‹ Cent ans d'histoire intérieure, 1789-1895Chapitre 26 sur 29 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La troisième République.

1*' janvier 1876 — Janvier 1895.

La période qui s'ouvre avec Tentrée en vigueur de la Gonslilution de 1875 n'appartient pas encore à l'histoire proprement dite : elle est trop rapprochée pour que les événements qui l'ont marquée et les hommes qui l'ont vécue échappent déjà aux polémiques de parti, et l'on comprendra que l'auteur de ces pages, mêlé lui-même aux luttes politiques, se borne à en retracer les traits les plus saillants sans entrer dans le détail chronologique des faits et sans prétendre émettre sur des personnages encore vivants pour la plupart des jugements circonstanciés. Cette période se divise d'ailleurs en trois époques distinctes, dont il suffira de préciser les caractères principaux pour expliquer la situation présente des esprits et des mœurs : jusqu'à la fin de 1877, presque juscyi'etL

1879, c'est l'épilogue des querelles de TAssemblée nationale, la convulsion suprême des partisans irréductibles d'une restauration monarchique; de 1879 à 1885, la République victorieuse s'installe, s'organise, et dote le pays de tous les instruments essentiels à l'éducation de la démocratie, en même temps que la France reconstituée se lance dans les entreprises coloniales; depuis 1885, la République a triomphé des attaques ouvertes ou déguisées de ses adversaires du dedans, elle a restauré la situation extérieure, mais elle ne semble pas encore avoir réussi à assurer le fonctionnement normal des institutions parlementaires et à faire produire à la machine législative un travail régulier et fructueux.

Dès les élections générales de 1876 se révéla dans le pays une division des partis qui ne devait pas permettre de longtemps à la France de se donner une majorité parlementaire et par conséquent un gouvernement stable : les monarchistes, ne pouvant se résigner à la fondation de la République, faisaient déjà campagne pour la revision de la Constitution; un petit groupe, qui se disait constitutionnel et se composait surtout d'orléanistes invétérés, faisait douter de la sincérité de son adhésion par son acharnement à vouloir, selon l'expression du président du conseil de l'époque, « reformer le faisceau des forces conservatrices », au premier rang desquelles se trouvaient précisément les adversaires les plus déterminés de la

LA TROISIÈME RÉPUBLIQUE 30o

République ; le centre gauche, avec Thiers, acceptait loyalement les nouvelles institutions, et prétendait les faire servir « par ceux qui en avaient toujours voulu, et, au moins en partie, par ceux qui n'en ayant pas voulu jadis, en voulaient désormais » ; la masse des républicains, sous la direction de Gambetta, s'alliait volontiers au centre, repoussait toute revision, mais demandait des réformes, notamment en matière d'instruction populaire et d'organisation financière; une extrême gauche enfin, peu nombreuse encore mais très remuante, réclamait au nom des principes traditionnels du parti républicain, la revision par une Assemblée constituante qui rendrait le chef de l'État révocable, et soumettrait les lois fondamentales au référendum populaire, la séparation de l'Église et de l'État, l'impôt progressif sur le capital et sur le revenu, et, pour complaire au socialisme renaissant, la gestion par l'État de la Banque de France, des chemins de fer et des mines. Ainsi, à peine promulguée, la Constitution était attaquée par les deux fractions extrêmes de l'opinion, toutes deux disposées, malgré la divergence radicale de leurs aspirations, à se coaliser dans des votes négatifs, incapables par contre de s'entendre pour mener à bien une œuvre quelconque; les ministères responsables, pris dans le gros des forces parlementaires, étaient condamnés à faire front des deux côtés à la fois : à droite, point de conservateurs au vrai sens du mot, mais des réaction-

naires surtout préoccupés de détruire, pour amener une restauration; à gauche, des intransigeants, menant une lutte violente sous le couvert des doctrines, très âpres à exercer une part d'influence sur l'administration centralisée qui survivait à tous les bouleversements politiques de la France, et s' attachant, non paô à faciliter Taccomplissement progressif des réformes nécessaires, mais à toujours demander plus ou autre chose que ce qu'on leur offrait.

