Voir Honcure Gonway, Republican Superstilionsy p
3. Les qualifications les plus outrageantes ne sont pas épargnées aux députés, et les journaux ne se gênent pas pour citer les noms. Quant aux mœurs parlementaires, elles ne paraissent pas se distinguer par la courtoisie. Les altercations entre représentants dégénèrent parfois en scènes de pugilat. Faut-il rappeler que M. Sumner fut yictime d'une agression de ce genre en plein sénat des États-Unis, et tellement maltraité par Tun de ses collègues, qu*il ne put revenir occuper son siège pendant le reste de la session ni durant tout le cours de la session suivante ? Voir Bigelow, U$ États-Unis en 1863, p. 132.
plus désespérément en dehors de toute influence de Topinion, que plusieurs des législatures représentant rAmérique républicaine depuis la seconde moitié du xix* siècle ^ » Le suffrage universel prétend-il donner la mesure de sa puissance en tirant du néant les citoyens les plus obscurs et les plus décriés, pour les hausser d*un coup de baguette au sommet même du pouvoir?
Les hommes capables et honnêtes, se sachant vaincus à l'avance par les concurrents les moins scrupuleux, ont renoncé à prendre part aux luttes électorales, souvent mêlées de violences matérielles. Tocqueville signalait déjà cette abstention des candidats dignes d'estime. C'est de Tabstentioi? des électeurs que Ton se plaint aujourd'hui ; les gens paisibles et respectables désertent les scrutins trop fréquents, où ils ne voient plus que des occasions offertes aux intrigants pour gagner, non sans piper les dés, une partie dont les dépouilles de l'État sont l'enjeu. Le champ reste libre aux politiciens de métier et aux déclassés de toutes professions.
11 faut remarquer ici combien les auteurs de la
1. Charles F. Adams, Jr., and Heary Adams, Chapten of Erie, and other Essays. Boston, 1871, p. 45.
GoDStitution américaine ont manqué leur but. La Convention de Philadelphie, à la suite de longs débats et de votes contradictoires, finit par décider qu'une indemnité pécuniaire serait accordée aux membres du Congrès fédéral *. Ce système, de nature à flatter le sentiment d'égalité démocratique, avait pour objet d'élargir le cercle des candidatures, en permettant à tout citoyen méritant, mais peu fortuné, de briguer le mandat législatif et de servir son pays. L'effet, précisément contraire, est de livrer le gouvernement et les Assemblées à une classe restreinte de personnages, qui font de la politique une affaire, sinon un trafic. Autrefois, le chiffre de l'indemnité était trop faible pour exciter beaucoup les convoitises ; on j a pourvu depuis. "
La rémunération élevée des fonctions électives est un des nouveaux dogmes républicains, et de première importance. Les sénateurs et les députés de l'Union, après avoir successivement augmenté leurs honoraires, se sont généreusement alloué, en
1. Le principe de l'indemnité fut tour à tour admis, repoussé, puis amendé à des majorités presque égales, et adopté finalement par les délégués de neuf États contre deux. Ces fluctuations montrent assez, suivant la remarque de Story, combien étaient peu décisives les eonsidérations mises en avant de part et d'autre . Voir Story, CommentarieSy t. I, p. 604.
1870, cinq mille dollars (25 000 francs) par session annuelle, non compris les frais de route {mileagé). Ce joli denier est propre à tenter bien des gens. Qui reconnaîtrait les fils des austères puritains de Pensylvanie, inscrivant dans leur Constitution que TAssemblée législative aurait soin de réduire les émoluments de toute place assez lucrative pour attirer les concurrents?
€ Savez-vous ce que coûte aux États-Unis le Congrès fédéral? disait, il y a quelques années, M. Disraeli dans un banquet à Manchester. 389000 livres sterling par an (9 millions 725 000 francs), soit une somme presque égale à notre liste civiles » En y ajoutant les dépenses approximatives, afférentes aux trente-huit législatures locales des États particuliers de l'Union, on arrive à un total d'au
1. Discours prononcé par M. Disraeli à Manchester, le 3 avril 1872. On sait qu'en Angleterre les membres du parlement ne touchent aucune indemnité. Autrefois, ils étaient rétribués par leurs mandataires. La dernière application de cet usage remonte au deuxième parlement après la restauration du roi Charles II. Quatre shillings sterling par jour étaient alloués à chaque chevalier représentant le comté ou district (shire), et deux shillings par jour à chaque député des bourgi et des villes. Cette somme, fixée sous le règne d'Edouard III, paraissait assez forte alors; on trouve en effet de nombreux exemples de bourgs demandant à ne pas se faire représenter au parlement, sous prétexte qu'ils étaient dans rimpossibilité de supporter une aussi lourde dépense.
