PROJET DE BRION DE LA TOUR
trefois, gagneroient beaucoup à passer sous la domination de nouveaux conquérants » (p. 5).
Brion de la Tour insiste sur la difficulté pratique de partager un si vaste Empire, sans provoquer de graves mésintelligences, principalement entre la Russie et l'Autriche :« Mais Joseph II ne pensera-t-il pas, comme Catherine II, que Constantinople vaut mieux ? Qui sait si tous les deux n'ont pas les mêmes vues secrètes et si ce ne serait pas là une pomme de discorde? » (p. 21). En se prononçant ainsi, l'auteur semble être au courant des négociations entre les cabinets de Saint- Pétersbourg et de Vienne, dont nous avons déjà parlé.
Brion de la Tour demande ensuite ce que deviendraient tous ces millions de Turcs que l'on voudrait chasser de partout. Toutefois pour satisfaire tout le monde, il essaie de combiner un partage, qui paraît surtout avantageux à l'Autriche.
Il demande la création, dans l'orient européen, de quatre grandes monarchies :
I. Monarchie. — Elle s'étendrait des bouches du Danube jusqu'en Bosnie, exclusivement, et comprendrait aussi les côtes de l'Asie Mineure, avec un territoire allant jusqu'à trente lieues à l'intérieur et une partie des îles de l'Archipel; cette Monarchie serait mise sous le sceptre d'un Prince français, avec Gonstantinople comme capitale;
H. Monarchie. — Elle comprendrait le reste de l'Asie Mineure, les deux Arménies et la Géorgie jusqu'à la Mer Caspienne ; elle serait placée sous Constantin, neveu de Catherine II ; la Russie garderait la petite Tar ta rie, la Crimée et le Kuban ;
III. Monarchie. — Elle réunirait la Pologne, la Courlande et la Bessarabie, entre le Bog et le Dniester et serait gouvernée par le Grand Duc de Toscane, neveu de l'Empereur Joseph II ;
IV. Monarchie. — Elle serait formée de la Syrie et de la Palestine, sous le Duc de Parme.
En dehors de ces quatre Monarchies, on fonderait encore trois Royaumes barbaresques dans le nord de l'Afrique, parmi lesquels le Maroc. L'Egypte reviendrait à la France ; la Valachie, la Moldavie et la Bessarabie, du Dniester au Danube, échoieraient à l'Empereur d'Autriche.
Les tendances de ce projet sautent aux yeux : la Russie était étouffée dans l'Asie Mineure, sans obtenir un kilomètre de littoral et tout le reste était réservé à l'Autriche et à la France. De même que Volney avait trop secondé les vues de la Russie, Brion de la Tour accentue trop les désirs français el autrichiens. Pour les mettre d'accord, la Turquie, avec son impassibilité toute orientale, resta passive au milieu de cette tourmente passagère, se contentant, comme un vaisseau surpris par la tempête, de jeter, de temps à autre, un morceau de territoire, comme lest, pour pouvoir se faufiler à travers ces intrigues diplomatiques.
Il n'est pas sans intérêt de rappeler qu'au cours de cette même année de 1778, les Anglais encouragés par les dissentiments existant entre la Russie et l'Autriche, proposèrent à Catherine II de se partager mutuellement l'influence dans l'orient de l'Europe et dans l'Extrême-Orient ; l'Impératrice de Russie refusa. Le cabinet de Londres s'entendit alors avec celui de Berlin et la convention du 13 août 1788 fut conclue, par laquelle l'Angleterre et la Prusse prenaient l'engagement d'aller toujours d'accord dans toutes les affaires de l'Orient et du Nord. A partir de ce moment, la Grande- Bretagne s'imposa comme un facteur déterminant dans les c onflits de l'Empire ottoman avec ses nombreux adversaires; la Turquie se trouva bien de cette protection anglaise ; on peut même dire que sa perte fut évidente au moment seulement où cette protection lui fut retirée.
