DU MONTÉNÉGRO ET DE LA ROUMANIE
Les affaires semblaient ainsi s'arranger. Mais l'Orient est la perpétuelle poudrière prête à éclater. D'un côté, l'assassinat du grand vizir Mahmoud Ghefket Pacha et son remplacement par le Prince Saïd Halim changeait la situation politique à Gonstantinople. D'un autre côté, les quatre puissances balkaniques, d'accord pour entreprendre une action commune contre la Turquie, ne le furent plus, lorsqu'il s'est agi d'en partager les dépouilles opimes; cette dangereuse perspective a été souvent envisagée par les auteurs des différents projets que nous venons de parcourir. Une conflagration entre la Bulgarie, la Serbie et la Grèce était sur le point d'éclater, lorsque l'empereur de Russie intervint, avec tout son prestige et toute son autorité auprès des petites puissances slaves.
Voici le texte du télégramme identique envoyé le 8 juin 1913 de Moscou, par l'empereur de Russie aux rois de Bulgarie et de Serbie :
La nouvelle de l'entrevue projetée à Salonique entre les ministres présidents des quatre pays alliés qui, par la suite, se rencontreraient à Saint-Pétersbourg, m'a fait le plus grand plaisir. Cette intention semblait indiquer le désir des Etats balkaniques de s'entendre et de consolider l'alliance qui jusqu'à présent a donné les résultats les plus brillants. C'est avec un sentiment pénible que j'apprends que cette décision n'a pas été mise à exécution et que les Etats balkaniques paraissent se préparer à une guerre
fratricide qui pourrait ternir la gloire qu'ils ont acquise en commun.
Dans un moment aussi grave, je fais appel directement à Voire Majesté, ainsi que m'y obligent mon droit et mes devoirs. C'est à la Russie que les deux peuples bulgare et serbe ont remis, par acte de leur alliance, la décision de tout différend relatif à l'application des termes du traité et des conventions qui s'y réfèrent. Je demande donc à Votre Majesté de rester fidèle aux obligations contractées par elle et de s'en rapporter à la Russie pour la solution du différend actuel entre la Bulgarie et la Serbie.
Considérant la fonction d'arbitre non pas comme une prérogative, mais comme une obligation pénible à laquelle je ne saurais me soustraire, je crois devoir prévenir Votre Majesté qu'une guerre entre les alliés ne pourrait me laisser indifférent. Je tiens à établir que l'Etat qui aurait commencé cette guerre en serait responsable devant la cause slave, et je me réserve toute la liberté quant à l'attitude qu'adoptera la Russie vis-à-vis des résultats éventuels d'une lutte aussi criminelle.
L'arbitrage fut accepté par la Bulgarie et par la Serbie, mais avec des réserves formelles. En effet, le 11 juin 1913, le roi Ferdinand de Bulgarie répondit au Czar par le télégramme dont la teneur suit :
J'ai reçu la dépêche par laquelle Votre Majesté, dans sa sollicitude pour la paix et la cause slave, en appelle directement à moi au sujet de la grave crise que subissent nos relations avec nos alliés et qui n'a malheureusement été suscitée que par euxmêmes. Je dois à la vérité rappeler à Votre Majesté que, profondément pénétré de la responsabilité qu'il aurait à assumer en suivant une autre voie, mon gouvernement a d'avance répondu aux sentiments de Votre Majesté. Dès le 13 avril dernier, en effet, il s'adressait à M. Sazonow pour le prier de faire cesser la surexcitation des deux côtés de la frontière en invitant les deux parties à se soumettre à l'arbitrage prévu dans leur traité d'alliance. Cette invitation ayant été faite, mon gouvernement l'a immédiatement acceptée. Quant au gouvernement serbe, il ne fit que continuer une politique dont la dernière manifestation a été la déclaration de M. Pachitch à la Skoupchtina. Elle a produit dans mon pays une émotion d'autant plus grande qu'elle a été rendue publique au moment où la rencontre des présidents du conseil se préparait. Votre Majesté ne refusera donc pas de reconnaître que
la Bulgarie a été fidèle à sa parole et qu'elle attend toujours que l'arbitrage soit également et, à son exemple, accepté par la Serbie et que c'est bien le gouvernement serbe qui, en se dérobant à cet arbitrage et en accumulant les manifestations hostiles contre la Bulgarie, continue à provoquer les dangers d'une lutte fratricide.
