‹ Cent projets de partage de la Turquie, 1281-1913 (volume 2)Chapitre 123 sur 280 · Paris, Edme Couterot, 1682, in-4° de xx-558 pp · texte numérisé non relu

Paris, Edme Couterot, 1682, in-4° de xx-558 pp

d'un désarmement général et comment attaquerait-on désormais les Turcs avec des populations qui auraient perdu l'usage des armes.

Dans le même chapitre, préoccupé de prosélitisme, il propose de faire peser tous les impôts uniquement sur les mahométans, qui, par désespoir passeraient au christianisme ; mais là aussi il distingue : « en se convertissant au Christianisme, il les (les Turcs) faudroit obliger de prendre le rit de l'Eglise Romane et non pas celui des Grecs et des Arméniens. » Plus loin il indique également « les moyens infaillibles avec lesquels on peut réussir à attirer au rit de l'Eglise Romaine les chrétiens schismatiques d'Orient. » (p. 349-353). Ainsi, le Père Capucin menaçait, dans leurs sentiments religieux, les Turcs et les orthodoxes, à la fois, ce qui devait soulever contre l'entreprise projetée tous les peuples de l'Orient, indistinctement.

Quant à l'attaque, elle devait se faire en coup de théâtre : « Il faudroit venir en droiture aux Dardanelles, sans s'arrêter à prendre des places sur les frontières, afin de jetter tout à coup l'effroy dans l'Empire ottoman, dont les peuples prennent facilement l'épouvante. » Malheureusement, dans l'article 4, Réponses aux objections et difficultez quon fait d'ordinaire touchant la future entreprise de la conqueste de la Turquie, M. Febvre, préoccupé de la question de préséance, émet l'idée que chaque Prince marche séparément contre les infidèles, ce qui, peut-être, aurait été une cause de faiblesse :

Pour éviter les inconvénients qui pourroient arriver au sujet de la presceance, il faudroit qu'un chacun assiegeast de soncosté sans se mêler avec les autres. Que l'Empereur, par exemple, se jetast dans la Hongrie et les provinces confiantes à ses Estats ; que le roy de Pologne en fist de mesmes vers la mer Noire, aussi bien que le Moscovite dans la Lucraine et autres pais; que les Vénitiens reprissent la Dalmatie, la Morée avec la Candie et quel-

ques isles de l'Archipel; que le roy d'Espagne assiegeast la Barbarie et ensuite l'Egypte et Jérusalem ; et que le Roy très Chrestien, pour jetter la terreur et l'épouvante parmy les Turcs (qui appréhendent plus que d'aucun autre sa puissance) vinst mettre le siège devant Constantinople, après la prise des Dardanelles et se rendit maistre ensuite de la Grèce et de la Natolie, où il ne trouveroit aucune résistance. Le roi de Perse, qui n'attend que ces heureux moments, ne manqueroit jamais de se jeter sur le Bosphore, Ninive et Diarbeker, qui sont à sa bienséance et se rendroit jusques à l'Euphrate aux extrémitez de la Mésopotamie (p. 539).

Dans son optimisme, le Père Capucin voyait partout des portes ouvertes, ce qui les aurait rendues toutes sublimes.

L'auteur arrive à la partie laborieuse de ces espèces de projets : au moyen de partager tous les territoires conquis, sans mécontenter qui que ce soit. Nous avons vu, dans les projets précédents, que deux systèmes étaient adoptés par les écrivains du temps : les uns proposaient d'ajourner le partage après la conquête, pour éviter la brouille entre les belligérants, ce qui affaiblirait l'action ; les autres, au contraire, proposaient d'établir à l'avance le plan de partage, pour prévenir les conflits entre chrétiens, au moment du partage.

Michel Febvre imagine un système-moyen. Il propose que chaque Prince parte en guerre séparément contre les Turcs et garde le territoire conquis les armes à la main; il en serait résulté un concours de vitesse, à qui vaincrait les Turcs au plus vite ; mais, à la liquidation finale, les Princes victorieux auraient pu échanger entr'eux les provinces occupées, soit, de plein gré, soit par voie d'arbitrage. L'arbitre tout trouvé était le Souverain Pontife de Rome; le Pape indiquerait également à chaque Prince la province qu'il devrait attaquer. Voici comment l'auteur développe ses vues, assurément intéressantes et originales :

Pour ce qui est maintenant de la division des terres, il faudroit

laisser à un chacun ce qu'il auroit sur le Turc et en tomber d'accord avant que de rien entreprendre, à moins qu'on ne voulut ensuite quelque échange à l'amiable par voye d'arbitres, pour un accomodement : mais il ne faudroit point faire ces propositions qu'après que la guerre seroit finie et terminée, pour ne pas perdre de temps et ne donner aucun respect au Turc; comme aussi pour ne causer pas de mécontentement par un refus qui pourroit avoir d'autres suites. Quant à ce que vous dites qu'un chacun voudroit assiéger tel pais qu'il lui plairoit et qu'il trouveroit à sa bienséance, je répons qu'on devroit à cette rencontre s'en rapporter au Père Commun de tous les Fidèles, nostre Saint- Père le Pape, qui assigneroit à chaque Prince le pais qu'il auroit à combattre et ne se pas rendre juge en sa propre' cause après quoy on n'auroit rien à démesler n'y à prétendre (p. 542).

Il faut avouer qu'autant qu'il était humainement possible à son époque, Febvre avait prévu une institution supérieure dont l'autorité morale était prépondérante. Mais le temps des croisades était passé et les Princes chrétiens n'étaient plus capables de se réunir sous le même drapeau pour entreprendre une guerre purement religieuse.

(1685-1687) Carte II

Le Roi Soleil, qui avait couvert la France d'une éblouissante gloire militaire et littéraire et dont les armées avaient fait trembler l'Europe, eut, un moment, la pensée de fortifier ses positions, en partageant avec les alliés une partie des provinces ottomanes. Pendant son long règne, Louis XIV a pris part aux guerres de Hongrie (bataille de Saint-Gothard) et à la guerre de Candie (1667) ; il a fait des croisades contre les pirates barbaresques dans toute la Méditerranée ; il a fait bombarder Tunis et Alger. Lorsque le pape Alexandre VII voulut organiser une Sainte-Ligue, le roi de France lui offrit le premier son concours. En 1681, Duquesne menaça les Dardanelles avec dix vaisseaux de guerre2.

Gomme on peut le voir dans ce volume, pendant le règne de Louis XIV, il y eut plusieurs projets de partage de l'Empire ottoman ; de temps à autre, la foi semblait se raviver et

1. Né le 5 septembre 1638, mort le lor septembre 1715. — Cf. K. Koeler, Die orienialische Politik Ludwigs XIV, Leipzig, 1905; A. Chéruel, Pol. ext. de L. XIV {Rev. d'Hist. dipl., 1890, p. 161-173): A. Vandal, Louis XIV et VEgypte, Paris, 1889; Lavisse et Rambaud, Hist. gén., t. VI; Père La Mothe dit de la Hode, Hist. de la vie et du règne de Louis XIV, publ. par Bruzen de la Martinière, La Haye, 1740-1742, 5 vol. ; Bonnemère, La France sous Louis XIV, Paris, 1865, 2 vol.; Comte L. de Carné, Et. hist. sur les règnes de Louis XIV et Louis XV, Paris, 1859; C. Gaillardin, Hist. du règne de Louis XIV, Paris, 1871, 6 vol.; Comte de Mouy, Louis XIV et le Saint- Siège, Paris, 1895 ; R. Thomassy, La question d'Orient sous Louis XIV, Paris, 1841.

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