gardait toujours, cependant, envers son Supérieur général, la candeur d'un enfant et la soumission d'un novice.

II lui ouvrait son eime par ces lignes adi'cssées do Paris, lo 8 octobre 1841 :

— A'otre dernière lettre que j'ai lue et relue, m'a attendri jusqu'aux larmes. Je l'ai pressée, i)lusi('urs fois, sur mon cœur. Je remercie Dieu tous les jours, et je le bénis de m'avoir donné un Père tel (juc vous... C'est vous qui m'avez formé... Tout ce que Dieu m'a accordé de grâces, c'est par vous que je l'ai reçu ; et ce Dieu, dans son infinie bontt'-. veut que vous aciievicz de m'eiigendi'ci*, en me (•ommiiniipianl la plénitude du sacerdoce. Je sais (lu'eii recevant le caractère sacré de l'é-piscopat jiar l'imposition de vos mains, il sera accoiMpagné- de l'alxtntlance des grâces acciilentelles (|iii (l('|>cndenl de la loi. de la fci-veur et «le la charité de celui qui scil d'instrument à ro|M'-i-;ilioii invisililc «lu Saiiil- Esprit. Mon him-aimc l'ri'c. il n'y aura iihi-- en moi une •-( iilc pensée,

LA CONGRÉGATION FORTIFIE SES POSITIONS, ETC. 3'j5

un seul mouvement du cœur, un atome dans tout mon être qui ne vous appartienne, et que vous n'ayez droit de revendiquer comme votre bien. Toutes les œuvres qu'il plaira à Dieu d'accomplir par mon ministère, seront vos œuvres, à toutes sortes de titres. Je suis heureux de le penser ainsi et de le dire, et cette pensée adoucit à mes yeux le poids formidable d'une charge si au-dessus de mes forces. Puissé-je reproduire en moi votre image, être animé de votre zèle pour l'Église, et consacrer, comme vous le faites, toutes mes énergies et mon existence au salut des âmes...

Ayant reçu les bulles pontificales, il lui écrivait encore de Paris, le 5 février 1842 :

— Je ne puis voir approcher qu'avec tremblement le jour où va m'ôtre imposé un fardeau redoutable aux anges mêmes... J'ai besoin de me retourner vers vous qui êtes mon Père, et qui le serez toujours. Alors, je reprends courage, en pensant que vous me soutiendrez de vos lumières, de vos prières et de vos conseils. Je serai évêque à l'égard des autres; mais, pour vous, je ne puis être qu'un fils... Dieu qui connaît votre dévouement ï)our son Église, a voulu étendre les limites dans lesquelles doit s'exercer le zèle qu'il a allumé dans votre cœur. Le diocèse qui m'est donné, n'est, à mes yeux, qu'une extension de la portion du troupeau qui vous est déjà confiée. Ces considérations tempèrent mes craintes, car je sais que vous n'abandonnerez pas votre enfant.

Le sacre eut lieu à Marseille, le 11 mars 1842, fête de la résurrection de saint Lazare. Mgr Gasanelli d'Istria et Mgr Ghatrousse, évoque de Valence, assistaient à l'autel Mgr de Mazenod. L'archevêque d'Aix était présent, ainsi que l'ancien évêque de Dijon, celui de Babylone et Mgr Diaz de Mérino, évêque de Mahon, banni de son diocèse et de toute l'Espagne par les libéraux révolutionnaires, qui s'étaient emparés du pouvoir dans ce malheureux pays.

Invitées à cette cérémonie, les autorités civiles et militaires acceptèrent avec empressement. L'église de Saint-Cannat, choisie, comme 1 une des plus vastes de Marseille, se trouva trop j)etite pour contenir la foule.

Cet événement heureux était pour le vénéré Fondateur, à la fois, une grande consolation et une espérance. Agé alors de soixante ans, il souhaitait pour sa Congrégation, quand il ne serait plus là, un protecteur dans l'Église de France.