Cette lutte, moi et mon gouvernement la déplorerions plus que qui que ce soit. Nous voulons sincèrement l'éviter bien que nous ne pouvons aller à rencontre des sentiments unanimes d'indignation que provoquent chez tout mon peuple, au lendemain d'efforts inouïs et de glorieuses victoires, les tentatives de nos alliés qui veulent lui arracher, au mépris du droit et de la foi jurée, les fruits les plus sacrés de ses efforts et de ses victoires. La Bulgarie n'a pas seulement des droits sur la Macédoine. Elle a des devoirs inéluctables envers des populations qui ont toujours été et qui veulent rester à tout prix bulgares et Votre Majesté voudra bien se souvenir que ces devoirs ont été, pendant de longues années, reconnus par la Russie elle-même.
Le texte du télégramme du roi Pierre de Serbie n'a pas été publié, mais on sut que ses réserves étaient tout aussi catégoriques.
Le conflit surgi entre les alliés et les raisons qui militaient pour la soumission des quatre puissances à un arbitrage ont été bien exposées dans un télégramme que M. Venizelos, président du conseil des ministres de Grèce adressa au Temps, le 24 juin 1913 :
La situation actuelle, si inquiétante pour la paix en Orient, démontre surabondamment que dans le recours à l'arbitrage réside l'unique moyen de sauvegarder l'intérêt supérieur de l'alliance balkanique. Mais pour que l'arbitrage porte tous ses fruits il doit être exercé par une même autorité arbitrale et simultanément pour tous les alliés.
Ce serait d'autant plus rationnel que la guerre fut menée solidairement par les Etats alliés, et que d'ailleurs les territoires libérés ont été, aux termes du traité de paix, cédés à tous les alliés sans distinction, et qu'enfin quelques-uns de ces territoires sont l'objet des revendications de trois Etats alliés à la fois.
Nous devons encore espérer que ceux-ci n'oublieront pas jusqu'au bout que la lutte commune a été entreprise par eux en vue
d'assurer aux populations balkaniques des réformes sérieuses. Puisque l'effondrement rapide et complet de la puissance militaire ottomane a ouvert la question de la répartition des pays affranchis et puisque les tendances chauvines qui se font jour dans les pays balkaniques rendent de plus en plus difficile une entente directe entre les intéressés, il est évident que le recours à l'arbitrage s'impose.
J'ajouterai même que jamais ce moyen de solution pacifique des différends internationaux n'a été plus indiqué que dans les circonstances actuelles, où le conflit surgit non entre ennemis, mais entre amis et alliés, et précisément à propos de la cause qu'ils ont victorieusement entrepris de défendre en commun. En se laissant entraîner à la guerre, au sujet du partage, les coalisés se discréditeraient et provoqueraient la réprobation du monde civilisé.
La guerre ne constituerait d'ailleurs pas une solution définitive. Elle ne serait qu'une simple et brève étape dans la reprise des luttes sanglantes qui, durant tant de siècles ont marqué la vie des peuples balkaniques jusqu'au jour où la domination turque s'est imposée à eux tous. Ce réveil des anciennes rivalités serait d'autant plus fatal que si d'une part chacune des nationalités balkaniques présente une grande force de résistance ethnique, d'autre part aucune ne possède une supériorité numérique pouvant lui assurer l'hégémonie sur les autres.