Deux autres facteurs politiques, dont Tun était le legs du passé, et dont Tautre fut déterminé par les accidents initiaux du fonctionnement de la Constitution de 1875, ont encore contribué à aggraver cette situation : d'une part, la prévention qu'un siècle de luttes a enraciné au cœur des Français à l'égard du pouvoir personnel; de l'autre, la suspicion qui s'est répandue à l'égard du Sénat, au lendemain même de sa création, par suite de sa composition première.

S'il est un fait saillant dans l'histoire de la France contemporaine, c'est que la plupart des régimes qui se sont succédé depuis la Révolution ont péri par l'abus du pouvoir personnel, et qu'à chacune des crises si fréquentes qui se sont produites, la nation a toujours eu l'illusion qu'il lui suffirait d'affirmer sa souveraineté pour que les affaires publiques marchassent à souhait : ainsi de Charles X et de Louis- Philippe, ainsi surtout des deux empires. Or, on ne s'est pas avisé qu après 1875, tous les grands corps de

l'Etat étant devenus électifs et par conséquent comptables de leurs actes à un moment donné, l'opinion n'avait plus qu'à attendre les échéances électorales fixées par la loi pour faire prévaloir sa volonté suprême : l'exécutif, sur qui pèsent encore les souvenirs des anciennes monarchies et qui, par la faute d'un homme et d'une coterie, a ravivé ces souvenirs en 1877, est demeuré suspect par cela seul qu'il est exécutif; on n'a prêté ni la foi nécessaire à sa parole, ni l'autorité indispensable à ses initiatives; il a été s'affaiblissant graduellement, en face d'assemblées émieltées, et comme le premier et seul usage qui ait été fait, toujours en 1877, de la faculté de dissoudre la Chambre, a été déshonoré par une pression électorale éhontée, et par la pensée avouée de réaction qui l'avait inspirée, la Constitution s'est trouvée faussée dès l'origine, les ministères préférant succomber à des coalitions parlementaires accidentelles et éphémères, plutôt que de s'exposer à leur tour au reproche de pression et de réaction en faisant un loyal appel au pays.

D'un autre côté, c'était déjà une difficulté que de faire accepter l'existence de deux Chambres à un peuple exceptionnellement enclin aux idées simples .et à la logique abstraite : si le peuple, dûment représenté par ses députés, est vraiment souverain, pourquoi faire contrôler et limiter ceux-ci par une seconde assemblée? A cet argument spécieux, on ne pouvait

répondre que par des considérations de pur empirisme politique, impuissantes à convaincre les modernes intransigeants; il tirait d'ailleurs, du chef des circonstances, une force particulière : à l'heure même où le mandat à temps était institué partout, y compris à la présidence de la République, l'Assemblée nationale, dans l'espoir de se survivre en quelque mesure à elle-même comme jadis la Convention dans la Constitution de l'an 111, avait conféré le mandat à vie, sans responsabilité d'aucune sorte, au quart des membres du Sénat; de plus, à Tinstant précis où, enfin réuni dans ses comices, le suffrage universel direct envoyait siéger à la Chambre des députés 350 républicains contre 150 monarchistes de diverses nuances, la majorité du Sénat, élue par un corps électoral moins populaire, restait attachée à ces derniers partis et le demeura jusqu'après le renouvellement partiel de 1879. C'en était assurément assez pour développer et entretenir autour du Sénat une atmosphère de défiance, qui paralyserait son action et Tempôcherait de prendre dans la République la position que lui avaient destinée les auteurs de la Constitution.

