‹ Cent projets de partage de la Turquie, 1281-1913 (volume 2)Chapitre 162 sur 280 · Paris, 1788, in-8 de 31 p · texte numérisé non relu

Paris, 1788, in-8 de 31 p

PROJET ANONYME 319

et l'Egypte; l'Empereur : la Bavière, la Moldavie et la Valachie; la Russie conserverait la Tartarie Mineure, la Grimée et le Kouban.

Après le partage, former une quatrième Monarchie en faveur de Dom Philippe, composée de la Syrie et de la Palestine. Faire encore trois royaumes avec le Maroc et les trois régences africaines pour un prince d'Espagne, un prince de Sardaigne et le duc de Modène.

Suivent des compensations minimes à accorder à l'Electeur de Bavière, au Roi de Sardaigne et aux Vénitiens (Chypre et Candie), à la Suède, à la Hollande et au Danemark.

Si la Russie et l'Autriche n'admettent pas la France au partage, celle-ci doit s'allier avec la Prusse, la Suède, le Danemark et tous les Princes de la ligue germanique pour donner à la Pologne un roi héréditaire, en lui accordant encore la Valachie, la Moldavie et la Bessarabie.

La liberté des mers serait proclamée pour toutes les nations; les détroits de Constantinople, du Sund, des Dardanelles et de Gibraltar seraient ouverts au monde entier.

Voir au chapitre consacré au projet de Brion de la Tour, comment celui-ci se rapprochait de ces combinaisons.

Carte VIII

Dans le tou rbilion des discussions relatives au partage de l'Empire ottoman, parut, en 1788, une brochure défendant les aspirations slaves, pendant que l'Autriche se préparait à s'allier à la Russie pour faire une guerre commune contre la Turquie*.

La thèse russe fut soutenue parle célèbre écrivain français Yolney, dans son ouvrage : Considérations sur la guerre actuelle des Turcs*. L'auteur rappelle les conquêtes réalisées, en moins de quatre cents ans, par les Turcs, qui possèdent : « un Empire formé de l'une des plus grandes et des plus belles portions de la terre » (p. 7). Au contraire : « il n'y a pas encore un siècle révolu que le nom des Russes était presqu'ignoré parmi nous » (p. 34). Mais les Russes ont l'avenir devant eux tandis que la déchéance de l'Empire ottoman est irrémédiable : « Dans l'ordre moral comme dans l'ordre

1. G. Fr. Chassebœuf comte de Volney, historien et philosophe français qui voyagea en Egypte et en Syrie, né à Craon le 3 février 1757, mort à Paris le 25 avril 1820. Son ouvrage le plus renommé est : Les Ruines. Cf. Laya, Discours de Volney, 1820 ; Daru, Discours à la Chambre des Pairs, le 14 juin 1820 ; Bossange, Notice sur Volney, 1821 ; Berger, Etude sur Volney, 1852 ; Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. VII ; De Pastoret, Discours de réception à l'Académie Française, 1821.

2. Le 16 août 1787, M. de Boulgakow, Ministre de Russie, fut enfermé au Château des Sept Tours de Gonstantinople ; après la Russie, l'Autriche déclara la guerre à la Turquie le 17 décembre 1788 ; le volume de Volney, commencé en octobre 1787, fut terminé le 26 février 1788.

3. Londres, 1788, in-8 de 140 pp., avec une carte relative au partage éventuel de la Turquie, que je reproduis. Tr. en ail. Amsterdam, 1788, in-8.

f. G. DJUVARA. - Cent

physique, lorsqu'une fois un corps s'est mis en mouvement, il lui devient d'autant plus difficile de s'arrêter, qu'il a une plus grande masse » (p. 39). L'attrait des pays chauds avec « un climat admirable et une vie de repos et d'abondance » est infaillible pour ceux qui subissent « un ciel vigoureux, une terre rebelle et par conséquent une vie de travail et de peine » (pp. 41-42). Le philosophe remarque que : « les jouissances des sens ont gouverné et gouverneront toujours les hommes ». Immanquablement la Turquie doit disparaître : « Ce qui s'est passé à Fégard de la Pologne, autorise à penser que les Cours de Vienne et de Pétersbourg pourront s'entendre encore une fois pour un partage » (p. 58).