Réalisant ses désirs les plus intimes. Dieu le lui donnait dans la personne de ce religieux modeste, mais éminent, qu'il appelait aux

L EXTENSION EN FRANCE

plus hautes destinées, et qui, quelques aimées plus tard, reviHu de la pourpre cardinalice, deviendrait, sur le siège de Saint-Denis, par son incontestable sagesse et son exlraordiuairc mérite reconnu de tous, l'oracle même de répisco])at.

lMi,a' Guibcit.

Les clignités ne changèrent rien aux hahiluih's austères île Mgr (luilx'rl. I";vr<|ue. il n'en i-esta i)as uioins Ohial de Marie :

— Je veux, ilisait-il, être uu évèque simple, pauvre, missionuaire. afin que mon genre de vie rappelle ce «pie j'ai éli-. ee (pie je n'ai pas cessé d'être, et ce que je veux être au moment de ma mort.

Peu avant d'aller prendre possession du siège <h' \ i\iers. il etiivail au I*. Mille:

— \'ous ave/ liien i;iisf)n di- m'olliir des ( ondoliiinees. au lieu de

félicitations. C'est maintenant que j'apprécie le bonheur de travailler sous la responsabilité des autres, avec toute la sécurité dont on jouit sous cette douce dépendance... Oui! comme vous le dites, j'ai vu les choses de trop près pour ignorer ce que cette dignité couvre de douleurs... Toute voie à la retraite m'a été coupée... La seule perspective qui me console un peu, c'est que, dans cette position, je pourrai probablement faire quelque chose d'utile à notre Congrégation dont le succès, comme vous le savez, a toujours été la passion de mon âme. Le gouvernement me témoigne beaucoup de confiance ; ma nomination en est une preuve, et j'en ai bien d'autres. La Providence ne cachet-elle pas quelque secret dessein dans cet événement auquel personne ne songeait ? Voilà ce qui me donne quelque courage, car il faut défendre et maintenir notre entreprise jusqu'au bout. Nous avons consacré la moitié de notre vie au bien de l'œuvre ; il faut la soutenir jusqu'à la fin. Que notre dernier soupir soit pour elle... J'entends, mon cher Père et ami, et je vous le demande instamment, que rien ne soit changé dans nos rapports. Vous êtes toujours le Père Mille, et, moi, le Père Guibert : deax frères et deux amis que rien jamais ne séparera.

§ 4 Merveilleux développement (Je la Congrégation. Septième chapitre général.

Les regrettables démêlés du Laus ne furent qu'un incident local. Partout ailleurs, la Congrégation était de plus en plus estimée. Les Oblats travaillaient avec une ardeur infatigable, couronnée des plus remarquables succès, dans tous les champs ouverts à leur zèle. Dans une quinzaine de diocèses, ils renouvelaient, par l'efficacité de leur ministère, les scènes incomparables des premières missions de Provence ! Les demandes affluaient tellement qu'on se voyait obligé d'en refuser beaucoup. Et. cependant, tous se dévouaient au delà de ce que permettent les forces humaines.

Se souvenant des pertes douloureuses du P. Marcou, du P. Suzanne, du P. Albini et de plusieurs autres, morts à la tâche, le Fondateur recommandait à ses enfants la prudence et la moiléralion :

— Je vous en conjure, ne vous épuisez pas. Quand Dieu voudra que nous acceptions tout le travail (|ui se présente, il nous enverra plus de sujets... Veillez les uns sur les autres... Il me semble que vous n'en faites rien... D'ici, je ne puis que vous rappeler votre devoir. Xe l'oubliez pas.

Le vénérable Mgr de Bruillard leur écrivait de Grenoble :

3^8 l'extension en frange

— Du point élevé où vous êtes tous placés dans mon esprit et clans mon cœur, regardez sans émotion les elTorts de la médiocrité pour vous nuire. Laissez-moi exposer vos mérites à vos amis et à vos ennemis, pour raffermir les uns et réduire au silence les autres.