Les élections générales de 1876, qui créaient cette discordance originelle entre les deux Chambres, n'avaient pas découragé les monarchistes : ils demeuraient convaincus que la fondation de la République était un simple accident, et qu'encouragée par l'exemple du Sénat, au besoin môme dirigée par le

maréchal-président, Topinion publique ne larderait pas à leur revenir. Aussi, en même temps qu'ils entretenaient l'esprit de résistance dans l'entourage du maréchal, ils s'appliquaient, avec le concours actif du clergé, à préparer le terrain pour de nouvelles et prochaines luttes électorales. Une extraordinaire agitation religieuse se produisit par toute la France, dès le lendemain du scrutin : les manifestations ultramontaines, les pétitions pour l'indépendance du pape se multipliaient; de môme, les mandements épiscopaux dénonçaient bien avant l'heure les tendances anticatholiques du régime républicain. Ainsi s'accentuait chaque jour une division fondamentale des partis, déjà entrevue sous l'Assemblée nationale, mais plus accusée à mesure que la lutte se précisait entre adversaires et partisans de la République : d'un côté les monarchistes de toutes nuances s'appuyant sur la puissante hiérarchie de l'Église catholique: de l'autre, les simples libéraux et les purs démocrates, désormais contraints de se tourner délibérément contre l'Église pour enlever à la réaction politique sa dernière citadelle.

Au point de vue parlementaire, cette situation aboutit dès 1876 à des conflits aigus et à une instabilité ministérielle, qui ne devait malheureusement que se perpétuer par la suite. Le cabinet Bufl^et avait spontanément donné sa démission après les élections, sentant que sa composition ne répondait plus aux

3iO CENT ANS D*HISTOIRE INTÉRIEURE

vœux du Parlement. Mais, avec Thostilité secrète du président, Topposition avouée du Sénat, où prendre les éléments d'un nouveau ministère? Dufaure, qui forma le cabinet du 10 mars, estima qu'il devait le recruter dans la fraction la plus modérée et la plus nombreuse du parti républicain, c'est-à-dire dans le centre gauche, ce qui ne lui concilia ni le président ni le Sénat, et ne satisGt pas, d'autre part, la masse du parti. Il réussit à faire décider que les maires seraient élus par les conseils municipaux, dans les communes autres que les chefs-lieux de département, d'arrondissement ou de canton (loi du 12 août 1876), parce que la droite, composée souvent de grands propriétaires fonciers, y voyait le moyen d'asseoir son influence dans les petites localités rurales ; mais il ne put faire accepter par le Sénat la restitution à l'État du monopole de la collation des grades, et, harcelé de toutes parts, il céda la place le 12 décembre à un ministère Jules Simon.

Ce ministère, par le seul fait qu'il était plus nettement républicain, se heurta, plus encore que le précédent, au mauvais vouloir du Sénat : aucune mesure législative de quelque importance ne fut édictée sous son administration, mais il suffît de quelques concessions libérales qu'il était disposé à faire, soit dans le régime de la presse, soit en matière municipale, pour déchaîner contre lui la haine farouche des adversaires de la République. Un jour, le 16 mai 1877, le mare-

chal-président, invoquant sa « responsabilité envers la France », le congédia brusquement, et appela au pouvoir un ministère qui, sous la présidence du duc de Broglie, se proposait de « faire marcher la France », de restaurer 1' « ordre moral » qu'il jugeait compromis, et de ramener les choses et les hommes au point où les avait laissés la chute de Thiers en 1873.