W. Fr. Comte de Hertzberg a été un grand Ministre des Affaires étrangères du grand Roi de Prusse Frédéric II ; lorsque Frédéric-Wilhelm II monta sur le trône, il le confirma dans ce poste élevé et ne cessa de l'entourer de son estime. Le rôle de Hertzberg était alors si grand dans l'état prussien, que l'Empereur Joseph II d'Autriche écrivait au Comte de Mercy-Argenteau le 15 octobre 1786 : « Du reste, il laisse faire Hertzberg tout ce qu'il veut et paraît trouver commode de se décharger ainsi du poids de penser lui-même à sa convenance et aux suites que cette démarche peut entraîner. » L'œuvre politique de Hertzberg a été jugée comme suit par l'éminent historien allemand Martin Philippson : « On peut penser ce qu'on voudra au sujet des projets de Hertzberg; on peut lui reprocher d'avoir négligé la tâche allemande qui incombait à la Prusse, ainsi que son caractère remuant et curieux ; mais on ne pourra jamais nier qu'il fit
1. Né en 1725, à Lottin (Poméranie), mort le 27 mai 1795. Conseiller de Légation (1747), mit en ordre les archives prussiennes ; Membre de l'Académie (1752), Conseiller intime (1757), Ministre des Affaires Etrangères, après le Comte de Podewils. 11 a écrit plusieurs ouvrages, surtout en français : Œuvres, Hambourg, 1789-95, 3 vol. ; Œuvres pol., Paris, 1795, 3 vol. Cf. P. -F. Weddigen, Hertzbergs Leben, Bremen, 1797 ; Mirabeau, Hist. secr de la cour de Berlin, 1788 ; E.-L. Posselt, Hertzbergs Leben, Tùbingen, 1798 ; G. Dressler, Fr. II und Hertz., Breslau, 1882 ; K. Kranel, Hertz, als Minister Fr. Wilh. Il, Berlin, 1899 ; A.-Th. Preuss, Ewald Friedrich Graf von Hertz, Berlin, 1909 ; Jorga, V, p. 49 ; Zinkeisen, VI, p. 671-697, 786-792 ; W. Kalinka, La Diète de quatre ans (en pol.) Léopol,
de Berlin, de la Prusse, le centre de la politique européenne l ».
A son tour, voici comment, l'historien Sybel raconte l'activité politique de Hertzberg :
Léopold (Empereur d'Autriche) trouvait devant lui le Ministre de Prusse, le vieux comte de Herzberg, qu'un demi-siècle auparavant le grand Frédéric avait nommé son élève en diplomatie et qui avait beaucoup appris sous un tel maître... N'ayant d'autre pensée que d'assurer les progrès de la Prusse, le comte de Hertzberg sut faire concourir l'Europe tout entière à ce dessein... Il était d'avis qu'il fallait laisser aux deux cours impériales, victorieuses sur le Danube, une petite part de leur butin, mais obtenir d'elles des avantages équivalents pour la Prusse. Ainsi, la Russie devait donner une partie de la Finlande à la Suède, et l'Autriche une partie de la Gallicie à la Pologne, en échange la Pologne aurait cédé à la Prusse les villes de Dantzig et de Thorn et la Suède une partie de la Poméranie. Quant aux Turcs, ils n'auraient eu qu'à remercier le ciel d'en être, grâce à l'intervention de la Prusse, quittes à si bon marché... Quanta l'Allemagne, l'acquisition de Dantzig et de la Poméranie lui était aussi avantageuse que le partage de la Turquie entre les Autrichiens et les Russes lui eût été préjudiciable... Le plan de Hertzberg avait pour but évident l'agrandissement de la Prusse; c'en était assez pour décider l'Empereur à le repousser énergiquement. Léopold aurait renoncé à toute espèce de conquête sur le Danube plutôt que de laisser la Prusse se fortifier sur la Baltique2.
Enfin, A. Sorel3 en parle en ces termes :
1. Geschichte des preussischen Staatswesens vont Tode Friedrich des Grossen bis zu den Freiheitskriegen, Leipzig, 1880-82, I, p. 177. Cf. le Chapitre : Hertzberg ; ses plans pour V agrandissement de la Prusse, dans Pitt et Fr. Guillaume II, par J.-H. Creux, Paris, 1886, p. 11-20 : « Toutefois son génie (de Hertzberg) était plus actif pour concevoir, que hardi pour exécuter et il désirait beaucoup ne pas avoir à entrer dans le conflit. Il voulait s'agrandir sans faire la guerre. » Consulter aussi le ch. xi : Diverses propositions de Hertzberg (p. 54-57) ; La politique prussienne en Orient à la fin du siècle dernier (Revue des Deux Mondes, 1883, t. LX, p. 660-680 ; F. Clément-Simon, La pol. de la Prusse en Or., 1763-1871 {Rev. d'Hist. dipl., 1908, p. 383-415).
2. H. de Sybel, Hist. de l'Eur. pendant la Révol. fr., tr. p. Marie Bosquet, Paris, 1869, I, p. 170-172.