Les chapelains de Notre-Dame de TOsier ne se contentaient pas d'évangéliser les populations par la parole. Deux d'entre eux s'appliquaient, en outre, à les instruire par des écrits. Le P. Dassy avait publié avec talent les Gloires du Scapiilaire. Il composa également un Mois de Marie et une Neiivaine en V honneur de Notre-Dame de V Osier. Le P. Vincens, dont la réputation d'éloquence s'étendait au loin déjà, fît paraître un ouvrage intitulé : Questions à un ministre du saint Evangile. Plusieurs éditions se succédèrent rapidement.

De son côté, l'archevêque d'Aix prodiguait les plus vifs éloges à la Congrégation. Il avait voulu que le P. Mille l'accompagnât dans ses tournées pastorales, et il ne cessait de proclamer le bien immense opéré par les Oblats.

L'archevêque d'Avignon tenait le même langage.

Pendant l'année i843, ils avaient donné, dans diverses contrées, soixante-cinq missions, sans compter un grand nombre de retraites et d'autres prédications spéciales.

Ce n'était pas assez pour la Congrégation de déployer son activité dans le diocèse de Marseille, d'Aix, de Fréjus, de Nice, d'Avignon, de Valence, de Grenoble, d'Ajaccio, etc. ; le moment était venu pour elle de traverser les océans, et de porter son dévouement à l'Angleterre, l'Ecosse et l'Irlande, au Canada, dans la Colombie britannique et aux Etats-Unis. Depuis longtemps, la plupart de ses membres, dans leur soif insatiable du salut des âmes, aspiraient aux missions étrangères.

Dès i83i, le cinquième Chapitre général, dans sa séance du U() septembre, avait émis le vœu que le vénéré Fondateur, dès qu'il le pourrait, destinât quelques-uns des Pères et des Frères convers aux missions lointaines.

Ce vœu du Chapitre était une réponse à l'évêque de New- York, venu en France, cette année même, pour demander du secours. Il avait adressé un pressant appel aux évoques et aux communautés religieuses. Malheureusement sa voix avait trouvé peu d'écho. Le inomcnt. il est vrai, n'était guère favorable, vu la perlurbatioii (lui existait cuc-orc. si jteu de tenqjs a|»rès la ri-volulion de juillet.

.Mais Mgr (II- .Ma/.('iii)(l. iloiil le /^•\^• nv connaissait pa> de bornes, s'cllorça lie niellrt' inimt'dialciiicul à cxéciitioii le vceu roninili- par le

Chapitre, Il chargea un des siens d'aller auprès de plusieurs évêques, et de s'informer s'ils seraient disposés à céder quelques-uns de leurs diocésains pour ces missions d'Amérique.

Un an auparavant, il avait déjà tourné ses regards vers l'Afrique. Aussitôt après la prise d'Alger par les armées françaises, il s'était vivement préoccupé de fournir des ouvriers apostoliques à cette région autrefois si chrétienne, et courbée depuis si longtemps sous le joug de l'infidélité. Beaucoup d'Oblats lui avaient exprimé leur vif désir d'être choisis pour cette expédition, et avaient sollicité, comme une insigne faveur, d'en faire partie. Le P. Tempier lui-même lui avait écrit, le 20 juillet i83o, deux semaines seulement après l'entrée de nos troupes dans cette citadelle de l'islamisme :

— J'insiste auprès de vous, pour être compris dans la bande d'outre-mer, si Dieu nous accorde la grâce de nous diriger vers ces plages incultes.

Les scolastiques n'étaient pas les moins enflammés. Un souffle d'en haut passait sur ces jeunes fronts. La plupart soupiraient après l'apostolat dans les pays lointains. On s'entretenait avec enthousiasme de ces projets qui échaufl'aient tous les cœurs. Quelques Pères avaient fait le vœu de demander, chaque année, au Supérieur général d'être expédiés dans les régions les plus déshéritées. Ils se soumettaient à la décision qui les retenait en France ; mais, à intervalles réguliers, ils répétaient leur requête.

Ces sentiments si beaux rempHssaient de joie l'âme du Fondateur.

