‹ Cent ans de phtisiologie, 1808-1908Chapitre 1 sur 20 · Cent ans de phtisiologie, 1808-1908 · texte numérisé non relu

Cent ans de phtisiologie, 1808-1908

Honoré de la confiance du Comité organisateur du Congrès international contre la tuberculose qui m’appelle à donner une Lecture à Washington, je vous apporte un chapitre d’histoire de la phtisie.

Tout d’abord, nous allons regarder deux mille ans derrière nous; puis, après un très rapide coup d’œil jeté sur la pthisie envisagée au travers des âges, j’étudierai — forcément à grands trails — la tuberculose pendant le dernier centenaire, enfermant mon dessin entre 1808 et 1908.

Pourquoi ces deux dates?

La première : parce que, voilà demain cent ans, à la période que l’illustre R. Virchow qualifiait la plus intéressante du développement de la Médecine en France, « die interessanteste Entwickelungszeit der franzôsichen Medicine », les travaux de Gaspard-Laurent Bayle {1774-1816) et de René-Théophile-Hyacinthe Laënnec (1771-1826) ouvraient une ère féconde à la Phtisiologie.

La seconde : parce que, aussi bien, les Assises Scientifiques Internationales de Washington marquent une date de la campagne mondiale entreprise contre la Tuberculose. Date mémorable, puisque — pour rappeler le langage de son Excellence le Président Th. Roosevelt, « en se joignant dans une telle campagne contre un ennemi commun, les peuples du monde se rapprochent, et travaillent à réaliser mieux la fraternité humaine; l’union des intérêts, contre un ennemi commun, nourrit l’universelle amitié1 ».

Les paroles de son excellence* Théodore Roosevelt, comme « le grand plaisir avec lequel il accepta la présidence du Congrès

1. Lettre du Président Théodore Roosevelt au Comité du deuxième Congrès international de la Tuberculose de Washington.

international de Washington », proclament l’importance de la croisade antituberculeuse.

Celui-ci et celles-là ne témoignent-ils pas également de la haute intelligence avec laquelle les médecins, les économistes, les politiques et les philanthropes américains considèrent le problème angoissant de la tuberculose et, envisageant face à face le danger national, songent à proclamer que le fardeau de la prévention antituberculeuse devrait aussi être national? Tout cela ne prouve- t-il pas combien, à la Maison Blanche , on pratique la pensée de Disraeli : « Le souci de la santé publique est le premier devoir d’un homme d’Etat » ?

Ce sera, Messieurs, l’honneur de notre époque — l’histoire d’un centenaire de tuberculose va de ceci fournir une éclatante démonstration — que les médecins appliquent leur science et leur art, non plus, comme autrefois, aux intérêts des particuliers, mais aux intérêts de santé des Sociétés et des Peuples.

N’est-ce pas un signe des temps, que spécialement dans sa lutte contre la tuberculose la Médecine, d’iNDiviDUALiSTE surtout qu’elle était, se montrant aujourd’hui communautaire, conquière dans les pays civilisés, dans le vôtre en particulier, une place parmi les sciences sociales?

Combien différemment allaient les choses, depuis l’ère hippocratique jusqu’à la seconde moitié du xixe siècle, alors que les phtisiques — comme tous les malades, hormis les pestiférés, les lépreux et les cholériques — étaient soignés pour eux-mêmes, le médecin n’ayant d’autre préoccupation que celle d’alléger leurs souffrances individuelles !

La Médecine, impuissante à guérir, apportait, le mieux qu’elle pouvait, soulagement à l’expectoration du tuberculeux, à sa fièvre, à son dépérissement, à sa quasi-désespérance d’échapper au mal « déchaîné par la Fatalité », dont la source et la nature avaient échappé aux Anciens, comme encore elles échapperont aux phtisiologues du xviiT siècle.

Pourtant, les Anciens, d’Hippocrate, de Celse, d’Arétée, d’Alexandre de Tralles, de Paul d’Egine, jusqu’au Moyen-Age, avaient excellé dans les portraits qu’ils ont tracés du phtisique; comme dans la peinture qu’ils nous ont laissée de l’habitus du tuberculeux, de son faciès; de ses pommettes saillantes et empourprées ; de scs yeux caves, transpa-

CENT ANS DE PIITI SIOLO GIE

rents et brillants; de ses sueurs profuses; de sa toux prolongée et de ses crachements de sang, « succédant à l’ulcération des poumons ».

Au sortir de la longue nuit du Moyen-Age, les xvie, xvne et xvme siècles, avec Félix Plater, Carolus Benedictus, Théophile Bonnet, Fr. Hoffmann, Lieutaud, Stark, Sylvius, Richard Morton (mort en 1698), Raulin, Frank, Sauvages, Baillie, anatomo-cliniciens, voient commencer à se nouer les liens qui unissent la phtisie à certaines lésions pulmonaires.

C’est l’heure où R. Morton compte quatorze, et Sauvages vingt espèces de phtisie. C’est l’heure où, en dépit de leur siège, de leur couleur, de leur isolement ou de leur expansion, de leur aspect suppuré, consistant ou liquide, de leur aspeGt tuberculeux ou infiltré, de leur apparence kystique ou mélanique, les lésions pulmonaires sont, en bloc, rendues responsables de la consomption hippocratique.

C’est l’heure où l’on dispute (par vaines déductions de faits anatomiques grossièrement observés) sur la nature intime, et de la phtisie par inflammations suppurées, et de la phtisie par tubercules ; inflammations et tubercules accaparant, ensemble ou séparément, l’attention des rares curieux qui, par V ouverture des corps , cherchent à éclairer la Médecine.

Cependant, l’habileté d’observation et la clairvoyance de quelques médecins, le bon sens populaire, l’empirisme, font que, en quelques pays, naît la croyance à certaine pestilence contagieuse du mal scrofuleux qui s'attaque aux poumons, comme aux glandes du cou, pour former sur celles-ci « les scrophules dites coustumièrement escrouelles » (A. Paré).

Ce sont ces dernières, que nos rois de France, par grâce divine, particulièrement le jour de leur sacre, avaient, par miracle, le privilège de guérir.

Ne sait-on pas que le toucher sera le premier geste du Roy, devenu très chrétien, Henri IV (mars 1594), lors de son entrée dans sa bonne Ville de Paris, où venaient d’accourir 600 scrofuleux ?

C’est ce que feront (en manière de revendication de leurs droits au trône de France) les souverains, les souveraines, et même les prétendants d’Angleterre, protestants. De là l’expression king's Eml , mal du

roi , que Shakespeare met dans la bouche de Malcolm *, l’expression king's Evll s’appliquant exclusivement aux scrofules cervicales.

Cette pratique antiscrofuleuse, commencée chez nous avec Clovis, commencée chez les Anglais avec Édouard le Confesseur, pour finir chez eux au début du xvme siècle, persistera en France jusqu’en 182/J, jusqu’à Charles X.

Cette pratique — dussiez-vous, Messieurs, vous en étonner — mérite

Page 1