Fagniez, I, p
Magne en Morée, qui pouvait lever de dix à douze mille soldats ; elle demandait un secours de 15.000 hommes. Le duc de Nevers envoya en Grèce trois gentilhommes pour se renseigner ; ils signèrent une entente avec les chefs maniotes. Une seconde mission réunit Je 18 septembre 1614 à Gucci des notables de Serbie, de l'Albanie, de la Bosnie, de la Macédoine, de la Bulgarie, de l'Herzégovine et de la Dalmatie : « On compterait sur l'assistance des Waivodes de Moldavie et de Valachie ; dans huit mois on espérait être maître de Gonstantinople. » Le duc Charles de Gonzague fut encouragé par le Pape et par le roi d'Espagne. Le duc de Nevers se rencontra aussi avec le Père Joseph à Loudun ; un pacte fut conclu avec Richelieu. Le reste des négociations du Père Joseph, on peut les voir au chapitre suivant.
Le duc Charles de iNevers agita son projet dès 1613. Voici ce que Nani i écrit à ce sujet :
1613. Charles duc de Nevers avoit formé de beaux desseins contre les Turcs et beaucoup plus grands qu'un Prince comme luy ne sembloit estre en estât de faire. Sous le nom de la guerre Chrestienne, il avoit lait enrôlerbeaucoup de personnes en divers pays, qui le dévoient accompagner en cette sainte expédition. 11 tenoit dans les ports de France quelques vaisseaux tous prests à faire voile et avoit des intelligences dans la Morée. Ce prince n'étant plus embarrassé dans l'affaire du Montferrat, qui l'avoit arresté quelque temps, s'en alla à Rome pour communiquer ses desseins au Pape, luy demander ses galères, et la permission de pouvoir, en son nom, émouvoir les Princes Chrestiens à attaquer chacun de son costé, le vaste Empire des Ottomans, sans se servir de ligues, comme par le passé, lesquelles sont trop longues à former et qui à cause des jalousies, sont trop difficiles à maintenir. Le Pape Paul s'adressa d'abord aux Vénitiens, comme estant les plus puissants sur mer, et les pressa extrêmement de commencer une si généreuse entreprise. Mais il luy représentèrent, avec non moins de pieté que de prudence, les maux qui pourroient s'en ensuiure, si on irritoit inutilement un si puissant ennemy.
i. Histoire de la République de Venise, A Cologne, chez P. Marteau, 1682, I, p. 55-56.
lis offrirent pourtant d'y concourir avec tous les plus grands efforts, dont ils seroient capables, pourvu que les autres Princes Chrestiensy voulussent prendre part effectivement, et faire cesser les sujets de soupçons, qui mal à propos divisoient alors l'Italie. Le zèle du Pape fut témoigné aux autres cours. Chacun s'offrit de contribuer à une si noble entreprise ; mais personne ne se mettant en devoir de rien faire, un si beau projet s'évanouit; de sorte que dans peu de temps on n'en parla plus.
A propos du projet de mariage du prince de Transylvanie, Bethlen Gabor1 avec une des filles du duc de Nevers, sir Th. Roe2 écrivait à lord Conway, le 14 novembre 1625 :
Seeing that the duke of Nevers, extracling his descent of the Paleology, last greeke Emperors, had lately published himselfe a competitor, and begunne a newe order of chevalerie against the grand Signor, hee (Bethlen Gabor) would seeme by such a match ho bee of one councell and consent with him.
Le projet du duc de Nevers consistait donc à occuper d'abord et fortifier la Morée, y fonder un nouvel ordre de Chevalerie et avec son appui partir en guerre contre les Turcs 8 .
Il se proposait d'employer Faudacieux corsaire Jacques Pierre, dont nous parlerons dans le chapitre suivant. Mais, pour ce faire, il lui manquait tous les moyens nécessaires, savoir: l'argent, les troupes, soit au moins 12.000 hommes, et avant tout les navires indispensables. Il pensa d'abord au grand-duc de Toscane, qui avait lui-même rêvé à la couronne de Chypre *, et avec son aide « d'impadronissi di tutto il Peloponesso et di eccitare anco nel vesto délia Grecia una
11. Zinkeisen, III, p. 692-695, 703-708 ; IV, p. 379-467. 2. Sur Sir Th. Roe, v. Zinkeisen, III, p. 854-858 ; IV, 216-227. 3. Ad mois de septembre 1617, le duc de Nevers créa l'Ordre de la Milice chrétienne, où il s'inscrit pour 300.000 livres et la Reine pour 1.200.000 livres ; la noblesse française suivit cet exemple. L'argent recueilli devait couvrir les dépenses de la croisade (Fagniez). 4. V. le Ch. consacré au Projet italien de 1609.
gran ribellione contra il Turco. »* Nous avons déjà vu que la plupart des auteurs de projets de ce genre comptaient sur l'appui des populations chrétiennes de l'Orient, principalement sur les Grecs :
Non dismetteva, dit encore Vittorio Siri, il Duca di Nevers il pensierodelconquista délia Morea, risoluto anzi di tentare in ogni modo quella impresa nella quale si prometteva la solita facilita ora che diliticava la sua imaginatione con la credenza che potesse assicurarsi délia voluntà de'greci e del modo e délie forze che havevano por effetuarla.