Point n'est besoin que j'ajoute que l'acceptation de l'arbitrage ne présuppose point la renonciation a priori des revendications de chacun des alliés. La Bulgarie demande à régler son différend avec la Serbie sur la base du traité conclu entre elles. La Serbie réclame une revision de ce traité qu'elle considère comme caduc, pour les motifs qu'elle avance.
La Grèce estime, de son côté, qu'un traité conclu entre des tiers, traité qu'elle ignorait et qu'elle ne connaît pas davantage actuellement, ne saurait influer sur le partage, au moins en ce qui la concerne.
Si en soumettant leur cause à l'autorité arbitrale les quatre alliés se désistent d'avance de leurs points de vue respectifs, il va sans dire que la sentence à intervenir doit être obligatoire pour les parties.
M. Danef remplaça M. Guechof à la tète du gouvernement bulgare, qui, malgré les conseils de prudence donnés de toutes parts, fit attaquer brusquement, dans la nuit du 29 au 30 juin,
les positions occupées par les Serbes et les Grecs en Macédoine. Il est vrai que ces derniers réussirent à récupérer leurs positions respectives. Quoique non déclarée officiellement, la guerre existait de fait. L'opinion publique européenne blâma sévèrement le procédé des Bulgares. Le Journal des Débats le jugeait ainsi :
11 faut reconnaître que du commencement à la fin de la grande entreprise balkanique, les Bulgares ont pris pour devise : la fin justifie les moyens. Ils ont cherché à berner tout le monde : leurs alliés, leurs voisins et leurs patrons supposés. Dès la conclusion du traité du 13 mars 4912, ils ont manqué de bonne foi envers les Serbes. A deux reprises, ils ont attendu que la mobilisation fût commencée, au mois de septembre, pour arracher au général Putnik, chef de l'état-major serbe, une modification de la convention militaire. Comment, en un pareil moment, aurait-on pu rompre l'alliance? C'était la carte forcée. De même, on trompa la Roumanie en lui déclarant catégoriquement que le statu quo territorial ne serait point changé. Même, on peut le dire, on trompa la Russie, qui se vit entraînée à accepter certains changements exclus des prévisions premières. Puis, durant toute la campagne on mena les opérations dans un intérêt exclusivement bulgare sans se préoccuper un instant des intérêts des alliés. Les négociations diplomatiques furent conduites dans le même esprit.
Le roi Constantin, dans son message au Parlement grec, condamna durement l'agression bulgare :
Faisant usage de moyens frauduleux et arbitraires, oubliant ses obligations envers ses alliés et les cruels enseignements du passé, la Bulgarie a pris les armes contre les alliés, profanant ainsi la sainteté de la cause de la première guerre.
Devant cette conduite inqualifiable, le devoir des autres alliés est tout tracé. Ils doivent serrer les rangs en face des gloutons et défendre l'équilibre des Balkans.
La Grèce rappela M. Panas, son ministre de Sofia et déclara la guerre à la Bulgarie.
Le Temps, traitant cette lutte fratricide de démence balkanique^ établit comme suit les responsabilités :
Il est aujourd'hui établi que c'est l'armée bulgare qui a dessiné l'attaque. Le gouvernement de Sofia parait disposé d'ailleurs à la désavouer. Il ne peut méconnaître toutefois le tort que lui fera ce désaveu. Un gouvernement qui s'avoue impuissant à empêcher son armée d'attaquer ses propres alliés ne se grandit pas dans l'opinion du monde.
De son côté, Y Indépendance Belge, du 8 juillet 1913, est du même avis :
C'est la Bulgarie, sans contestation possible, qui est responsable de ce que l'irrémédiable se soit accompli, car il est maintenant formellement établi que son agression contre les Serbes et les Grecs était minutieusement préparée. La Bulgarie a pu croire qu'il lui suffirait de s'emparer de certaines positions présentant une réelle importance stratégique pour soutenir à Saint-Pétersbourg, avec des chances absolues de succès, ses prétentions sur des territoires dont la Serbie et la Grèce lui contestent la possession.
