CHAPITRE III Les projets du P. Aubert
§ 1 l^a question des séminaires en Irlande.
En partant de Marseille, le P. Aubert ne songeait à rien moins qu'à fonder, en Irlande, une maison d'éducation pour les as[)iran(s au sacerdoce.
Les circonstances paraissaient propices.
Dans l'île entière, il n'y avait, à proprement parler, cpiuu grand séminaire : celui de Maynooth, près de Dublin. C'était hieu insullisant.
Quelques diocèses possédaient un embryon de collèg-e. mais d'une organisation en général défectueuse; les antres étaient ]ilus mal [)ai'tagés encore , sans même une institution pour préparer les élèves à suivre les cours de Maynooth. Les prêtres n'étaient pas assez nombreux pour le ministère paroissial. Parmi eux, très i)eii. daillcurs. qui eussent le goût de l'enseignement.
Dès son arrivée à Dublin, le 8 août i84-i. le 1*. Auln-rl fut assez lial>ile pour gagner à sa cause l'archevêque et le lord-maire, l'illustre O'Connell.
Mgr Muri-ay ne tarissait pas d'éloges sur l'épiscopat et le clergé français. La i)ensée (|ue des religieux de France fornuM'aienl des h'-viles de son pays, lui soui-iail l)(Uiucou[). Ayant iii\itc le V. Aulicil à diiuM-, il le mit à côté de lui, <|uoi([u il eût. ce jour-là . les ecclésiaslicjucs les l»lus distingués de |;i ville, »!t révè(|ue d'Halifax, en ( lanada, Mgr l'raser. f]elui-ci ap[)rit avec ]»laisir ([ue le 1*. Aubei I ('hiil île la mcnic (".nngrégation (pic les Oblals de MoMli'i al. d(Uil il c\;ill:i le uurilc (l;m< les termes les plus llalteurs.
Le célèbre ()'(]onn<'II ne fut pas moins pi('\ enanl .
Pour causer plus longuement a\ec le 1'. Auhert. il xouliil laveur, lui aussi, à sa table, dans sa n'-siileuce de Mrrrion siiiin/c. Il le pi-essa «l(î rcveiiii', le lendemain, eélébr«'r la messe dans sa ehaptdle privé-e.
LES PROJETS DU P. AUBERT 5ig
Touché de sa profonde piété, il lui dit :
— J'ai toujours eu une dévotion particulière à la Conception Immaculée de la Mère de Dieu. Vous lui êtes consacré. Ne pourraisje pas, moi aussi, être affdié à votre Gong-régation, que j'estime et vénère depuis que je la connais par vous ?
Heureux de ces ouvertures, le P. Aubert lui indiqua les privilèges de notre scapulaire bleu de l'Immaculée Conception.
— Oh ! je vous en supplie, reprit le libérateur de l'Irlande, accordez-moi la faveur de me l'imposer au plus tôt.
Quand le P. Aubert retourna, il trouva O'Connell à genoux dans son oratoire, se préparant par la prière à revêtir la livrée de ^larie.
Jusqu'à sa mort, le puissant orateur resta l'ami des Oblats.
Cependant la place d'un nouveau séminaire n'était pas dans le voisinage immédiat de Dublin, vu l'existence de celui de Maynooth. Le P. Aubert tourna donc ses regards vers le sud de l'Irlande, sur la ville de Cork, qui en est comme la seconde capitale.
Afin de pouvoir, à loisir, juger hommes et choses, il se fixa non loin, à Youghal, où, depuis deux ans, avait commencé un collège destiné à fournir des sujets aux missions. Les cours y étaient extrêmement faibles, le personnel ne se composant que de deux prêtres pour une soixantaine d'élèves. Le P. Aubert se présenta donc au supérieur, M. Foley, pour lui offrir ses services. Entre eux, s'engagea ce curieux dialogue :
— Vous voulez être professeur, chez nous ? — Oui.
— Pouvez-vous enseigner le latin ? — Oui.
— Le grec ? — Oui.
— Les mathématiques ? — Oui.
— La philosophie? — Oui.
— La théologie ? — Oui.
— Et pour tout cela que demandez- vous ? — Rien.
— Oh ! alors ! c'est parfait ! AU right !... Et, sur ces bases, le marché fut conclu.
Le P. Aubert se contentait d'accomplir une bonne œuvre. Par son impulsion, l'établissement prit une tout autre allure. Bientôt les études philosophiques et théologiques furent sérieusement organisées.
Dans les derniers jours d'octobre, il se rendit à Cork, pour s'entretenir avec l'évêque, Mgr Murphy.
520 DANS LES ILKS niUTANMQL'ES
Malgré une chaleureuse l'ecoininandalion de l'archevêque de Dublin, l'accueil du i)rélal lut. dabord. un peu froid. Mais, quand le P. Aiihert, en lui exposant la question, lui eut démontré clairement le bien que l'établissement projeté opérerait dans son diocèse, il parut tout à fait changé. Il le retint chez lui, et, le lendemain, lui témoigna plus encore de bonté que la veille.
Deux prêtres delà ville, mis au courant de la démarche du P. Aubert, manifestèrent l'intention de s'adjoindre à lui. L'un d'eux surtout, M. O" Sullivan, fut entièrement gagné. Depuis longtemps, il désirait entrer dans une Congrégation religieuse enl'honneurde la Sainte A'ierge. L'occasion se présentait d'elle-même. Pourquoi n'en profiterait-il i)as?
L'alVaire semblait donc en bonne voie. Néanmoins, avant de se décider, l'évêque se réserva de consulter son clergé, qui allait se réunir en synode, quelcjucs mois plus tard. Ce délai fut fatal. Peu à peu, par l'elïet d'influences diverses, ses dispositions, si favorables au début, se modifièrent. Ne lui convenait-il pas de se précautionner contre une Congrégation étrangère? Son autorité n'aurait-elle pas à en souffrir? Ce serait assurément un immense avantage poui- son diocèse d'avoir une communauté de pi'êtres qui, par leur vie régulière, seraient un modèle pour les autres. Il lui fallait aussi des hommes capables de prêcher des missions et de remplir d'autres fonctions que celles des paroisses. Ces auxiliaires ne pouvaient être que des religieux. Il le comprenait bien. C'était l'évidence même. Mais il les aurait voulus absolument sous sa juridiction. Il devait être, lui, leur unique supérieur.
Les négociations ti'aînèrent donc en longiicui-, quoitiuc le P. Aubert ne négligeât aucun moyen pour détruire ces pi'éjugés. Il s'engagea à obtenir du vénéi'é Fondateur toutes les concessions qui ne seraient i)as forniellcinent ()p})(>s(''es aux Uègles. A la fin, Mgr Murphy lui soumit un formulaire de cctnlral (|ui tMilraiiiait la destruction radicale de la vie religieuse.
Les pour|)arlei'S, qui avaient duré plus diiii au. Iiucul, dès lors, rompus.
l'.ii l'annonçant à Mgr de Mazenod. le P. Aubert lui disait :
— (]esl triste d'en arriver là. api'ès tanl d'espéi-ances tjunn nous avail «lonnées ; sui-tout api-ès tant <le sacrifices et de condilinns si avantageuses («niscuties de ntttrc pari, juscpi'à niais charg«M'. pour jdusicurs années, de toutes les dépenses de cet «lablissenienl !... Mais, du moins, nous n'aurons pas à nous reprocher d'avoir rt'cuhd''v.itil aucun ohsiaelc, ni d'avoir rien omis pour la n'-ussile dun projet <|ui iiiléressail la -h.in- de Dieu et li- bien de l'Ilglise.