‹ Cent ans d'histoire intérieure, 1789-1895Chapitre 27 sur 29 · Voir plus haut, p. 296, note · texte numérisé non relu

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Jules Ferry, sur un télégramme bientôt contredit par révénement — la paix avec la Chine fut en effet conclue peu de jours après dans des conditions avantageuses, — laissa le Parlement et Topinion publique dans un trouble profond, dont ni Tun ni Tautre ne sont encore complètement sortis. Les radicaux profitèrent de l'occasion pour entrer aux affaires avec le cabinet Brisson(6 avril 1885) ; les monarchistes exploitèrent les appréhensions et les préjugés de l'opinion en matière coloniale, et le scrutin de liste pour l'élection des députés ayant été rétabli précisément à l'heure où le parti républicain était complètement désorganisé, les élections générales de 1885 ramenèrent à la Chambre près d'un tiers d'adversaires de la République.

La situation tendue qui en résulta se traduisit par une impuissance parlementaire à peu près absolue : la réélection de Jules Grévy à la présidence de la République pour une nouvelle période de sept années, bien que certaines considérations d'ordre intime eussent dû commander de lui donner un successeur, en fut le premier symptôme ; la fréquence des crises ministérielles (cabinet de Freycinet, 7 janvier 1886; cabinet Goblet , 11 décembre 1886), montra que, même en faisant de nombreuses concessions aux radicaux, on ne pouvait parvenir à discipliner ce parti; et la seule loi un peu significative que l'on réussit à faire voter durant cette période agitée, fut

celle du 22 juin 1886 qui, en expulsant du territoire les chefs des familles ayant régné sur la France, constitua une réponse, mais une réponse très peu topique au retour offensif des monarchistes.

Les ministères radicaux avaient fait grandir avec eux un ministre de la guerre, le général Boulanger, infiniment plus politicien que professionnel , qui , exploitant tour à tour le chauvinisme et le mécontentement croissant de Fopinion publique, cherchait à se hisser sur le pavois, et, par ses allures fantasques, inquiétait les voisins de la France. La politique coloniale avait eu l'avantage de donner satisfaction au besoin légitime d'expansion qui se trouve au fond de tous les cœurs humains; depuis qu'elle avait cessé, depuis surtout que l'alliance conclue entre l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie et l'Italie semblait former un cercle de fer autour de la France, et, sous prétexte de comprimer des tendances belliqueuses que celle-ci n'avait pas, lui refuser jusqu'au droit de respirer et de parler librement, l'esprit public s'exaspérait peu à peu d'une position qu'il jugeait menaçante. Le malaise intérieur, malaise à la fois politique et économique*, s'ajoutant à ces dispositions, le terrain

1. Une crise agricole sérieuse, due pour la majeure partie à la destruction du vignoble par le phylloxéra, sévissait alors sur la France. Elle fut l'origine d'un mouvement protectionniste qui, abandonnant les principes douaniers inaugurés en 1860, aboutit en 1885 au relèvement des droits d'importation sur les céréales et les bestiaux, puis, dans le tarif général de 1892, sur tous les produits, sauf les matières premières.

était merveilleusement préparé pour une agitation dictatoriale.

La Chambre finit par comprendre le péril : à la suite d'un incident de frontière qui faillit un instant compromettre les relations entre la France et TAllemagne, elle renversa le cabinet dont faisait partie le général Boulanger (30 mai 1887). Mais celui-ci ne se tint pas pour battu : quoique militaire en activité de service, il fit commencer l'attaque par ses amis contre le président de la République, qui prêtait à la critique pour avoir toléré à ses côtés les agissements suspects de son gendre et qui, forcé de donner sa démission, fut remplacé par le président Sadi Carnot, petit-fils du grand conventionnel de ce nom (3 décembre 1887). La campagne ne s'arrêta pas là : révoqué de ses fonctions militaires, le général Boulanger constitua un comité « national », où Ton vit affluer des radicaux dévoyés, des socialistes impatients, et dont l'action fut secondée par des monarchistes de toutes nuances, légitimistes, orléanistes et bonapartistes, heureux d'avoir une occasion, pour se débarrasser de la République, de recommencer le jeu de 1851, et livrant à cet aventurier ce qui leur restait de bonne réputation. Tout ce monde, venu des points les plus opposés de l'horizon, se ralliait à cet unique programme : « dissolution, revision », et la puissance des mots est telle sur une opinion divisée et affolée, qu'il se trouva plusieurs départements, y compris la

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capitale elle-même, pour élire comme député le chef du soi-disant « parti national ».