Cette constatation impartiale de la presse européenne reçut, plus tard, une haute consécration dans le message, par lequel le roi Garol de Roumanie ouvrit le Parlement le 3 (16) juillet :
La guerre a éclaté de nouveau dans les Balkans, provoquée cette fois sans déclaration préalable par la Bulgarie contre ses propres alliés.
Mon Gouvernement a dû prendre les mesures indiquées pour maintenir la situation qui appartient à la Roumanie en présence du nouvel état de choses dans la Péninsule Balkanique.
Le gouvernement serbe rappela de Sofia son ministre, M. Spalaïkowitch, et notifia dans les termes suivants la rupture des relations diplomatiques au gouvernement bulgare (6 juillet) :
L'armée bulgare, forte de plus de 100.000 hommes, a franchi la ligne de démarcation avec son artillerie le 17-30 juin, à deuxheures du matin, et a attaqué par surprise les avant-postes serbes, en ouvrant un combat acharné dans lequel elle n'a même pas ménagé les blessés serbes sur le champ de bataille.
Surprise par cette attaque inattendue, notre armée a été obligée de se défendre et de repousser l'ennemi. La nouvelle de cette
attaque inqualifiable de la part de la Bulgarie contre son alliée a produit une consternation en même temps qu'une révolte, aussi bien dans l'armée que dans la population civile serbes. Elle a tué la foi dans la sincérité des déclarations pacifiques faites dernièrement par le gouvernement bulgare.
Tout ce qui est survenu après cet événement a confirmé le gouvernement serbe dans la conviction que la Bulgarie était déterminée à l'avance à résoudre par la force le désaccord, bulgaro-serbe. Les papiers trouvés sur des officiers bulgares attestent, aussi bien que leurs déclarations, les intentions hostiles du gouvernement bulgare envers la Serbie.
Toutes les autres attaques sur les différents points delà frontière serbe, telles que près de Zaïtchar, Pirot, etc., aussi bien que tous les événements qui se sont succédé depuis l'agression sournoise et inattendue, tout cela est de nature à accréditer et à confirmer la conviction que le gouvernement bulgare, guidé par une haine et par une inimitié inexplicable, a voulu imposer sans la déclarer préalablement la guerre à la Serbie, et de cette manière rompre le traité d'alliance et d'amitié.
En constatant ces faits inattendus et regrettables, le gouvernement serbe suspend dès aujourd'hui tous rapports avec la Bulgarie, et en rappelant son ministre de la cour de S. M. le roi de Bulgarie, confie la protection de ses intérêts et de ses sujets au représentant à Sofia de S. M. l'empereur de toutes les Russies.
Voici également le texte de la proclamation publiée le 21 juillet, à Belgrade, sous la signature du roi et des ministres :
Mes chers Serbes, il m'est arrivé ce à quoi je ne m'attendais pas. Les Bulgares, nos frères de sang et de religion, nos alliés, ont inhumainement massacré des blessés, déchiré notre traité à coups d'épée, et détruit notre amitié et notre fraternité. Voici déjà huitjours qu'à Outchepovlice, en Macédoine, et aux anciennes frontières de notre patrie on livre des combats sanglants, on verse un sang fraternel. Le cœur de nos héros se serre et les Serbes tombés à Andrinople ont tressailli dans leurs tombes. Les Bulgares ont oublié l'aide fraternelle des Serbes. Ils ont oublié le sang versé et les héros tombés sur les champs de bataille en Thrace. Ils ont offert au slavisme et au monde civilisé un exemple méprisable d'ingratitude et de cupidité. La manière de faire, contraire à la fraternité, des Bulgares, m'a douloureusement peiné; elle a blessé mes sincères sentiments slaves. Que la responsabilité des crimes commis envers le slavisme et envers l'humanité
retombe sur celui qui les a commis. Il le faut, pour le pays des Nemanitch, que vous arrosez de votre sang vermeil, délivré et reconquis au serbisme. Les héros tombés dans cette glorieuse guerre vous appellent et vous conjurent de les venger. Défendeznous, nous et nos fidèles et héroïques alliés, les Grecs, contre cette calamité. Les nobles Monténégrins luttent à nos côtés pour défendre le pays des Serbes. Les intérêts vitaux de la patrie me forcent, le cœur gros, à appeler mon héroïque armée pour qu'elle se montre avec son abnégation et son héroïsme, digne des héros glorieux des batailles de Koumanovo, Prilep, Monastir et Andrinople. Que Dieu protège mes chers soldats ! Cette triste guerre m'est imposée.