LA CHAMBRE DES REPRÊSENTAl^TS. 291
moins vingt millions de francs. Ce n*est pas le gouvernement à bon marché. Si les mandataires du peuple lui rendent des services, ils se les font payer un bon prix.
Les constituants pensaient surtout que l'indemnité parlementaire assurerait Tindépendance comme la dignité du législateur, et suffirait à élever sa conscience au-dessus des tentatives de corruption. Mais les politiciens une fois élus ne s'en tiennent pas à la rémunération officielle. Tout ce que, par un délicat euphémisme, les Italiens d'autrefois appelaient Vincerto, semble constituer les plus sûrs profits du métier. L'indemnité est devenue un appât, sans offrir de garantie sérieuse contre la vénalité des représentants. Faut-il donc s'étonner d'avoir vu, durant ces dernières années, la liste des députés et des sénateurs compromis s'allonger à chaque vote de quelque importance, et les noms les plus connus figurer sur ce peerage à rebours, qu'on a nommé < le livre d'or de la démocratie > *? La responsabilité individuelle pour-
i. A côté des grosses affaires avec les grandes compagnies de chemins de fer et autres, les petits profits ne paraissent pas dédaignés. Le comité des fraudes^ institué dans la Caroline du Sud pour vérifier les dépenses intérieures de l'Assemblée législative assez peu nombreuse de cet État, releva un compte de 350,000 dollars (1,650,000 fr.) pour fournitures et frais divers. — La bu-
rait seule réveiller le sentiment du devoir ; mais le peuple change trop légèrement et trop souvent de mandataires : toute reddition de comptes est illusoire.
D'autre part, les principes mêmes de régalité républicaine, loin d'être garantis au moyen de l'indemnité parlementaire, se trouvent singulièrement retournés. Les élections coûtent si cher aujourd'hui, que les fonctions législatives sont presque inaccessibles aux citoyens sans fortune, décidés à rester honnêtes et à conserver leur indépendance. Car les frais une fois déduits, l'indemnité est insuf-
vette seule avait absorbé 125,000 dollars (625,000 fr.). Ouverte aux représentants depuis huit heures du matin jusqu'à trois ou quatre heures de la nuit, elle leur expédiait encore gratuitement à domicile d*amples provisions de cigares et de liqueurs. L'inventaire ne trouva que pour 17,715 dollars (89,000 fr. environ) de mobilier dans les bâtiments législatifs, quoique de ce chef 200,000 dollars (plus d'un million de fr.) eussent été déboursés en quatre ans. Le surplus des meubles décorait les demeures particulières des membres de l'Assemblée. Les notes mentionnaient des locations d'équipages, de chevaux, des achats d'instruments de musique, etc.. Dans les salles de commissions, on renouvelait chaque année les tapis, messieurs les commissaires ayant pris l'habitude de les emporter chez eux. Certains députés faisaient une vive op. position au payement de ces dépenses par le budget de TÊtat; on calmait leurs honnêtes scrupules avec la promesse d'un tant pour cent sur les prix. L'enquête démontra que le montant des dilapidations se répartissait entre trente ou quarante personnes, dont les plus compromises furent citées nominativement dans les journaux. Voir the Nation, de New-York, 28 février 1878.
fisante *. Les candidatures tendent à devenir le monopole des gens qui possèdent une grande richesse personnelle, ou de ceux qui escomptent à Tavance les revenants-bons du mandat législatif, transforme en instrument de spéculation. Comme le dit Stuart Mill, < les hommes ne sont pas disposés en général à donner de grosses sommes pour obtenir la permission d'accomplir un devoir laborieux » '. La démocratie américaine semble donc réduite à cette alternative : ou de tomber sous la sujétion des hautes puissances financières, ou d'être la proie d'agents inGdèles, n'ambitionnant l'honneur de la servir que pour avoir le privilège de l'exploiter. Certains publicistes ont proposé, plus ou moins
1. Les frais, même repu tés légitimes, d'une élection urbaine paraissent ressortir en moyenne à 6,000 dollars (plus de 30,000 fr.). Les dépenses s'élèvent souvent jusqu'à 10,000,20,000 dollars (plus de 50,000 ou 100,000 fr.). On cite des chiffres tellement excessifs (80,000,90,000, et môme 150,000 dollars, plus de 400,000, 450,000 et 750,000 fr.) qu'il semble difficile de les admettre sans réserves, malgré l'honorabilité et la précision des témoignages. Auprès de ces sommes énormes, l'indemoité annuelle de vingt-cinq mille francs est peu de chose. Dans les campagnes, il en coûte encore plus cher. Certain candidat d'une circonscription rurale demandait combien tel canton comptait d'électeurs. « Quatre cents. — Et combien sont flottants ? (C'est une façon de désigner les consciences toujours prêtes à capituler contre espèces.) — Hais quatre cents. » Cette courte réponse en dit long. Voir the North American Review^ mars 1883, p. 201 et suivantes.