Cette folle tentative, dont les diverses phases furent marquées par la prorogation du Parlement, bientôt suivie de la dissolution de la Chambre, par une pression électorale odieuse et des procès de presse innombrables, subit le plus lamentable échec : le 14 octobre, les électeurs renvoyèrent siéger à la Chambre une majorité républicaine sensiblement égale à celle de 1875. L'acharnement des monarchistes était tel cependant que ce verdict solennel ne suffît pas encore à les abattre : le duc de Broglie quitta sans doute le pouvoir, mais le maréchal-président constitua le 23 novembre un cabinet extra-parlementaire dirigé par le général de Rochebouet, et l'on parla à mots couverts de coup d'État. Il fallut et le refus du budget par la Chambre et les menaces du petit groupe des constitutionnels du Sénat pour déterminer le maréchal à se soumettre. Le 13 décembre, la crise prit fin sans nouvelles compHcations par la constitution d'un cabinet Dufaure. Mais elle avait assez duré et avait donné lieu à d'assez criants abus de pouvoir pour laisser dans les esprits et dans les

mœurs d'ineffaçables traces : la présidence, le Sénat étaient désormais suspects, la dissolution devenue de longtemps impossible pour avoir été inaugurée dans de pareilles conditions; les prétendus conservateurs, qui avaient mené cette criminelle et peu glorieuse campagne, s'étaient à tout jamais condamnés au ressentiment et à la défiance de Topinion ; les républicains enfin, surpris par Tévénement, obligés de se défendre avec la dernière énergie, s'étaient exaspérés de l'immixtion des prêtres et des fonctionnaires dans la lutte, ne songeaient plus qu'à prendre, à l'égard des uns et des autres, des garanties contre le retour de pareilles agressions, et se ralliaient presque unanimement autour de la nouvelle devise que leur donna Gambetta : « Le cléricalisme, c'est l'ennemi! »

Il leur fallut cependant temporiser quelque temps encore : Thiers, le président qu'ils eussent désiré mettre à la place du maréchal de Mac-Mahon, était mort en septembre 1877 ; le maréchal restait en fonctions, espérant peut-être que le premier renouvellement triennal du Sénat, qui devait avoir lieu au début de 1879, laisserait la majorité à la droite dans celte assemblée et lui permettrait de reprendre par d'autres voies l'entreprise avortée du 16 mai ; de plus, l'année 1878 devait voir à Paris une exposition universelle, au succès de laquelle tous les Français attachaient une importance spéciale parce que c'était la première fête internationale depuis les désastres de

1870. Il y eut donc une trêve momentanée, durant laquelle les partis cherchèrent à prendre position dans le pays plutôt qu'à agiter la Chambre. Le cabinet Dufaure vécut à la faveur de cette accalmie parlementaire, s'attachant surtout, et le plus souvent avec succès, à panser les plaies de la dernière crise.

En 1879, la scène changea : le renouvellement partiel ayant donné au Sénat une majorité républicaine, le maréchal de Mac-Mahon saisit un prétexte quelconque pour se retirer; les deux Chambres, réunies en Congrès à Versailles, lui choisirent pour successeur Jules Grévy *, et décidèrent peu après de ramener à Paris le siège des pouvoirs publics. Cette fois, les républicains étaient maîtres partout. Qu'allaient-ils faire de leur pouvoir?

Une grande œuvre, qui peut être considérée comme l'organisation de la République, fut accomplie dans les années qui suivirent. Au point de vue politique, le colportage des livres et l'ouverture des débits de boissons furent affranchis de l'arbitraire administratif (lois du 17 juin 1880); les réunions publiques furent dispensées de toute autorisation préalable et soumises à une simple déclaration de la part de leurs organisateurs (30 juin 1881); la presse, désormais libérée de tous les obstacles préventifs qui s'opposaient à son

1. M. Jules Grévy était alors président de la Chambre, après ravoir été de TAssemblée nationale en 1871. Il fut remplacé par Gambetta à la présidence de la Chambre.