Il écrivit donc au président du conseil des ministres et au grand aumônier de France pour lui oflVir les services de sa Congrégation en vue de l'évangélisation des provinces conquises.

La révolution de juillet qui éclata peu après, contraignit de remettre à plus tard la réalisation de ce généreux dessein.

Lorsque le moment lui parut propice, le Supérieur général renouvela ses tentatives. Cette fois, il s'adressa à Rome, par l'intermédiaire du cardinal de Rohan, son ami dévoué. Ce prince de l'Eglise lui répondait, le i'^' mars i83'2 :

— Quant à Alger, la S. C. de la Propagande y a déjà pourvu : deux prêtres viennent d'y être envoyés. Je doute qu'on veuille faire davantage actuellement ; mais je m'en occuperai encore. Je trouve vos idées bien justes et bien louables. Je suis siir que le Saint-Père en sera touché.

Au mois d'octobre suivant, le Fondateur, nommé par le Pape visiteur de Tunis et de Tripoli, étant à Rome, réitéra personnellement ses démarches en ce sens. A la Propagande, il apprit de la bouche de

38o l'extension en frange

Mgr Castracane que les deux missionnaires arieetcs prûcédemmenl à l'Algérie avaient élé placés sous la juridiction d'un vicaire apostolique reconnu par le gouvernement français, et (jue, si l'ollre des Oblats fût parvenue plus tôt, on leur aurait donné la [)référence.

Quoiqu'elles n'aient pas réussi tout d'abord, ces premières tentatives d'évangélisalion lointaine ne manquent pas d'être intéressantes pour l'histoire de la Congrégation. Elles montrent que, presque dès son origine, ses membres ont souhaité les missions étrangères et se préparèrent dans ce but.

Malgré l'intensité de leurs désirs, ils attendirent patienuneul l'heure de la Providence ; mais, dès que cette heure sonna, ils se trouvèrent prêts. Gela explique que les établissements du Canada aient si rapidement progressé et se soient multipliés si merveilleusement, en même temps que se fondait la province d'Angleterre.

Pour une Congrégation naissante, c'était beaucoup d'entreprendi-e simultanément tant d'œuvres diverses, dans des pays si dilférents de langage et d'habitudes, et séparés par des distances si considérables. X'était-il pas à craindre qu'elle ne s'étiolât par une croissance trop hâtive ?

Le Fondateur eut besoin d'un grand courage et d'une foi inébranlable. Mais son amour pour Dieu et son zèle pour le salut des âmes étaient si ardents, qu'il n'hésita pas. Il fit cet acte de foi et de courage, et Dieu l'en récompensa magnifiquement. De ce jour, en ell'et. la Congrégation prit un essor inespéré. Elle s'étendit jusqu'aux extrémités du monde, sans s'alTitiblir. Au contraire, elle se fortifia, en grandissant. Les novices accoururent plus nombreux et devinrent de fervents Oblats. Beaucoup étaient remarquables par leurs talents, leurs vertus à toute épreuve, leur soif insatiable d'immolation. Les œuvres étonnantes qu'ils ont accomplies au milieu de ilifficultés sans nombre et Immainement insurmontables, en sont la preuve.

Dans le tome second de cette Histoire, nous raiitMlt-rons tes l'ondations en diOiors de l'iMirope : il nous suffira ici A'y laire siiiipiciiicnt allusion.

.Vu se pi il nie Chapitre général tenu à Marsrillc. au mois d'août i'^ j3, assistaient des Pères députés par rAnglclcrrc et le (Canada, (a's provinces avaient déjà chacune leur noviciat riclic d rspi-ranii's.

Les premiers mots du vc'ik n- Eondaleur, à la sc-anct' d"ou\ erturc. après le cliant du Vr/ii (Jfi'ofnr. lurcnl pour rcnicriirr Dieu des événements mi'-morables ipii s'étaient suceéde au sein de la Congre--

LA CONGRÉGATION FORTIFIE SES POSITIONS, ETC. 38l

gation, depuis le précédent Chapitre. Son émotion se communiqua promptement à toute l'assistance.

