‹ Cent ans de république aux États-UnisChapitre 35 sur 166 · Littré, dans le journal Le TempSfZ novembre · texte numérisé non relu

Littré, dans le journal Le TempSfZ novembre

Aucune émigration cosmopolite n'avait encore altéré la pureté de la race. La population blanche, peu nombreuse*, clairsemée sur un territoire immense et fertile, où tout travail trouvait sa récompense assurée, se composait principalement d'agriculteurs propriétaires, apportant à la gestion des affaires publiques ce fonds de solide bon sens et de prudence qui faisait prospérer leurs affaires privées. Chaque citoyen, sorti du même milieu, avait à peu près les mêmes aptitudes, la même situation sociale. La fiction sur laquelle repose la théorie du suffrage universel se rapprochait alors autant que possible de la réalité.

Tant que les forces vives de l'Amérique résidèrent parmi les ruraux, et que celle « période bucolique > se prolongea, la proportion des électeurs ignorants et pauvres resta assez faible pour ne produire aucun changemeA décisif. Lorsque la navigation à vapeur eut amené aux États-Unis un vaste courant d'émigration, une véritable invasion d'étrangers, recrutés dans les rangs d'un prolétariat sans instruction, sans ressources, et sans traditions,

1. M. Bigelow estime le chiffre total de la population des colonies après la séparation à 2|500,000 âmes, dont 500»0(K) colons africains. John Bigelow, Les États-Unis d'Amérique en 1863. Paris; 1863. P. 32.

lorsque les chemins de fei% les manufactures, les fabriques, les industries de toute sorte eurent multiplié les grandes agglomérations urbaines, la transformation économique qui s'opéra eut pour contre-coup une véritable révolution politique et sociale. Ghanning en redoutait les conséquences à ce point qu'aucun sacrifice ne lui paraissait trop coûteux pour les détourner de son pays. € Plutôt que de voir nos classes laborieuses devenir une populace d'Europe, s'écriait-il, l'homme de bien en viendrait presque à désirer que des ouragans continuels, repoussant chaque navire de TOcéan, séparassent entièrement les deux hémisphères. Que le Ciel nous garde des bienfaits d'un plus intime voisinage avec l'Europe, si avec lui doit venir la dégradation que nous avons vue, ou dont nous avons lu les récits!... On doit tout tenter pour nous préserver des maladies sociales de l'Europe et pour élever ici une population intelligente, honnête, et qui se respecte. Si, pour atteindre ce but, il faut changer notre façon de vivre, diminuer nos relations avec l'étranger, renoncer à la concurrence commerciale et manufacturière ; s'il faut que nos grandes villes cessent de s'étendre, qu'une partie de notre population commerçante retourne au travail des champs, ne craignons pas d'obéir à

cette nécessité. II est évident que la civilisation de notre époque peut mener à l'abaissement moral et intellectuel d'une grande partie de la société". » La conclusion finale de Channing ne manquait pas de justesse. Mais il y avait quelque naïveté à croire qu'aucune puissance humaine pourrait arrêter le développement rapide du prolétariat. Les partis rivaux, en quête d'adhérents et d'électeurs, se disputèrent ces recrues nouvelles. Ils allèrent prêchant Tégalité absolue parmi les masses pauvres, mécontentes de leur condition, faciles à entraîner, et rencontrèrent là un terrain tout préparé pour faire fructifier des doctrines qui répondent aux plus profonds, sinon aux meilleurs sentiments du cœur humain. L'exercice du suffrage, envisagé jusque-là comme une simple fonction, comme un privilège, finit par devenir dans l'esprit des foules un droit inaliénable, et presque un dogme sacré: Homme je suis, doncje vote. L'égalité en principe se trouva ainsi admise alors que les inégalités de fait, s'accentuant chaque jour davantage par l'évolution naturelle des choses, mettaient vivement en relief l'inanité de la théorie et en rendaient l'application plus difficile et plus dangereuse.

1. Channing, Œuvres sociales, traduction de M. Edouard Laboulaye. Paris; 1869. P. 187-188.

En abandonnant aux Etats particuliers le pouvoir de régler les conditions de Télectorat, Hamilton et la plupart des constituants prévoyaient que les changements ultérieurs, apportés aux lois électorales, n'auraient guère pour objet que d'étendre le suffrage*. Mais, dans les gouvernements bien organisés, l'extension des droits politiques suit la diffusion des lumières, de même que l'effet, suit la cause. Les démocraties, plus impatientes, provoquent artificiellement le résultat, sans attendre les causes naturelles qui seules le légitiment, le fécondent et le rendent profitable à la liberté. Non seulement aux États-Unis les noirs ont été appelés à exercer tous les droits du citoyen soudainement, sans préparation aucune, mais encore, s'il en faut croire les Américains, l'usage du scrutin universel a inauguré dans certains États € une sorte de millenium pour les escrocs et les coquins »^ C'est ainsi que l'opération du nivellement se poursuit, non pas en surélevant, comme le promettaient les adeptes de l'égalité absolue, mais en abaissant le niveau commun. Pourquoi se montrer difficile sur la valeur des votes? Tous

l.Yoir the FederalUt, p. 404; et Story, Commentaries, t. I, p. 4SI et suivantes.

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