3i4 CENT ANS D'HISTOIRE INTÉRIEURE

essor, bénéficia d'un traitement si favorable que, dans la plupart des cas, la répression de ses délits devint à peu près impossible, tant à raison de la complication et des délais de la procédure judiciaire, qu'à cause des définitions nouvelles données à ces délits (29 juillet 1881); les conseils municipaux, mis en possession du droit d'élire les maires aussi bien dans les villes que dans les campagnes (28 mars 1882), virent accroître notablement leurs attributions administratives (5 avril 1884); les syndicats professionnels obtinrent, les premiers en France, la faculté de se constituer librement (21 mars 1884), alors que le droit d'association demeurait refusé aux autres citoyens, ou du moins subordonné à l'autorisation préalable de l'administration; le divorce, rayé du Gode civil par la Restauration, y fut rétabli (27 juillet 1884); et, si la suppression de l'aumôneric militaire dans les régiments pour le temps de paix (8 juillet 1880), ou la mise à la retraite de six cents magistrats compromis dans les luttes politiques (30 août 1883), apparurent comme des mesures de combat, l'ensemble de ces innovations législatives doit être considéré comme l'effort libéral le plus complet et le plus soutenu auquel la France ait jamais assisté.

De même pour ce qui concerne l'instruction populaire. Il ne suffisait pas en effet de doter les générations présentes des instruments nécessaires au libre exercice de leurs àtoW?) ^cX\\Aa^^'^\ <^^ ^'^xiSss^ ^\jLcore

préparer pour Tavenir des générations plus instruites et mieux aptes à remplir leurs devoirs civiques. Les lois du 27 février et du 18 mars 1880 sur le conseil supérieur de Finstruction publique et sur la restitution à rÉtat du monopole de la collation des grades universitaires, libérèrent TUniversité de France de rimmixtion du clergé dans son administration, sans cependant rien enlever à la liberté proprement dite de l'enseignement; celle du 21 décembre 1880 organisa, selon les idées naguère ébauchées par Victor Duruy, l'enseignement secondaire des jeunes filles ; dès le 9 août 1879, enfin, on s'était préoccupé, en multipliant les écoles normales primaires, de former des maîtres pour l'instruction élémentaire, et, quand les lois du 16 juin 1881 et du 28 mars 1882 eurent décidé la gratuité d'abord, puis l'obligation et la laïcité de cette instruction, la majeure partie du programme auquel Jules Ferry a attaché son nom était remplie *. Elle ne l'avait pas été sans peine cependant : tout pénétrés encore du souvenir des luttes récentes, catholiques et monarchistes avaient déployé une rare obstination à empêcher que le double principe de la gratuité et de l'obligation de l'ensei-

1. Les lois du 30 octobre 1886 sur l'organisation du personnel, et du 15 juillet 1889 sur les traitements n'ont fait que compléter rédifice. Il n'est que juste de mentionner aussi un renouvellement considérable dans les programmes et les méthodes de renseignement supérieur public, et la vigoureuse impulsion donnée à l'enseignement professionnel agricole,» \!\<iw%\x\&V ^>^ commercial.

gnement primaire fût inscrit dans la loi ; tout émus aussi de la prépondérance assurée au clergé par la loi de 1850, les républicains avaient tenu à honneur d'exclure des écoles publiques jusqu'au moindre vestige de préoccupations confessionnelles; de là, des discussions violentes où les uns dénonçaient la « scélératesse » des lois qui instituaient renseignement « athée », tandis que les autres, sans aller jusqu'à menacer la liberté de renseignement, telle qu'elle résulte des lois combinées de 1833, 1850 et 1875, firent une vaine tentative pour refuser c'ette liberté aux congrégations religieuses non autorisées *. La France n'en possède pas moins aujourd'hui des écoles publiques pour garçons et pour filles dans toutes les communes, avec un personnel et des programmes exclusivement laïques, chacun demeurant libre d'ailleurs de fonder à côté des écoles privées concurrentes avec l'instruction de son choix.