Toute la péninsule balkanique étant en feu, la Roumanie ne pouvait rester les bras croisés.
Le 3 juillet 1913, la Roumanie mobilisa son armée; dès le 5 juin, M. T. Maïoresco, Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, avait fait connaître aux grandes puissances que : « si la guerre éclatait entre les alliés balkaniques, la Roumanie se verrait obligée de sortir de sa réserve ». Ce point de vue représenta, de tout temps, le sentiment unanime du pays. Par une note circulaire du 17 janvier 1903, M. Jean J. Bratiano, chef du parti national libéral, alors ministre des Affaires étrangères, avait prévenu les grandes puissances en ces termes :
Les affaires de Macédoine spécialement sont l'objet de nos préoccupations incessantes, car elles intéressent l'avenir d'une nombreuse population d'origine roumaine et l'équilibre politique de la péninsule. Je n'ai pas besoin d'insister et de développer les raisons pour lesquelles rien de ce qui atteint cet équilibre ne peut laisser la Roumanie indifférente1.
Les partis politiques étaient d'accord sur ce point et tout esprit impartial partageait cette manière de voir. La comtesse de Flandre, mère du roi Albert de Belgique et sœur du roi Carol de Roumanie me disait textuellement le 9 no-
1. Voir aussi à l'Appendice (N° XI) la déclaration de M. Bratiano (1912).
vembre 1911 : « Les Bulgares profiteront de la guerre italoturque pour provoquer des complications dans les Balkans, ce qui pourrait entraîner dans le conflit la Roumanie, car tout ce qui se ferait en Orient en dehors de vous, se ferait contre vous. » L'illustre et clairvoyante princesse, en formulant cette phrase lapidaire, vit juste dans l'avenir.
Le 27 juin (10 juillet) 1913, la Roumanie déclara la guerre à la Bulgarie, par la note suivante de M. T. Maïoresco :
Le gouvernement roumain a prévenu à temps le gouvernement bulgare que si les alliés balkaniques allaient se trouver en état de guerre, la Roumanie ne saurait pas garder la réserve qu'elle s'est imposée jusqu'à présent dans l'intérêt de la paix et se verrait obligée d'entrer en action.
Le gouvernement bulgare n'a pas cru nécessaire de répondre à cette communication. Au contraire, malheureusement, la guerre a éclaté d'abord par de brusques attaques des Bulgares contre les troupes serbes sans même observer les règles élémentaires des notifications préalables, qui auraient témoigné au moins du respect des conventions et usages internationaux.
En présence de cette situation, le gouvernement roumain a donné l'ordre à l'armée roumaine d'entrer en Bulgarie.
S. A. R. le prince Ferdinand de Roumanie, héritier de la couronne, fut nommé généralissime de l'armée roumaine.
A la déclaration de guerre de la Roumanie, le gouvernement bulgare répondit par la note ci-après, adressée aux puissances :
Après que le gouvernement bulgare a demandé la médiation de la Russie pour la cessation des hostilités avec la Grèce et la Serbie, et pour rétablir les rapports pacifiques; après que, pour ce motif, nos troupes, qui avaient pénétré sur le territoire serbe, eurent été rappelées, au moment où nous pouvions croire que la paix allait être rétablie dans les Balkans, le gouvernement roumain nous annonce qu'il a donné l'ordre à ses troupes de franchir la frontière bulgare, prenant pour prétexte les incidents militaires survenus entre la Bulgarie, la Serbie et la Grèce.