— Ces merveilles, dit-il, par lesquelles la Providence manifeste de plus en plus ses desseins sur notre famille religieuse, doivent être pour nous un motif toujours plus pressant d'exprimer notre reconnaissance à l'Auteur de tout bien, et de pratiquer plus fidèlement encore les vertus apostoliques que notre vocation exige de nous.

Présent à ce Chapitre, Mgr Guibert, dans une allocution inspirée par son cœur, et qui produisit une impression profonde, protesta devant Dieu et devant le Supérieur général, confident de ses pensées, que, s'il avait dû accepter l'épiscopat à la condition de quitter la Congrégation, il n'y eût jamais consenti :

— L'obéissance, dit-il, en finissant, m'a imposé ce redoutable fardeau ; mais je veux vivre et mourir Oblat.

Entre les membres nombreux de ce Chapitre, l'entente était parfaite. Chez tous, même attachement aux Règles, à la Congrégation, aux dépositaires de l'autorité ; unité de vues, de pensées, de dévouement et d'abnégation ; sainte indifférence pour tout emploi, dans quelque partie du monde que ce fût.

Après avoir constaté ces sentiments si édifiants et si unanimes, Mgr de Mazenod, dans son Journal intime, ajoute la réflexion suivante :

— J'avoue que je n'ai pu me défendre d'un sentiment de satisfaction, en contemplant réunis des hommes d'un si grand et si véritable mérite, qui ont tant fait, et qui brûlent de faire davantage encore pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Dans une lettre au P. Courtes, il redisait, en termes plus expressifs, sa joie et ses espérances :

— Je ne crois pas qu'il y ait une Congrégation qui donne un spectacle si touchant dans l'Église. Tous ses membres sont employés, au même moment, dans divers pays, et dans les deux mondes, pour mener une guerre à outrance contre l'enfer... Je viens de recevoir des lettres du Canada qu'il faudrait pouvoir imprimer. Nos Pères ont réalisé de véritables prodiges dans le diocèse de New-York. Aussi l'évêque voudrait-il leur confier l'église française de sa ville épiscopale, tandis que l'évêque de Toronto les appelle chez lui pour les charger de la mission des Iroquois.

Malgré ses soixante ans, son cœur était resté jeune et plein de feu. Toujours missionnaire, il tressaillait de bonheur et d'une légitime fierté, en voyant ses enfants pénétrer jusqu'au milieu des sauvages et travailler dans ces contrées lointaines, sous un climat si rude, au salut des âmes les plus abandonnées. ^

382 l'extension en l-UANCE

Sur ce thème, il ne tarissait pas.

Quelques mois après, il écrivait au P. Guigues, supérieur de Notre-Dame de l'Osier :

— Où notre Congrégation ne fait-elle pas de bien, grâces à Dieu? Les nombreux diocèses évangélisés par elle peuvent Tattestor. Qu'on m'indique, en France, une Congrégation qui se montre, à la fois, en tant d'endroits différents, et accompagnée partout de plus amples bénédictions du Ciel ! Remercions le Seigneur, et demandons-lui, pour notre récompense, qu'il nous mette à môme de faire plus de bien encore, en nous envoyant un grand nombre de sujets propres à l'œuvre sainte que son Eglise nous a confiée.

Dieu avait allumé dans l'àme du vénéré Fondateur un zèle vaste comme le monde, et lui ouvrait l'univers entier, pour l'exercer par le ministère de ses fils. En l'animant de cet esprit de sacrifice et d'apostolat, ne devait-il pas à sa Providence de multiplier le nombre de ceux qu'il destinait à être les ouvriers de cette évangélisation atteignant jusqu'aux extrémités de la terre ?

Sauf des exceptions rares, les membres de la Congrégation, jusqu'alors, avaient tous été français. Désormais, elle se recruterait dans les contrées du monde les plus diverses. Pour le vénéré Fondateur se réalisaient ainsi les promesses faites autrefois au Père des croyants : Erit semen tiiiim quasi pulvis terrœ ; dilataheris ad Occidenteni et Orientem, et Septentrionem et Meridiem (i).

