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CENT ANS DE RËPUBLIQCE

Et pourtant jamais république ne parut réunir des conditions meilleures pour se maintenir dans les voies de la sagesse et du bon sens. Certes, ce n'est pas le respect superslifieux de la théorie qui poussait les Américains à poursuivre en politique les conséquences extrêmes de la doctrine de l'égalité, eux qui se refusaient à inscrire le droit de suffrage au nombre des droits primordiaux de rhomme et du citoyen. Quel blanc parmi eux admettait même de bonne foi que le noir fût son égal? Un frère, peut-être, d'un autre lit du moins, mais un égal, jamais ; le fils d'Agar tout au plus. Les premiers constituants ne partageaient pas les illusions des enthousiastes qui voient dans l'universalité du vote une sorte de panacée, propre à guérir tous les maux dont souffrent les nations, au triple point de vue économique, politique et social. Actuellement encore, quoique la presse, les tribunes improvisées, et jusqu'à la chaire, dit-on, retentissent des mérites du suffrage universel, surtout en temps d'élections, il ne faudrait pas prendre à la lettre ces éloges emphatiques, pas plus que les déclamations du Woomen's party en faveur du vote des femmes*. Ce sont là tirades intéressées de po-

1. On sait que, depuis quelques années, une campagne assez active est menée aux États-Unis en faveur du suffrage politique des

liticiens sachant leur métier et saluant leur propre avènement dans ce qu'ils appellent pompeusement le triomphe de t l'idée américaine >. Même les inventeurs du suffrage noir semblent douter de la beauté de leur découverte. Quant à la presse indépendante, elle ne cesse d'insister sur les dangers d'un système qui, suivant l'expression de Stuart Mill, t accorde à l'ignorance autant de pouvoir politique qu'à la science > *.

Mais la tendance naturelle et le développement logique des institutions, les compétitions des partis rivaux, se disputant les électeurs par tous les moyens, ont amené les Américains à convier l'ignorance au partage de l'autorité. Chose digne de remarque en effet, ce ne sont pas, aux États-Unis ou ailleurs, les masses ignorantes qui ont revendiqué les premières leur admission au scrutin. Ce sont les capacités qui, sans le prétexte d'aucune pression d'en bas, ont réclamé spontanément l'adjonction des incapacités. Les meneurs d'alors, pour sa-

femmes. L'essai pratique du système a été tenté par une commu* nauté trop nouvelle et trop embryonnaire pour que le précédent ait beaucoup de valeur. La législature du petit territoire de Wyoming a seule jusqu'ici appelé les femmes à prendre part aux élections représentatives. Malgré le bruit fait par le Woomen's pariy, la question ne parait pas mûre.

i. Stuart Mill, U Gouvernement représentatif, p. S06. J. 5

66 cilnt ans de République.

ttsfaire leur ambilion, recrutèrent parmi les foules inférieures une armée puissante par le nombre, dont ils se constituèrent les chefs, afin de prendre d'assaut le gouvernement, et de se faire pousser au banquet du pouvoir. Le nombre a poussé si fort, qu'il est entré aussi, a pris toute la place, et expulsé les sommités intellectuelles et autres de la salle du festin politique. Aujourd'hui, les classes éclairées, qui ne sont plus dirigeantes, paraissent s'effrayer de la rapacité et des mauvaises façons des nouveaux convives. Il est peut-être un peu tard pour regretter de les avoir invités.

PARADOXE CONSTITUTIONNEL : LIMITES DE LA SOUVERAINETÉ ABSOLUE DU PEUPLE.

Le principe de la souveraineté des majorités une fois établi, la logique enseigne que cette souveraineté est absolue en fait, et ne reconnaît de limites que celles qu'il plaît aux majorités mêmes de s'imposer. D'autre part, la conscience humaine se refuse à admettre que le droit soit à la merci du nombre. Ce sont là des contradictions flagrantes. Pour les éviter, il faudrait ou renoncer à la doctrine démocratique, ou immoler le sens moral à ses exigences; ou supprimer la cause, ou se résigner à en subir tous les effets. Les Américains et leurs coniStituants prétendent ne pas se laisser enfermer dans ce dilemme, et ne cessent de livrer aux consé-

quences une série de combats singuliers, sans vouloir rien sacrifier des causes. Ils maintiennent ainsi côte à côte des principes opposés et les défendent avec une égaie énergie, par respect pour le droit, ou sous la contrainte de l'évidence. Renonçant à concilier Tinconciliable, ils ne se croient pas tenus de dissimuler les incohérences fâcheuses inhérentes à leur système politique.

Aux États-Unis, la conception du self govern^ ment comprend à la fois la souveraineté du peuple, et la souveraineté du droit sur le peuple. La majorité commande et doit être obéie; mais audessus de tout pouvoir, de toute majorité plus ou moins éphémère, subsistent les règles invariables de la justice. Sans doute les Américains n*ont pas réussi à déterminer nettement dans Tapplication ce qui appartient au domaine de la politique contingente et ce qui relève des lois éternelles. Du moins eurent-ils le mérite de signaler le point délicat, et de reconnaître que, dans les démocraties où la majorité règne en maîtresse absolue, c'est contre son omnipotence qu'il faut chercher des garanties.

Le nombre n'a pas besoin qu'on lui dise, avec Rousseau, Mably et tant d'autres, qu'il prime ou

crée le droit. II n*a que trop de tendance à le croire, même de bonne foi. Ne monlre-t-on pas plus de courage et de sagacité politiques en affirmant que le droit prime le nombre, et en s'eiTorçant d'appliquer celte honnête maxime à la direction des affaires publiques ?

D'après son esprit et son texte même, la Constitution des États-Unis a été fondée « pour établir la liberté et la justice î» ^; le gouvernement a été institué pour assurer le plus grand bien de tous. Ce qui est juste reste donc juste, non parce que la majorité Ta voulu, mais en soi et par soi, indépendamment du chiffre des suffrages, et en dehors de toute question numérique. Ce qui est oppressif et injuste devient inconstitutionnel et contraire aux fins légitimes du gouvernement. Dès le début du conflit entre les colonies el la métropole, James Otis, de Boston, membre de la législature du Massachusetts, répond aux prétentions de la Grande-Bretagne que les actes du Parlement, non conformes à l'équité naturelle, sont nuls*. Cetle

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