CHAPITRE XXIX Paris
Le quartier d'Europe et l'établissement de la rue de Saint-Pétersbourg.
Successivement chevalier et officier de la Légion d'honneur, Mgr de Mazenod était sénateur depuis i856. Napoléon III lui avait conféré cette dignité, pour rendre hommage à l'épiscopat, dont il était l'un des membres les plus en vue, par ses vertus, ses œuvres et sa distinction personnelle.
Très détaché des vanités de ce monde. Mgr de Mazenod n'avait pas cherché à attirer les regards de l'empereur. Il se tenait, au contraire, dans une réserve discrète, excessive même, au dire de ses amis.
Plus que tout autre, il fut donc surpris de sa nomination, et l'envisagea comme lui imposant de nouveaux devoirs ; mais elle ne changea rien, ni à ses habitudes d'austérité, ni à sa prédilection pour les humbles et les pauvres.
Deux mois au moins, chaque année, il avait à demeurer à Paris, durant la session législative.
Ce fut pour lui l'occasion d'implanter la Congrégation dans la capitale. Le cardinal Morlot y consentit, et l'aflaire fut définitivement conclue, au mois de février iSSq.
Les Pères se fixèrent, d'abord, provisoirement, dans une maison <le la rue des BatignoUes, portant, alors, le numéro aa. Au mois d'avril i86o, ils achetèrent un vaste terrain, dans le quartier d'Europe, en formation à cette époque, et constituant presque l'extrémité septentrionale de la ville, mais, aujourd'hui, l'un des plus beaux de Paris, et un des centres les plus actifs. (Chaque rue a le nom d'une des capitales de l'Europe. Celle de Saint-Pétersbourg sur laquelle allait s'élever l'établissement des Oblats, qui fut, peu après. Maison générale, a quinze mètres de largeur et un demi-kilomètre de long. Elle va de la place ■d'E]urope à celle de Clichy.
En choisissant cet endroit, le vénéré E^ondateur n'oubliait pas le
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but premier de son Institut : l'évangélisation des pauvres. Assurc-ment 1 ny avait pas là seulement des ouvriers et des gens du peuple. On y bâtissait de magnifiques hôtels et des habitations élégantes, d'aspect architectural. Ces riches de la terre, pouitant, étaient fort pauvres des biens du ciel. Ils pouvaient être rangés parmi les âmes abandonnées, car, dans ce Paris nouveau qui surgissait de toutes pièces, les communautés religieuses manquaient absolument, tandis qu'elles allluaient sur a rive gauche de la Seine, dans la partie méridionale de l'immense cité.
La construction de la maison demanda plus d'un an. On n'en prit possession que le 17 août 18G1.
Achevée trois mois après, la chapelle, construite en style ogival sur un plan bien étudié et parfaitement réalisé, excita l'admiration des nombreux fidèles, qui ne tardèrent pas à la fréquenter. Le bien ([ui s'y accomplit, ne cessa de saccroitre. Plus de trois mille communions y étaient distribuées chaque mois, soit près de quarante mille par an.
On y accède par une sorte de portique, ou vestibule voûté, qui, l'éloignant de la rue, ne permet pas au bruit des voitures et des lourds véhicules de parvenir jusqu'à elle. Cette disposition favorise singulièrement le recueillement. Le jardin qui l'entoure, l'isole complètement par ailleurs.
— Comme il fait bon prier ici ! répétaient les habitués.
Longue d'une trentaine de mètres, large de onze, haute de ([uinze, elle comprend, outre les bas-côtés, une nef hardie, à cinq travées, avec voûtes en arêtes, agrémentées de nervures.
Au-dessus de l'entrée, deux tribunes superposées : l'une, ])our l'orgue ; l'autre plus évasée et soutenant celle-ci, pour les exercices de la communaTité. Cet ensemble, reposant sur trois arcades, est d'un bel efi'et.
Sur les murs, des stations du chemin de la croix, d'environ deux mètres, formant des motifs d'architecture. Kn haut, entre les colonnes et colonnettes sur lesquelles naissent les nervures qui s'élancent justpi'au sommet, des verrières multicolores, avec des médaillons rejirésentant des sujets empiMintés aux invocations des Litanies de la Sainte Viei'ge.