En Angleterre, se constituaient déjà les établissements de Penzance, de Grace-Dieu, d'Everingham, etc. ; au Canada, ceux de Saint-IIilaire, de Longueil, de Bytown (Ottawa), du Saguenay, de Montréal, etc., avec prolongation sur les Etats-Unis. En même temps, les Oblats s'avançaient vers l'immense Xord-Ouest américain, où, en quelques années, ils allai(Mit opérer tant de merveilles : à Saint-lîonil'ace (Winnipeg), à l'Ile-à-la-Crosse, etc. ; puis, sur les bords du lac Alhabasca et sur les bords du Mackenzie. Bientôt, on les verrait, en outre, sur les plages du Pacifique, dans l'Orégon et la Colombie britanni(|ue ; et, dans l'autre hémisphère, à Ceylan et dans l'Afrique australe.

J\ouvellc approbation ponlificalc.

A [)Iusi(Mii"s reprises, drégoire W'I nianil\'sta l'estime proloiide qu'il avait pour le véïK-iN' Fondateur. Il lui lit savoir aussi, pai- un messager eonfidentiel. eombieu il aiiu;iil sdii luslilul :

(i) 'Itn., \\\ ui, I \.

— Dites bien à l'évêque de Marseille qu'il peut toujours compter sur ma bienveillance envers sa Congrég-ation.

En 1845, Mgr de Mazenod, s'étant rendu à Rome, fut reçu en audience particulière par le Souverain Pontife, qui le garda une heure et demie. Le Pape le traita avec une distinction extraordinaire, et s'épancha avec lui, jusqu'à l'embrasser affectueusement, en le serrant contre son cœur. Malgré la longueur de l'audience qu'il lui avait accordée, il désira le revoir encore.

Mgr de Mazenod était venu bénir le mariage de sa nièce, Gésarie de Boisgehn, avec le marquis de Damas, baron de Girey. La cérémonie eut lieu dans la chapelle intérieure du palais du cardinal Acton, dont la famille devait, peu d'années après, contribuer si puissamment à l'érection de notre maison d'Aldenham, en Angleterre, comme nous le raconterons dans le livre suivant.

Pendant ce séjour à Rome, le Fondateur des Oblats fut entouré des marques les plus vives de sympathie, de la part des cardinaux Ostini, préfet de la S. G. des Evêques et Réguliers ; Gastracane, grand Pénitencier ; Fransoni, Préfet de la Propagande ; Patrizzi, cardinal Vicaire ; Lambruschini, Secrétaire d'État, et de beaucoup d'autres.

L'année d'après, le cardinal de la Tour d'Auvergne, passant par Marseille, à son retour de la Ville éternelle, lui apporta les témoignages les plus significatifs de l'estime croissante du Saint-Père à son égard. 11 lui remit, en même temps, une lettre du cardinal Acton, qui, de la manière la plus engageante et avec les démonstrations les plus flatteuses de respect, s'ofl'rait à être son intermédiaire dans toutes les alTaires pour lesquelles il jugerait à propos de recourir à lui.

La bienveillance pontificale se révéla bientôt d'une façon plus éclatante encore.

Par des Lettres apostoliques du 20 mars 1846, Grégoire XVI donna une nouvelle approbation à la Gongrégation. Il était heureux de constater, disait-il, qu'elle s'est, entrés peu de temps, merveilleusement développée, non seulement en Europe, mais aussi jusque dans les régions les plus lointaines de l'Amérique. Il s'en réjouissait de tout cœur, et affirmait qu'elle avait bien mérité de l'Eglise par les résultats très considérables de son apostolat.

Ge document d'une si haute importance apporta une douce consolation au vénéré Fondateur et à ses nombreux enfants. Le chemin qu'ils avaient suivi était le bon ; ils n'avaient qu'à continuer d'y marcher avec ardeur, comme le Pape les y exhortait.

Page 1