Pour accomplir ces réformes, beaucoup d'argent était nécessaire, aussi bien en vue de multiplier les constructions scolaires de tous ordres qu'afin de pourvoir aux dépenses annuelles; il en fallait beaucoup encore pour faire face à l'immense programme

1. Les congrégations religieuses n'existent en droit que sous réserve d'une autorisation préalable. Beaucoup se sont formées sans se munir de cette autorisation. Le Sénat ayant refusé d'interdire à celles-ci, et particulièrement aux jésuites, d'instruire la jeunesse, un décret du 29 mars 1880 en décida la dissolution. Elles furent dissoules eu eVleV^\im\\\^\i^\x^^^^\.\^\svft agitation.

de travaux publics, construction de voies ferrées, creusement de canaux, amélioration des ports, etc., qui s'exécuta à la même époque; beaucoup enfin pour tenir Tarmée reconstituée au courant des inventions incessantes de la science, en renouvelant maintes fois son matériel et son armement. Enivrés par la grandeur du but à atteindre et par le merveilleux relèvement économique du pays, les républicains se crurent obligés cependant de supprimer plus d'un tiers des impôts établis après la guerre. Cette mesure, fort bien accueillie au début par Topinion, fut pour eux par la suite Toccasion de difficultés sérieuses : \e recours trop fréquent à l'emprunt, le déficit survenant dans le budget après des excédents inouïs, et surtout l'obligation de relever certaines taxes, leur firent regretter plus tard d'avoir réduit les recettes du Trésor en même temps qu'ils avaient augmenté ses charges.

Ce n'est pas tout : à peine en possession de ces libertés si péniblement conquises, à peine dotée de ses travaux publics les plus urgents et de son réseau scolaire, la France, ou, pour mieux dire la fraction alors dirigeante de ses gouvernants, s'avisa qu'elle ne pouvait sans déchéance morale, sans péril pour l'avenir de ses enfants, demeurer indifférente et passive en face de l'élan colonisateur qui porte en Afrique, en Asie, partout enfin où il y a des débouchés à conquérir^ toutes les ç\x\ç>s^\x^^^ ^^ xvkv^;:*-

continent. Fort peu désireuse, quoi qu'on en ait dit, de se lancer dans de nouvelles aventures européennes, la France était restée scrupuleusement neutre dans la guerre d'Orient en 1877, se bornant à joindre ses efforts diplomatiques à ceux des autres cabinets pour sauver de Tempire ottoman tout ce qu'on en pouvait sauver ; elle était revenue du congrès de Berlin « les mains nettes » (1878). Par contre, elle ne pouvait accepter que sa colonie algérienne fût menacée à Test par les menées italiennes dans la régence de Tunis, ni que d'anciens traités qu'elle avait au Tonkin ou à Madagascar fussent indéfiniment méconnus. Par ailleurs ses explorateurs sillonnaient l'Afrique, comme ceux de l'Angleterre, de l'Allemagne et d'autres États encore. Les expéditions de Tunisie (1880- 1884), du Tonkin (1882-1885), une première tentative sur l'île de Madagascar (1883-1885), la fondation du Congo français (1884), l'extension des possessions françaises du Sénégal vers le Soudan, etc., accrurent dans d'énormes proportions le domaine colonial de la France. De tous temps, les démocraties se sont montrées peu jalouses de la gloire extérieure et des expéditions lointaines : cette politique hardie, dont l'avenir révélera la prévoyance, occasionna à ses initiateurs, à Jules Ferry surtout, bien des déboires et bien des amertumes; elle fut, avec les querelles religieuses et la gêne financière de 1884 et des années suivantes, une arme terrible aux mains des adver-

saires de la République et des intransigeants d'extrême gauche.