Attirez l'attention du gouvernement près duquel vous êtes accrédité, sur les nouvelles complications que fait naître, dans
les Balkans, une intervention armée dans la région où il n'est resté que des femmes et des enfants sans défense.
Enfin, considérant que la récente conférence de Pétersbourg a résolu la question des prétentions territoriales de la Roumanie, et que toute nouvelle prétention roumaine ne saurait être légitime, protestez aussi énergiquement que possible contre l'acte injustifié de la Roumanie qui pénètre avec des hommes armés sur le territoire national bulgare.
On remarquera que le cabinet de Sofia traitait d' « incidents militaires » les batailles en règle, où des milliers de soldats tombèrent de part et d'autre.
La Bulgarie crut encore être très habile en ordonnant à ses troupes de n'opposer aucune résistance aux troupes roumaines. Cette trop tardive malice fut ainsi jugée par Vlndèpendance Belge (13 juillet) :
Le roi Ferdinand, dans les graves circonstances que traverse son pays, n'a pas hésité à adopter cette attitude, mais il est à remarquer qu'il ne pratique cette politique de la non-résistance que vis-à-vis de la Roumanie, alors qu'il a parfaitement admis la rupture des relations avec la Grèce, la Serbie et le Monténégro, avec lesquels la Bulgarie est régulièrement en guerre et cela même du fait d'une agression des Bulgares contre les Serbes et les Grecs. Il y a là une situation de fait qui enlève toute valeur morale à la décision du gouvernement de Sofia, car il serait par trop facile, en vérité, de provoquer délibérément la guerre contre des adversaires dont on croit avoir aisément raison et de refuser la guerre que vous déclare un adversaire qui a les chances les plus sérieuses de vous réduire par la force des armes.
Les Bulgares affolés commirent d'horribles massacres de chrétiens à Nigrita, à Serès et à Demir-Hissar. Le 12 juillet, le roi de Grèce, indigné, envoya au Ministère des Affaires étrangères d'Athènes le télégramme suivant :
Quartier général,
La 6e division rapporte que des soldats bulgares, exécutant l'ordre de leur capitaine, ont enfermé dans la cour de l'École du métropolite de Demir-Hissar deux prêtres et plus de cent notables
qu'ils ont massacrés. Le commandant de la division a ordonné de déterrer les cadavres et le crime a été ainsi confirmé. En même temps, les soldats bulgares ont violé des jeunes filles. L'une d'elles ayant résisté a été tuée et son cadavre mis en pièces.
Protestez en mon nom auprès des représentants des puissances civilisées contre ces monstres à face humaine.
Protestez auprès du monde civilisé entier et déclarez qu'à mon regret je me verrai obligé de me venger afin d'inspirer la terreur et de faire réfléchir ces monstres avant qu'ils commettent de pareils crimes. Les crimes des Bulgares dépassent toutes les horreurs des époques barbares passées et prouvent qu'ils n'ont plus le droit de compter parmi les peuples civilisés.
Le roi du Monténégro télégraphia au roi de Grèce :
Je suis profondément indigné des atrocités commises par les soldats bulgares contre les populations grecques pacifiques de Sérès, Demir-Hissar et autres villes de Macédoine. 11 est triste de voir qu'au xxe siècle de pareilles horreurs, qui déshonorent nos alliés d'hier, puissent être commises. Le monde civilisé ne manquera pas de flétrir ces sauvageries inouïes.
J'exprime mon admiration à Votre Majesté et à sa vaillante armée, qui n'ont pas procédé à des représailles contre les chrétiens avec lesquels nous avions entrepris, au prix de tant de sacrifices, une guerre de libération. Mais si les atrocités bulgares se reproduisent, il n'est personne qui n'approuverait Votre Majesté de recourir à des représailles pour refréner les instincts sanguinaires dont fait preuve notre ennemi commun.