Mais que doit faire la France, où règne l'opinion qu'on a intérêt à l'existence de l'Empire Turc? « Puisque, dit Volney, dans l'état présent, nous ne pouvons défendre la Turquie, la prudence nous conseille de céder au temps et de nous former un système : et il y a longtemps que l'on eût dû y songer. Du moment que la Russie commença de s'élever, nous eussions dû y voir notre alliée naturelle » (p. 65). D'un autre coté Vôlney ne redoute nullement un accroissement des deux Empires alliés contre la Turquie : « Du moment que la Russie et l'Autriche se trouveront limitrophes, l'intérêt qui les a unies les divisera et leur jalousie réciproque rendra l'équilibre à l'Europe » (p. 71).

Yolney reconnaît la difficulté du partage au sujet de Constantinople : « Il est certain que la possession de cette ville entraîne de tels avantages que le parti qui l'obtiendra aura une prérogative marquée » (p. 71). Pour résoudre cette difficulté, l'auteur propose que l'on restaure l'Empire grec : « peut-être que, par un cas singulier, le trône ravi aux Constantin par les Ottomans, repassera, de nos jours, des Ottomans à un Constantin » (p. 75). C'est le projet i:e Catherine II, que nous avons déjà examiné.

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Volney accorde à l'Autriche : la Serbie, l'Albanie, la Bosnie et toute la côte turque du golfe Adriatique, et à la Russie : la Moldavie, la Bulgarie et la Roumélie. Par les possessions de l'Adriatique, Volney comprend Raguse et les territoires de Venise « en sorte que l'Empereur possédera tout le terrain compris à l'ouest d'une ligne tirée par la hauteur de Vidin à Corfou »; de plus Joseph II « obtiendra un consentement et une garantie pour l'acquisition de la Bavière ». Pour compenser ces concessions, la Grèce, la Morée et l'Archipel auraient fait partie de cet Empire Grec, destiné à un grand -duc russe. Relativement à la navigation, l'auteur déclare : « Nous devons seconder les efforts de la Russie pour rendre le Bosphore libre ».

Volney nous apprend que, à partir du moment où l'on a connu l'intention de la Russie et de l'Autriche de procéder au partage de l'Empire Ottoman « il a été présenté au Conseil divers mémoires tendant à prouver, d'un côté, l'utilité, la nécessité même de prendre part à la conquête, de l'autre à diriger le Gouvernement dans le choix du pays qu'il doit s'approprier ». Les uns conseillent la Morée et Candie; les autres Candie seule ou l'île de Chypre; d'autres enfin l'Egypte. Volney considère que seule l'acquisition de l'Egypte mérite d'être discutée ; mais il s'oppose à cette conquête, qui nécessiterait trois guerres : avec la Turquie, avec l'Angleterre et avec les naturels du pays. De plus, il lui semble odieux et lâche de rompre soudain avec un allié pour devenir son plus cruel ennemi; enfin il faut la paix à la France, pour ramasser toute l'attention sur la situation intérieure. « C'est dans nos foyers et non au delà des mers, que sont pour nous l'Egypte et les Antilles ». Et Volney conclut : « Ainsi, me dira-t-on, il faudra rester spectateurs paisibles des succès de nos voisins et de l'agrandissement de nos rivaux ! Oui, sans doute, il le faut, parce qu'il n'est que ce parti d'utile et

d'honnête ». Et pressentant l'avenir, l'illustre écrivain dit encore : « L'état de choses qui nous environne ne peut pas toujours durer : le temps prépare sans cesse de nouveaux changements, et le siècle prochain est destiné à en voir d'immenses dans le système politique du monde entier » (p. 133). Et il fait encore cette prédiction, qui semble devoir se réalisera cette heure : « L'invasion de la Turquie donnera à l'Asie une autre existence ». Il fait l'éloge des nations orientales : « A bien des égards les peuples de la Turquie sont préférables, pour les législateurs, à ceux de l'Europe et surtout à ceux du nord ». Il conseille aux Russes de ne pas introduire « une imitation servile de mœurs étrangères; chez un peuple, comme chez un particulier, on ne développe de grands moyens qu'autant qu'ils dérivent d'un caractère propre ». Ce conseil devrait être bien médité par les Etats chrétiens de TOrient, appelés depuis peu de temps à la vie politique indépendante.

La dernière réflexion de Volney mérite d'être reproduite : « II n'y a aucun avantage à se faire prophète. Tant que les événemens ne sont point arrivés l'on vous traite de visionnaire; et lorsqu'ils sont réalisés, chacun vous dit comme à Colomb, après la découverte de l'Amérique : cela étoit tout simple et tout le monde Favoit deviné ».