Le danger devenait sérieux : à la Chambre les discussions atteignaient un degré de violence inouïe; les cabinets Rouvier (30 mai 1887), Tirard (12 décembre 1887), où dominait l'élément modéré, le ministère Floquet (3 avril 1888), d'une teinte plus radicale, n'arrivaient pas à grouper une majorité stable. Un effort suprême était cependant nécessaire si l'on voulait éviter de voir la République et les libertés politiques emportées dans la tourmente d'un mouvement plébiscitaire : déjà, en prévision des prochaines élections générales, le ministère Floquet avait fait rétablir le scrutin d'arrondissement (13 février 1889); un nouveau ministère Tirard, qui lui succéda peu après (22 février), compléta cette mesure de précaution par une loi du 17 juillet qui interdit à tout candidat de se présenter dans plus d'une circonscription à la fois, et il n'hésita pas à traduire le général Boulanger devant le Sénat constitué en Haute Cour de justice, sous l'inculpation d'attentat et de complot contre la sûreté de l'État. Sous cette menace. Boulanger révéla toute la solidité et la profondeur de son caractère : il prit la fuite. Condamné par contumace, voyant ses partisans battus aux élections générales du 22 septembre, il se suicida deux ans plus tard en Belgique, où il s'était réfugié *.

1. Une brillante exposition universelle destinée à célébrer le

Une pareille secousse politique, exigeant des gouvernants d'aussi rudes efforts, constituait un avertissement sérieux pour la majorité républicaine, en même temps qu'elle témoignait de la stabilité et de l'élasticité des institutions de 1875. Au dehors, on ne s'y trompa pas : convaincus désormais qu'il fallait compter et qu'on pouvait traiter avec la République, le pape Léon XIII, dès 1890, donna l'ordre à ses évoques de cesser la guerre ouverte , et le tsar Alexandre III, en recevant solennellement l'escadre française à Cronstadt (1891), inaugura la politique de; l'alliance franco-russe. Au dedans, l'expérience récente ne donna pas tous les fruits qu'on en pouvait espérer. La Chambre élue en 1885 n'avait à peu près rien fait, sinon une loi du 24 juillet 1889 sur la protection des enfants abandonnés et une autre, du 15 juillet 1889, sur le recrutement de l'armée, qui réduisait à trois ans le temps de service actif et qui forçait à entrer au régiment tous les dispensés de la loi de 1872, y compris les instituteurs, les séminaristes se préparant à la prêtrise et les fils aînés de veuves. La Chambre de 1889 se montra un peu plus apte que la précédente à procurer au pays une stabilité ministérielle relative, mais, ni dans Tordre financier, ni dans ce qu'on nomme les « réformes sociales », elle ne fournit beaucoup de travail utile, sachant infi-

centenairc de la Révolution française, avait eu lieu à Paris pendant les derniers mois de cette crise.

nimenl mieux poser les questions que les résoudre. A l'actif de cette période figurent diverses lois supprimant les livrets d ouvriers, instituant des délégués élus par les mineurs pour la surveillance des travaux souterrains, et modifiant Farticle 1780 du Code civil sur le contrat de louage de service, de manière à empêcher les renvois injustifiés d'ouvriers par les patrons (i*"" et 8 juillet, 27 décembre 1890); puis encore, la loi du 2 novembre 1892 limitant la journée de travail des enfants et des femmes dans les manufactures; celle du 27 décembre de la même année, instituant une procédure facultative de conciliation et d'arbitrage en cas de grève; puis enfin la loi du 12 juin 1893 sur l'hygiène et la sécurité dans les ateliers industriels ; et celle du 15 juillet 1893, organisant l'assistance médicale gratuite dans les campagnes*. Mais deux problèmes capitaux dans cet ordre d'idées sont restés en suspens : la responsabilité des patrons dans les accidents survenus aux ouvriers dans le cours de leur travail n'a pas encore été réglée, et la question d'une organisation de retraites pour l'invalidité et la vieillesse a été abordée sans avoir abouti à aucune conclusion précise. De même, au point de vue financier, le système fiscal est resté à peu près

1. C'est également aux travaux préparatoires de la Chambre de 1889 que Ton peut attribuer la loi du 30 décembre 1894 destinée à encourager la construction des maisons à bon marché, et celle du 12 janvier 1895 mettant une large portion des salaires ouvriers à l'abri des saisies de créanciers.

tel qu'il a été fixé en i872 : d'une part, il comporte une trop large proportion de taxes indirectes, très lourdes pour le petit consommateur; de l'autre, dans l'aménagement des contributions directes, des allégements sont désirables pour le petit contribuable. Et, quant à l'organisation administrative, elle n'a pas été sensiblement modifiée depuis vingt-cinq ans : la centralisation est demeurée la môme, avec cette circonstance nouvelle cependant que l'ancien mécanisme administratif central est maintenant dirigé par des ministres si instables qu'ils n'ont pas le loisir de s'en rendre les maîtres, et que les fonctionnaires qui en sont les organes dans les départements ont sans cesse à compter avec l'influence des sénateurs et des députés de leur circonscription.

