La question d'Orient populaire, Paris, 1897, in
2. Le Journal de Genève du 15 février 1907. Vers la même époque, à la fin de l'année 1905, le Prince Sabaheddine adressa aux Chancelleries un Mémoire qui finissait par ce cri patriotique : « L'Empire ottoman aux Ottomans. » C'était la devise de la Turquie libérale, qui devait assurer « la paix universelle ». C'était vraiment trop beau ; six ans après, nous eûmes la mêlée balkanique.
au Grand-Orient de France, dans la conférence internationale du 22 novembre 1894, font appel à la presse des pays balkaniques et à celle de tous les pays pour répandre l'idée d'une confédération et mener une campagne en faveur de l'affranchissement des peuples qui subissent encore le joug des Sultans. » Maintenant ce joug n'existe plus ; tous ces peuples sont libres de se confédérer :
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal,
n'est plus là, pour les en empêcher. Le feront-ils x ?
Voilà le problème redoutable de l'avenir. Après ce qui vient de se passer entre les anciens alliés balkaniques, on ne saurait se faire de grandes illusions à ce sujet ; en tout cas, il faudra beaucoup de temps pour émousser les haines avivées par la guerre que la Roumanie, la Grèce, la Serbie et le Monténégro durent faire à la Bulgarie provocatrice ; peut-être aussi la crainte, pour tout le monde, de voir les mêmes remèdes appliqués aux mêmes maux, empêcherat-elle de nouvelles aventures.
En ce qui concerne la Roumanie, le souci même de son existence lui imposait le devoir de s'assurer la possession de la Dobroudja, que les Bulgares convoitaient ouvertement. De cette province dépend l'avenir économique du Royaume roumain2. L'importance des bouches du Danube est recon-
1. Cette idée généreuse fut renouvelée, immédiatement après la signature du Traité de paix de Bucarest, par M. Jean Pélissier, qui obtint l'adhésion des journaux roumains : Adeverul, Epoca, Mlnerva, Universul, Viitorul, Cuvêntul, etc. {L'Indépendance Belge du 30 août 1913).
2. Stamboulof me disait : « Si la Dobroudja n'existait pas, il faudrait l'inventer ! » Ses sentiments philo-roumains étaient partagés par la majorité des classes dirigeantes bulgares. A l'époque troublée où j'ai représenté mon pays à Sofia (1888-1891), j'ai toujours négocié en langue roumaine avec les deux Ministres des Affaires Etrangères, Stranski et Grécof. S'il est vrai que cette atmosphère, sympathique à mon pays, a été obscurcie, on doit le regretter profondément. Les Bulgares ne devraient jamais oublier le sang versé par les Roumains pour leur indépendance, ni l'asile qu'ils ont trouvé en Roumanie, où ils préparèrent leur régénération.
nue par tous ceux qui oui étudié de près les combats séculaires auxquels ces territoires ont donné lieu : « Le centre de gravité du monde, disait Talleyrand, n'est ni sur l'Elbe, ni sur l'Adige, il est là-bas aux frontières de l'Europe, sur le Danube. ' » LaDobroudja, si chèrement payée par la perte de la Bessarabie, ouvrait, à la Roumanie, sur la mer Noire, cette fenêtre que la Serbie réclamait avec tant d'insistance ; et Ton aurait permis de boucher cette fenêtre !
La Roumanie est intervenue, avec autorité et modération. Pour ne pas encourir le reproche de partialité, je laisse la parole à M. Gabriel Hanotaux, qui a jugé ainsi son action : « C'est vraiment une chance qu'une puissance secondaire se soit trouvée là pour arrêter les événements et ait pris le parti de se jeter dans la mêlée. La Roumanie est un Etat balkanique; son action devait être efficace puisqu'elle était proche et qu'elle avait les moyens de se faire respecter. On peut discuter le verdict, rendu sous ses auspices. Du moins, ce verdict est une conclusion et, quand on songe au péril couru, depuis des mois, par la paix générale, on ne peut que féliciter le roi Charles et son gouvernement du résultat obtenu avec un minimum d'efforts et, pour ainsi dire, sans effusion de sang. »
A la veille de la conclusion du traité de paix de Bucarest, l'illustre académicien et ancien Ministre des Affaires étrangères de France a complété comme suit sa pensée à l'égard du rôle joué par la Roumanie dans la guerre fratricide des Balkans :
La Roumanie obtiendra sur terre les avantages que la Grèce va recueillir sur mer ; elle devient l'arbitre et elle exerce, d'ores et déjà, sur les autres peuples balkaniques une incontestable hé-
1. Parlant de la Valachie, de la Macédoine et de la Bulgarie, le Maréchal Marmont, duc de Raguse, dit : « Ce sont donc les trois provinces qui, à mes yeux sont la clef de l'Orient... La sécurité de l'Europe me paraîtrait moins compromise par la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens étant établis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occupé par les forces anglaises et françaises, les Russes étaient maîtres et fortifiés dans ces Principautés. » {Mémoires, t. IX, p. 138).
gémonie. Ce résultat, elle le doit à l'autorité qu'elle a su exercer sur elle-même et à sa patience réfléchie. Elle a su attendre son heure. Cette méthode, qui lui a si bien réussi, elle paraît jusqu'ici disposée à l'appliquer encore. Elle se montre portée aux ménagements à l'égard de la Bulgarie; on la sent favorable à l'établissement d'un réel équilibre dans les Balkans. Si la Roumanie persévère dans ce dessein, elle apportera à la civilisation et à la paix le plus précieux des concours ; elle leur offrira, pour la stabilité de l'avenir, ce qui manquait surtout, une garantie. Puisqu'il doit y avoir dans les Balkans une puissance directrice, maintenant que la Turquie est, pour ainsi dire, rejetée en Asie, il vaut autant, il vaut mieux que ce soit la Roumanie. La Roumanie a de belles et hautes traditions ; la Roumanie a joué, à diverses reprises, un rôle décisif dans l'histoire des chrétientés balkaniques; la Roumanie a commencé cette histoire : étant l'aînée, elle peut bien devenir la tutrice. La Roumanie a sagement mené sa barque : pourquoi ne garderait-elle pas la main sur le gouvernail * ?
L'hégémonie dont parle M. Hanotaux doit être entendue dans le sens que la Roumanie mérite d'être Prima inter pares, par l'esprit de justice et de modération dont elle a fait preuve, par la patience et la maturité politique dont elle a donné l'exemple en ne troublant jamais la paix depuis 1817 2, et surtout parce qu'elle n'a aucune velléité d'extension territoriale au détriment de ses voisins balkaniques. Elle est donc désignée pour jouer, dans l'avenir, le rôle, peutêtre ingrat, mais assurément prestigieux, de médiatrice et d'arbitre, comme elle Ta fait tout récemment3.
Mais, affirme-t-on, les Bulgares ne sont pas satisfaits du traité signé à Bucarest ; ils menacent de troubler incessamment cette paix, si péniblement acquise. Examinons impartialement leurs revendications ; voyons si le traité de paix de Bucarest a établi ou non un équilibre réel en Orient, cet équilibre si désirable pour la paix générale.