Le duc de Nevers comptait surtout sur le concours effectif des grandes puissances chrétiennes, principalement de l'Angleterre, de la France et de l'Espagne.
Mais le beau projet du noble duc ne paraissait avoir aucune chance de réussite ; les vaisseaux de guerre, dont il avait besoin, « étaient dans les nuages », comme le dit expressément sir Th. Roe, dans sa dépêche du 30 janvier 1625, adressée à lord Arundell :
They are so jealous of that coast (la Morée) upon a rumour of the duke of Nevers ships in the clowds, and of his new ordre, that should plant themselvessomewhere in that country, that the vizier protested, he durst not give a command to putt a spade into the ground, nor to moove a stone, espicially by a Christian, least the Spahis and Timarrs should rise, as if it were done to build forts for them that will ne ver trouble them.
Tout de même, dit Zinkeisen, ce projet et celui du Père Joseph avec l'appui des Espagnols, avaient fait beaucoup de bruit en Orient, puisque pendant plusieurs années après, les Turcs impressionnés par l'annonce de ces entreprises, ne voulaient plus permettre, en Morée et dans la moitié de la Grèce, des fouilles archéologiques, comme ils l'avaient per-
1. Vittorio Siri, Memorie recondite daWanno 1601 sino al 1640, t. p. 671, 676.
mis précédemment à plusieurs riches Anglais amateurs d'art, comme lord Arundell, le duc de Buckingham et la comtesse de Bedford. Le 26 janvier 1624, un Consul de France de passage à Belgrade écrivait encore :
J'ai subitement découvert, depuis que je suis à Belgrade, qu'il y a ligue faite en chrétienté pour entreprendre ce printemps sur l'Etat du Turc ; j'ai trouvé lettres déchiffrées sur la table de mon hôte Ragusais qui trame ici l'entreprise par lesquelles j'apprends que le Pape, l'Empereur, le Roi d'Espagne, les Polonais,
le Grand-Duc et M. de Nevers sont de l'entreprise et que
toute la Serbie et la Bosnie se doivent soulever sitôt que la Ligue paraîtra '.
1. A. Boppe, Journal et Correspondance de Gedoyen « le Turc » Consu de France à Alep, Paris, 1909, p. 47.
XXXVÏII
PROJET DU PÈRE JOSEPH x
Ce projet attribué à Richelieu2 et au père Joseph, son confident intime, poursuivait d'après Zinkeisen3, une entente à établir entre la France et l'Espagne, pour entreprendre une croisade et mettre un Prince de la Maison d'Autriche, branche espagnole, sur le trône de Gonstantinople. Il aurait été dévoilé par le fameux corsaire normand Jacques Pierre, surnommé il capitano. Celui-ci avait été au service du duc de Ne vers, du duc de Savoie, du grand -duc de Toscane, du duc d'Ossuna et finalement de la République de Venise.
Jacques Pierre dévoila ce projet, en 1615, à Simon Conta-
1. Fr. Leclerc du Tremblay, dit le Père Joseph et surnommé l'Eminence Grise, confident du Cardinal de Richelieu ; né à Paris le 4 nov. 1577, mort en 1638 ; servit d'abord dans l'armée, puis se fit capucin. Il venait d'être nommé Cardinal, lorsqu'il mourut. En apprenant sa mort, Richelieu s'écria : « J'ai perdu mon bras droit 1 » Consulter la Vie du Père Joseph> par le P. Balain, manuscrit conservé par les Capucins de la rue de la Santé, à Paris. Cf. Abbé L. Dedouvres, Le P. Jos. et le Sacré-Cœur, Angers, 1899 ; ld., Le Père J. diplomate {Rev. d'hist. dipl., 1898. p. 80-98, 371-417), mais surtout Le Père Joseph et Richelieu, par Fagniez.
2. Né le 5 septembre 1585 à Paris/mort le 4 décembre 1642. Cf. Lettres, instr. dipl. et pap. d'État du Cardinal de Richelieu, Paris, 1853-56, 5 vol. ; Aubery, Hist. du Card. de Rich., Paris, 1660 ; A. Jay, Hist. du ministère de Rich., Paris, 1815, 2 vol. ; J. Caillet, L'Adm. en Fr. sous Rich., 1861, 2 vol. ; Capefigue, Le Card. de Rich., 1864 ; M. Topin, Louis XIII et Rich., 1876; d'Avenel, Rich. et la monarchie absolue; Hanotaux, Hist. du Cardinal de Rich., Paris, 1893-96, 2 vol. ; R. Lodge, Rich. (en angl.). Londres, 1896 ; Fagniez, Vop. publ. au temps de Rich., Besançon, 1896 ; B. Zeller, Louis XIII, Marie de Médicis, Rich. Ministre, Paris, 1899. Bibl. complète dans Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu ; Abbé Lacroix, Rich. à Luçon, Paris, 1898.