‹ Cent morceaux choisisChapitre 16 sur 89 · ÉPOUSE DE M. HONORÉ MERCIER, FILS · texte numérisé non relu

ÉPOUSE DE M. HONORÉ MERCIER, FILS

La veille de son mariage, 21 avril 1903.

C’est toi, Jeanne ? Ah ! tant mieux, ma fille; viens t’asseoir;

Laisse-moi voir de près ton doux et bon sourire;

Mets ta main dans ma main !... N’est-ce pas que ce soir Nous avons tous les deux quelque chose à nous dire ?

Penche ton front vers moi, nous parlerons tout bas.

Afin de mieux goûter l’heure qui nous rassemble;

Et que ta joie, enfant, ne s’inquiète pas Si tu vois à mes cils une larme qui tremble.

Que veux-tu, c’est la loi : même aux rares beaux jours Que le ciel nous accorde en ce monde éphémère,

Aux bonheurs les plus purs il se mêle toujours Dans les replis de l’âme une pensée amère.

Si je pleurs, vois-tu, songe un peu que demain — Toi qu’il me semble voir encor toute petite ! —

Lorsque l’heureux époux te prendra par la main.

Ce sera la moitié de mon coeur qui me quitte I

Oui, songe que demain, lorsque je te verrai,

Le front tout rayonnant de plaisir et d’ivresse,

Partir dans tout l’éclat de ton rêve doré,

Moi je resterai là, seul avec ma tristesse.

Il faut que cela soit; la vie est faite ainsi,

Une lie est au fond de tout ce qui nous charme :

Un sourire souvent dissimule une larme;

On voit plus d’un soupir attrister un merci.

Oui, même le merci qui veut dire “ Je t'aime !

Et résonne à l’oreille ainsi qu’un chant joyeux.

Le tendre et doux merci qui, dans ce moment même, Palpite sur ma lèvre et vient mouiller mes yeux.

Ce merci que je dois à ta sainte jeunesse,

A ton baiser d’enfant, à ta fraîche gaieté,

A tes petites mains dont la chère caresse.

Savait mettre à mon front tant de sérénité.

Tu t’en souviens, mignonne, et c’est ta récompense D’aimer ce s souvenirs si lointains et si près.

Je les chéris aussi; mais moi, lorsque j’y pense,

En ce moment surtout, c’est avec des regrets.

N’importe, mon enfant, souris, souris encore; Savoure ton extase; et, sans songer à moi.

Salue à deux genoux la triomphante aurore Du soleil qui demain va se lever pour toi.

Demain, par un seul mot de ta lèvre ravie,

Tu vas lier ton sort à l’homme de ton choix;

Pour toi tout le passé s’envole, et de ta vie Un solennel feuillet va tourner sous tes doigts.

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