Volney trouva un contradicteur de talent dans Charles de Peyssonnel qui publia sa réplique sous le titre : Examen

4. Ancien Consul général de France à Smyrne, né à Marseille en 4727, mort à Paris, le 12 mai 1790. 11 a encore publié : Situation politique de la France et ses rapports actuels avec toutes les puissances de l'Europe (Neufchàtel et Paris, 2 vol.) dirigé contre l'Autriche. Kaunitz en parle :

du livre intitulé Considérations sur la guerre actuelle des Turcs l qui bat en brèches les prétentions russes.

L'auteur signale la contradiction de Volney, qui, tout en s'élevant contre l'organisation de trop grands Etats, demande, en môme temps, l'agrandissement de la Russie, par l'adjonction de nombreuses provinces enlevées à la Turquie (p. 198-203). Il soutient que l'Angleterre, comme la plupart des Etats d'Europe, a intérêt à empêcher la création de trop puissants Empires, dont la prépondérance détruirait l'équilibre européen (p. 1 13). Quant à l'attitude de la France, Peyssonnel écrit : « Gomment M. de Volne}^ peut-il s'imaginer que la France surtout, qui a une plus grande fortune à perdre qu'aucune autre puissance, ait intérêt à regarder d'un œil tranquille une révolution de celte nature et même à la favoriser ? (p. 319).

Peyssonnel rappelle comment, après la mort de Marie- Thérèse, Joseph II imagina de nombreux projets, qui eussent permis à l'Autriche de communiquer, par le Danube avec la Méditerranée ; ce n'est certes pas l'envie qui lui a manqué d'exécuter ces projets, mais leur inanité en a été vite démontrée (p. 195).

Analysant la nouvelle situation qui serait créée aux populations chrétiennes, Peyssonnel estime qu'elles regretteraient bientôt la liberté dont elles jouissent sous les Turcs, si elles devaient endurer « l'esclavage sous lequel gémissent encore tous les peuples soumis à la domination des Russes » . Poursuivant son idée, l'auteur dresse un tableau très noir de la vie russe : « Est-ce des Russes que M. de Volney ose attendre l'observance des maximes économiques dont il fait

a J'ai lu en entier le très absurde ouvrage de M. Peyssonnel » et Mercy- Argenteau : « Ce Peyssonnel est généralement reconnu pour un extravagant de premier ordre » (Corr., II, p. 281, 287). 1. Amsterdam, 1788.

un si éloquent étalage ? Des Russes qui se sont permis les arts de luxe avant ceux de première nécessité ; des Russes qui, tandis que les deux tiers de leur Empire sont encore en friche et ne présentent que d'épaisses et noires forêts, habitées par des animaux sauvages et des bêtes féroces, tandis que le peuple chez eux est encore malheureux et serf, ont une capitale et une cour, qui égalent et effacent peutêtre en faste, en luxe, en magnificence toutes celles de l'Europe?» (p. 294).

Par contre, Peyssonnel met dans une vive lumière les concessions extrordinaires que le sultan, de bon gré, a accordées aux chrétiens : les capitulations, qu'aucune autre puissance n'aurait concédées (p. 207). La Turquie a tous les moyens nécessaires à lui assurer la place d'une grande Puissance ; il lui manque seulement un grand homme qui les mette en valeur (p. 67).

Voici la conclusion de Peyssonnel : « Si le concours de la nature venoit à placer sur le trône de Constantinople un prince qui eût cette ambition, dont on a vu des exemples, de parvenir à la Monarchie universelle, ou sur les deux trônes de Russie et d'Autriche deux Monarques qui formassent le projet de partager l'Europe et F Asie en deux seuls empires d'orient et d'occident1, j'oserois demander à M. de Volney s'il nous croiroit fort en sûreté dans notre intérieur, où il nous conseille de nous renfermer et de nous circonscrire » p. 323).

Volney trouva un second contradicteur dans Brion de la Tour, dont nous étudierons la réponse dans le chapitre suivant, parce qu'elle contient un nouveau projet de partage de l'Empire ottoman.

1. Allusion à l'entente négociée entre Catherine II et Joseph II, à l'ordre du jour, au moment où Peyssonnel écrivait ces lignes.

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