Deux cabinets, celui de Freycinet (17 mars 1890) et celui de Loubet (29 février 1892), avaient succédé au ministère Tirard sans que les changements de personnes survenus à cette occasion eussent de signification appréciable, ni que les incidents qui avaient servi de prétexte à l'ouverture des crises ministérielles dont ils étaient issus eussent la moindre conséquence pratique, lorsque soudain éclata, à l'approche de l'échéance normale du pouvoir de la Chambre, une nouvelle tempôte parlementaire dont les conséquences dernières ne sont point encore effacées : prenant texte de certains scandales financiers qui s'étaient produits à Ja faveur de \a cotïvçWeW^ ^ç; o^^V^vv^^ \xvembres du

Parlement, une campagne d'outrages, de calomnies et de diffamations commença, où, au lieu de chercher à déterminer avec équité, pour les réprimer avec vigueur, les véritables culpabilités, on s'attacha surtout à englober des partis entiers dans l'accusation de corruption. Cette campagne, ouverte par les monarchistes impénitents, ne leur profila guère, car à l'heure du scrutin, le 20 août 1893, ils ne parvinrent pas à ressaisir la confiance du corps électoral ; elle bénéficia en revanche au parti socialiste, qui réussit à faire entrer cinquante de ses représentants dans la nouvelle Chambre; elle excita même, par le discrédit qu'elle jeta sans discernement sur les milieux dirigeants, la propagande anarchiste, laquelle se manifesta dès 1892 par diverses explosions de dynamite, en 1894 par l'assassinat du président Carnot. Avant comme après les élections générales de 1893, plusieurs cabinets ont succombé aux attaques habituelles dont ils étaient l'objet, attaques désormais favorisées par l'atmosphère de suspicion et de délation que les habiles entretenaient autour du monde politique, et qui ajoutait un nouvel élément d'incertitude au nervosisme ancien des assemblées françaises : ainsi des ministères Ribot (6 décembre 1892), Ch. Dupuy (4 avril 1893), Casimir-Perier (3 décembre 1893), Ch. Dupuy {!'' juillet 1894), Ribot (26 janvier 1895); l'attaque n'a même pas épargné les chefe de. V^^ ^ Casimir-Perier, que l'Assemblée iv^V\owçi\fe ^m^^ ^ysixssv^

pour successeur à Carnot, se retira moins de six mois après son élection, plutôt que de continuer à subir le débordement d'outrages dont le Parlement et la presse sont maintenant coulumiers, et le président en exercice, M. Félix Faure, était à peine installé dans ses fonctions qu'on cherchait déjà à amoindrir sa considération.

Ce système de polémique a eu pour double effet d'écœurer Topinion publique et de détourner' de la politique active quantité de personnalités dont le concours eût été utile à la gestion des affaires de l'État, en même temps qu'il paralyse l'activité parlementaire, par les incidents innombrables auxquels il donne naissance. Il sert à masquer l'état d'impuissance où sont tombés les vieux partis, impuissance qui crée une situation extrêmement compliquée : quelques obstinés demeurent attachés aux formes de gouvernement qu'a naguère connues la France et gardent le vague espoir qu'un accident restaurera tôt ou tard le trône monarchique au profit de Tun quelconque des jeunes princes qui personnifient les dynasties dépossédées ; la masse de l'ancienne droite est assez disposée à accepter le fait accompli, mais dévouée avant tout aux intérêts de FÉglise catholique, elle prétend modifier un jour les lois scolaires et militaires, ce qui la rend suspecte aux plus modérés d'entre les répubUcaiws, et lui fait souvent négliger Je soin des iniérèl?.co\vç.et\^Ve\\\'?^\\^^^^vN:v\îi^è>S^^\^^^^

proprement dit se rencontre, dans son ensemble, sur des formules plus ou moins nuageuses de réformes démocratiques, soit dans Tordre social, soit dans l'ordre financier, mais, divisé sur des questions de personnes et d'influence, il Test trop souvent aussi lorsqu'il s'agit de faire passer les formules dans les faits, les uns ayant la fâcheuse habitude de toujours promettre aux électeurs plus qu'ils ne pourront tenir, les autres fréquemment retenus, au moment de la décision, par des scrupules juridiques qui ne répondent plus aux besoins du temps présent; le groupe socialiste enfin mène grand tapage autour des doctrines du collectivisme allemand qu'il a épousées, exploite à son profit les grèves qui, en France comme ailleurs, viennent désoler périodiquement la grande industrie, rencontrent les sympathies théoriques de quelques philosophes de la chaire, voire même de certains prédicateurs qui ont fini par découvrir qu'il y aurait quelque utilité pour l'Église à se concilier les populations ouvrières, mais effraye en définitive la majeure partie de l'opinion par la violence de sa propagande, et nuit au succès des réformes nécessaires par l'excès de ses revendications.

En réalité, aucun parti politique fortement constitué n'est né, peu de chefs de gouvernement ont exercé une action profonde et durable sur le pays depuis les événements du printemps de 1885; il ive, semble même pas que le suffvag^ xxxvvs^^'àçX ^>X' ^"^^

idée très précise de ce qu'il attend désormais de ses gouvernants, ni qu'il soit décidé à leur imprimer une impulsion énergique. La France vit cependant et se développe paisiblement, à côté et comme en marge des agitations de la politique : tandis qu'elle s'éloigne des commotions profondes de 1789 et des grandes querelles doctrinales du milieu de ce siècle, elle paraît s'accoutumer peu à peu à ne chercher dans la vie publique que l'art de gérer ses intérêts sous le couvert de la liberté.

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