Les massacres ayant été contestés en Bulgarie, le ministre de Grèce, M. Romanos, remit, le 18 juillet, à M. Pichon la note suivante :
S. M. le roi des Hellènes a pris connaissance d'un télégramme adressé au journal de Londres Evening News, par lequel S. M. le roi Ferdinand demande une enquête internationale sur les atrocités commises en Macédoine par l'armée bulgare.
Le roi Constantin fait d'abord observer qu'il a vu de ses propres yeux les faits que le roi Ferdinand nie, sans avoir été sur les lieux et uniquement sur la foi de ses ministres.
En adressant à toute l'Europe sa protestation contre les horreurs bulgares et en dénonçant les crimes qui ont été commis, le
roi Constantin, qui cite des dates, des endroits et des faits précis, a tenu à convier lui-même le monde civilisé tout entier à constater les actes de sauvagerie qui ont mis pour toujours la Bulgarie en dehors des lois de la civilisation et de l'humanité.
La Grèce réclame à haute voix l'envoi sans aucun retard des représentants du monde civilisé, car si les ruines de la ville de Sérès, de Nigrita, de Doxato et de tous nos villages détruits sans qu'aucune bataille ait jamais été livrée à leur proximité, resteront longtemps à leur place pour attester que l'armée du roi Ferdinand a passé par là, les milliers de cadavres de Grecs égorgés, mutilés, brûlés vifs, les affreux restes des vieillards, des femmes et -des enfants massacrés ne peuvent rester sans sépulture.
Comme première mesure urgente le gouvernement hellénique demande que tous les consuls généraux résidant à Salonique reçoivent de leurs gouvernements l'ordre de se rendre immédiatement sur les lieux mêmes afin d'examiner si un Bulgare quelconque a été maltraité par l'armée grecque dans les districts de Kilkitch, Doiran, Stroumitza, Demir-Hissar, Melnik et Nevrokop où les divisions grecques ont passé.
Les habitants de tous les villages bulgares de ces districts, leurs familles, leurs biens sont protégés par l'armée grecque, aussi bien que les familles et les biens des Grecs.
Un grand nombre de paysans bulgares, supposant l'armée grecque capable d'imiter les actes de l'armée bulgare, voulaient accompagner dans leur fuite les troupes bulgares. Mais ils n'ont pu suivre la retraite trop rapide de l'armée et ont dû s'arrêter pour essayer de rentrer chez eux. Tous ces malheureux sont l'objet de la sollicitude de nos autorités militaires ; des vivres leur sont distribués régulièrement aussi bien qu'aux Grecs et aux Turcs.
Les consuls généraux verront tout cela. Ils auront ensuite à visiter les districts de Guevgueli, de Doiran, de Nigrita, de Sérès, de Demir-Hissar, de Zichna et de Drama, pour constater que les accusations que nous avons formulées contre l'armée bulgare étaient au-dessous de la vérité.
Des correspondants spéciaux du Temps, du Times, du Secolo, du Figaro, du Daily Telegraph, de la Tribuna, de la Pall Mail Gazette, du Corriere délia Sera, etc., sont déjà sur les lieux ; d'autres arrivent tous Jes jours. Tous ces témoins autorisés sont à même de voir, et pourront dire ce qu'ils ont vu.
Hier encore les consuls généraux d'Autriche-Hongrie et d'Italie à Salonique se sont rendus à Sérès. S. M. le roi nous fait savoir que les consuls généraux d'Italie et d'Autriche revenus de Sérès Djuvara. 30
lui ont déclaré que les atrocités commises par les Bulgares dépassent en horreur ce que l'on avait appris au début *.
Ils ont connu les noms des officiers bulgares qui y ont pris part.
Dans le même ordre d'idées, le roi Constantin de Grèce, adressa, plus tard, le télégramme suivant :
Livonno (quartier général), 16/29 juiliet. A M. Venizelos, premier ministre de Grèce, Bucarest.