Dans le sanctuaire, cin(( magnili(|ucs viti-aux. dont trois lésuineiit la vie prophétique, historique et mystique de la Mère de Dieu. L un il'eux i'a[»pelle la définition du dogme de riminacuN-e Conception, l'if IX à genoux offre la bulle Ini-J/ahilis à saint iMcrrc (|ni. de sa main, y .iiiplicpie le sceau ; an-dessous, Mgr «le Ma/.enod iiisliluanl !("- ( )l>lats. .\ côté, ses armes et celles de la Congrégation.
Toute rornemenlalion. de bon gonl. plaisait aux veux.
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La maison, avec sous-sol pour les dilTérents services, rez-de-chaussée, trois étages et mansardes, est dans le même style ogival. Son aspect extérieur est plutôt sévère ; mais la porte du vestibule richement sculptée révèle l'existence d'un temple, dans l'intérieur.
Paris. — lutérieui' de la chapelle de la rue de Saiat-Pclersbourg.
§ 2 Le P. Charles Baret.
Pendant celte période de constructions, les Pères, tout en surveillant les travaux, se livraient au saint ministère. En plus de nombreuses retraites, ils prêchaient des Avenls, des Carêmes et des sermons de circonstance, dans plusieurs églises de Paris, entre aulres
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celles de Saint-Aiii;ustiii. la Triniti', Saint-Louis d'Antin, Notre-Dame des Victoires, etc.
L'un des plus i^oùtés était le P. Gharlos Barct.
Kconome de la maison, il fut un de ceux qui se donnci-eut le plus de peine pour stimuler le zèle des ouvriers et assurer la bonne exécution de l'entreprise. Il s'acquitta de cette charge avec un dévouement à toute épreuve et une intelligence consommée.
Ame d'ai'tiste, nature exquise et franche, poète, orateur, philosophe, pianiste habile et polyglotte étonnant ; esprit supérieur autant que prêtre irrépi*ochal>le et religieux d'éminenle vertu, il avait aussi à un degré remarquable ce qu'on est convenu d'appeler le sens pratique. Cette alliance de qualités qui paraissent incompatibles, est rare chez un même individu. Des hauteurs de la spéculation, ou des sublimités de l'idéal, il descendait aux menus détails de la vie, et se mouvait à l'aise, l'œil à tout, dans une sphère si dilTérente de celle qui semblait exclusivement la sienne.
Cet houime exlraordinaire, dont la i)lume féconde écrivit des volumes dans tous les genres, fut réellement le fondateur de la future Maison géin'rale, et bâtit cette gracieuse chapelle, dont les jibis exigeants ne pouvaient s'empêcher de louer l'ordonnance. Il y plaça ces magnifiques or,.4ues qui, sous ses doigts inspirés, faisaient tressaillir les noinbi'cux auditeurs, quand, grâce à lui, elles chantaient avei- tant d'harmonie et de majesté la gloire de Dieu et de son Immaculée Mère. Né à l'ombre du palais des paj)es, à Avignon, il slupélia ses contemp;)rains par sa facilité prodigieuse d'assimilation et par l'universalité de ses aptitudes, se jouant aussi bien sur les ailes de la poésie que dans les aridités de la métaphysique. A seize ans, il sa\ ail déjà parfaitement l'anglais: à vingt ans, il parlait pres([ae toutes les langues de IKurope, composait de super])i's inoi'ceau\ de ninsiijue et les inter[)rétait magistralement sur l'orgut'. Simple stcdastitpie. il improvi-ia le touchant canlicpu' d'ohiation. \ rai ihel'-d'd'uvre par la beauté des vers, le chai'ine du Ihème nn'loilicpie et la richesse des accords, (|ue l'on ré|)ète dans toules nos fêtes de faiiiillc, et cpi'on ne se lasse [)as d'admirei-.