Tout cela s'exécutait cependant, par une sorte de poussée collective et anonyme, au milieu d'un désarroi parlementaire absolu, et sans qu'à aucun moment tel ou tel de ces événements ou de ces actes pût être attribué à l'action décisive et exclusive d'un personnage déterminé . Par suite de préventions anciennes contre le grand tribun, Jules Grévy n'avait pas voulu inaugurer sa présidence en confiant à Gambetta, le véritable chef de la majorité du temps, le soin de former un cabinet : les ministères Waddington (6 février 1879), de Freycinet (28 décembre 1879), Jules Ferry (23 septembre 1880), se succédèrent sans donner l'impression que la France était gouvernée par les hommes de son choix, les uns plus raides, d'autres plus mous à l'égard des radicaux, mais tous poursuivant effectivement une politique sensiblement identique, tous obligés de se maintenir en côtoyant les frontières indécises des partis du côté des radicaux et de la droite, et en réalisant tant bien que mal les aspirations moyennes du parti républicain. Cette situation fausse menaçait à la longue de fatiguer l'opinion ; elle impatientait Gambetta, qui, à l'approche du renouvellement normal de la Chambre, en 1881, conçut l'espoir et l'ambition légitime de grouper enfin autour de lui une majorité compacte, indépendante des ailes extrêmes. A cet effet, il fit voter par

la Chambre le rétablissement du scrutin de liste départemental pour l'élection des députés, le jugeant plus favorable à une bonne organisation des partis. Mais la loi fut rejetée au Sénat. Les élections de 1881 eurent encore lieu au scrutin d'arrondissement, et Gambetta, fort irrité de son échec, sonna lui-même le clairon révisionniste, demandant surtout que le Sénat fût réformé de manière à représenter plus exactement les vœux de l'opinion publique.

Cette initiative n'était point pour simplifier les choses : les élections de 1881 * furent un triomphe éclatant pour les républicains, qui s'emparèrent de plus des quatre cinquièmes des sièges; l'idée révisionniste ainsi jetée dans la mêlée avait malheureusement mis la Chambre à la merci des coalitions des extrêmes. Le président de la République se résigna à appeler Gambetta aux affaires : mais son crédit était usé avant que d'avoir été employé au gouvernement proprement dit; le nouveau ministère fut renversé moins de trois mois après avoir vu le jour (14 novembre 1881-28 janvier 1882), et Gambetta mourut le 31 décembre 1882, n'ayant pas eu l'occasion de donner sa mesure exacte au pouvoir, et laissant sans direction un groupe important de la Chambre qu'il avait

1. Nous n'avons plus à parler des renouvellements partiels du Sénat; à partir de 1879, tous amenèrent une augmentation des forces républicaines dans la haute Assemblée, si bien que la minorité monarchiste s'y trouve aujourd'hui réduite à moins de quarante voix.

tenu jusque-là réuni par rascendant de son autorité personnelle. De son vivant encore, et sans lui, un ministère Freycinet s'était formé, qui succomba misérablement pour n'avoir pas su maintenir l'influence française en Egypte et s'associer à l'action militaire de la Grande-Bretagne dans la vallée du Nil ; puis un autre encore, présidé par Duclerc (7 août 1882), qui fit de son mieux pour réparer le mal; après la chute de Duclerc le désordre fut tel que deux cabinets périrent en l'espace de deux mois, jusqu'au jour^ où Jules Ferry parvint à en constituer un (21 janvier 1883) qui, vingt-cinq mois durant, réussit à se faire une majorité et à tenir tête à l'orage : il ne succomba en définitive que dans une sorte de cyclone parlementaire provoqué par l'annonce d'un revers subi par les armes françaises au Tonkin (30 mars 1885).

Ce dernier cabinet, le plus durable et le plus actif que la France ait possédé depuis 1875, avait eu à liquider, outre les diverses affaires législatives ou coloniales dont il a déjà été fait mention, la délicate opération de la revision constitutionnelle engagée par Gambetta : la chose se fit en 1884, par la loi du 13 août, dont l'effet principal fut de modifier la composition du Sénat en supprimant pour l'avenir les inamovibles et en confiant à une loi spéciale le soin d'accroître, dans le corps électoral, la représentation des communes importantes ^ La chute inopinée de

Page 1