Les Koutzo-Valaques de Meglène ont été traités avec beaucoup de bienveillance par nos autorités et par la population grecque, qui se trouve en très bonnes relations avec eux.
Notre cavalerie n'a jamais été dans les environs de Sérès. Aucun village, de n'importe quelle nationalité, n'a été brûlé par nos troupes.
Un très petit nombre de villages seulement ont été incendiés par des obus au cours des batailles. Les populations de toutes les nationalités sont excessivement bien traitées par nos troupes. Les Bulgares continuent à incendier et cà massacrer tout sur leur passage et ils cherchent à nous accuser de leurs méfaits pour tromper l'opinion publique.
Hier encore, en se retirant après leur défaite, ils ont incendié Djamaya que nous n'avons pas encore occupée.
J'invoque le témoignage de tous les représentants de la presse étrangère qui se trouvent avec mon armée et qui pourraient certifier les mensonges venant de Sofia.
1. Effectivement, le Consul général d'Autriche-Hongrie à Sale-nique adressa à son Gouvernement un rapport officiel où il constate : 1° que les Bulgares bombardèrent la ville de Sérès sans défense avec quatre canons, pillèrent et incendièrent les plus beaux quartiers de fond en comble, occasionnant des dégâts de 45 millions de francs; 2° que 50 notables furent massacrés et que plusieurs personnes ont péri dans les flammes; 3° que cinq dépôts de tabac furent incendiés, occasionnant des dégâts de 2.500.000 francs; 4° qu'à Doxato, plusieurs centaines de femmes et de jeunes filles furent trouvées massacrées par les Bulgares; 5° qu'àDemir- Hissar, 140 personnes furent également massacrées ; 6° que 20 Grecs de Sérès furent massacrés dans la propriété de P. Pantza: 7° que les propriétés de la commune hellénique de Sérès furent incendiées, occasionnant des dommages de plus de 3 millions de francs. — Le Vicomte du Halgouët, Conseiller de la Légation de France à 'Athènes, chargé par le Gouvernement de la République de faire une enquête sur les massacres et pillages des Bulgares, confirma ces faits; le Consul général d'Italie à Salonique en arriva à la même conclusion. Enfin le Consul d'Angleterre à Andrinople consigna dans un rapport officiel, les excès commis par les Bulgares à Andrinople contre les notables grecs. — Les femmes musulmanes furent forcées de se convertir et d'épouser malgré elles des Bulgares {Le Temps).
L'armée roumaine occupa successivement Turtukaïa, Dobritch, Balcik, Plcvna, Vratza et s'approcha de Sofia. L'escadrille bulgare s'étant réfugiée à Sébastopol, fut désarmée par les autorités militaires russes.
A l'occasion de l'occupation par l'armée roumaine de la ligne Turtukaïa-Balcik, S. A. R. le prince Ferdinand, généralissime, a lancé la proclamation suivante :
C'est forcée par les circonstances et non par hostilité pour le peuple bulgare, que l'armée roumaine a franchi les frontières de la Bulgarie.
Notre but est de mettre fin à un état de choses dangereux pour tous les pays voisins de la Bulgarie et qui pèse même sur la population bulgare.
Si, pour atteindre ce but, nous sommes forcés d'employer les armes, la population pacifique n'a nullement à s'inquiéter. Le soldat roumain est tout aussi discipliné que brave et il sera plein de douceur et de bienveillance pour la population des villages et des villes, pour la liberté de laquelle il a versé son sang avec tant de générosité en 1877, à côté de la brave armée russe.
Que chacun se livre donc à ses occupations quotidiennes, certain qu'il n'a à craindre aucun danger, aucun mal de la part de l'armée roumaine.
Le commandant en chef,
(S.) Ferdinand
prince de Roumanie.
Le prince Ferdinand de Roumanie, généralissime de l'armée roumaine, a adressé plus tard une seconde proclamation, imprimée en langue bulgare :
Plevna, 28 juillet.