I']t qu(dle perspicacit'- dans les arcanes de la philosophie I II lui un lecteur intr/'pide. luiiilhinl en to is sens les bil)Iiolliè(pies el dé-voranl les in-folio, sans cpic la niidtitn le de ses lectures causât la moindre contusion dans ses idées, on alourdit son esprit s ''millant, priine-sautier, aux saillies inipr»'- vues, aux r/'parlics promptes cl p uict laiites.
Sa con\ ci-salion captivait ses amis ; mais si, en \ oyage, ou dans un salun, il rencontrait un incré'dule nKxpieur. ses connaissances élenilues
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et solides, jointes à sa finesse instinctive, le transformaient en jouteur redoutable. Le bag-age philosophique et les ironies du libre penseur ne tenaient pas longtemps devant l'érudition de celui qui avait tant lu, sans rien oublier. Son talent de polémiste se déployait comme sans etTort. Théologien profond, maître en littérature et en histoire, ouvert à toutes les questions d'esthétique, mordant et satirique, lorsque la situa-
Le P. Charles Barel.
tion le commaniiait. il défendait trioin[)halement les vérités de la foi, et confondait vite la fausse science malveillante. Les rieurs se mettaient rapidement de son côté.
Il fut un de ces sujets brillants, capables de réussir dans tous les milieux, et qui ont souvent à se déplacer, pour porter leur influence en vingt endroits, partout où il y a une œuvre à créer ou à rallermir.
On le vit, en ellet, tour à tour, à Limoges, Xancy, ïalence, Paris, etc. De ces diverses résidences, il rayonnait tlans les principales villes de France, prêchant des Avents, dos Carêmes, des Mois de
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Marie et dinnombrablcs sermons, dans les cathédrales ou les églises les plus importantes de Bordeaux, Poitiers, Angoulème, Aix, Marseille, Ghambéry, Aulun, Moulins. Nantes, Tours, Arras, etc., etc. Les auditoires les plus choisis se délectaient à cette diction si pure et si lumineuse, inculquant les pensées les plus élevées au plus intime de lame, exaltant la vertu, et suscitant les résolutions les ])lus énergiques pour Taccomplissement du devoir.
Dans la haute classe, parmi les lettrés, les savants, les artistes, les descendants de noble race, beaucoup, fascinés par son talent, se lièrent avec lui d'étroite amitié. Citons, entre une foule d'autres, M. .Amédée de Margerie et Mgr Gay, si connu depuis.
Terminons ce court aperçu, par ces quelques lignes extraites d'un long article, paru à l'occasion de sa mort, dans la Gazette du Midi, le a novembre i8"5 :
— Le P. Baret, dit l'auteur, était une intelligence hors ligne, enrichie des succès les plus enviables de l'étude la ])lus variée. On aurait difficilement indiqué un livre qu'il n'eût pas lu, et dont il ne pût reiiilre compte immédiatement, si ce livre était sérieux et digne de l'altention d'un prêtre. Aucune langue, morte ou vivante, ne lui était étrangère. Après avoir fait sa lecture spirituelle en grec ou en hébreu. il pouvait aller entendre la confession d'un Italien, d'un Espagnol, d'ui Anglais ou d'un Allemand, sans craindre que ce pénitent ne le prii pas pour son compatriote. A cette prodigieuse facilité de mémoire s'ajoutait une facilité d'invention plus prodigieuse encore. L'imi)rovisation d'une pièce de vers ou d'une splendide harmonie vocah* ou instrumentale était pour lui un jeu plutôt qu'un travail.
On lut un jour, dans les premières colonnes du journal [l'uiicrs, l'oi aison funèbre de l'évêque de Bogota, décédé à ^larseille. victime de la persécution. La France et l'Europe entière l'admirèrent comme un chef-d'œuvre de l'éloquence chrétienne : le P. Baret, âgé, alors, seulement de vingt-huit ans, l'avait composée dans une nuit, la veille même du jour où il la ]»rononça de sa voix si symjiatliique. devant l'inqiosant convoi du délunt.
!)<• tels hommes ne <levi-aient pas niuui'ir I mais, hi'las 1 ils sont plutôt prêtés que donnés à la [crvv !