D'après le Temps, la Bulgarie a gagné 23.257 km
Il résulte de ces statistiques impartiales que tout en se prétendant sacrifiée, la Bulgarie, après le traité de Bucarest a plus de population que la Grèce et que la Serbie, presque le même territoire que la Grèce et plus de territoire que la Serbie. Que peut-elle demander de plus ? On objecte qu'il y a des Bulgares dans les parties de la Macédoine cédées à la Grèce et à la Serbie.
Certes ; mais il y a aussi des Grecs et des Serbes en Bulgarie. Dans toute la Macédoine les populations roumaine, grecque, serbe et bulgare, sans compter les musulmans, sont tellement enchevêtrées, qu'il est matériellement impossible de les délimiter exactement ; il n'y a presque pas de ville où une de ces populations soit plus nombreuse que toutes les autres réunies. De plus, pour cacher la vérité, dans un but de propagande patriotique, tout le monde s'est mis à fabriquer des cartes f et des statistiques truquées et tendancieuses ; on a inventé des euphémismes caractéristiques tels que : bulgaro-phones, gréco-phones, vlacho-pho?ies, serbo-phones, pour embrouiller davantage cette question déjà si embrouillée. Les Grecs, à un moment de prosélitisme exagéré, ne niaient-ils pas l'existence même des Koutzo-Valaques ?
Pourtant, dès 1831, un éminent écrivain français disait : « Les Yalaques sont en très grand nombre dans la Macédoine... Les montagnes de l'Epire et de Flllyrie macédonienne devinrent leur refuge; ils s'arrêtèrent principalement dans le Pinde... Leur langue empêche de les méconnaître ; ils parlent toujours latin, et si on leur demande : de quelle nation êtes-vous ? ils répondent avec fierté : Rouman... On voit les Valaques non seulement dans la Valachie, la Molda-
1. Ainsi la carte de VasilKantchov indique la Macédoine comme entièrement bulgare ; on y admet encore par-ci par-là quelques éléments grecs sporadiques, mais aucun serbe et presque pas de roumains. (Publiée dans La question de Macédoine, par J.-F. Voinov, Paris, 1905.)
vie et la Macédoine, mais jusqu'aux environs de l'Argos ' ».
Enfin la situation de ces Koutzo-Valaques dans les territoires annexés a été réglée, après la signature du traité de Bucarest, par une note identique que M. T. Maïoresco adressa le 22 juillet (4 août) 1913 au gouvernement bulgare, et le lendemain aux gouvernements grec et serbe ; chacun de ces trois gouvernements répondit : « qu'il consentait à donner l'autonomie aux écoles et aux églises des Koutzo- Valaques se trouvant dans les futures possessions... et à permettre la création d'un épiscopat pour ces mêmes Koutzo- Valaques, avec la faculté pour le gouvernement roumain de subventionner sous la surveillance du gouvernement... lesdites institutions culturelles, présentes et à venir. »
Il faudra que tout le monde en Orient renonce au système des fausses statistiques, qui ne sauraient plus tromper personne.
Les Roumains comme les Bulgares, les Grecs comme les Serbes devraient rivaliser à qui mieux assurerait l'existence paisible aux éléments hétérogènes vivant sur leurs territoires.
Si les Bulgares sont mécontents d'avoir sur terre étrangère quelques dizaines de milliers de compatriotes, que devraient dire les Roumains qui ont plus de six millions de compatriotes en Autriche-Hongrie2, environ deux millions en Russie, deux cent mille au moins en Serbie et au bas mot sept cent mille en Macédoine ?
Du reste, si certains Etats balkaniques exerçaient des persécutions contre les autres chrétiens, il se produira fatale-
1. E. M. Cousinéry, Voyage dans la Macédoine, Paris 1831, t. I, p. 16-18 Sur la Macédoine consulter l'intéressant volume de M. Al. Rubin : Les Roumains delà Macédoine, Bucarest, 1913. Aujourd'hui des relations cordiales existent entre la Roumanie et la Grèce. Voir à l'Appendice (n° XIV) les manifestations philoroumaines d'Athènes, à l'occasion du voyage de M. Take .Ionesco.
2. M. R. Pinon {L'Europe et la Jeune Turquie, Paris, 1911) évalue à 7.580.000 le nombre total des Roumains en Autriche-Hongrie. Le nombre total des Roumains libres ou sujets étrangers dépasse lii millions, occupant, 298.659 kilomètres carrés.
ment, comme en physique, un phénomène d'endosmose et d'exosmose, grâce auquel les éléments disparates émigreront vers leurs centres respectifs d'attraction. Déjà on a assisté à l'exode en masse des villes et villages grecs du golfe de la mer Egée et de son hinterland. Les mêmes causes produiront les mêmes effets sur d'autres points de la Péninsule balkanique.
Les statistiques sont donc là pour prouver que la Bulgarie n'a pas du tout été sacrifiée au traité de Bucarest ; elle tient le premier rang après la Roumanie, dont la supériorité est antérieure à la dernière guerre : les Roumains ont une existence propre plusieurs fois séculaire ; leur nombre total est presque trois fois plus grand que celui des Bulgares. 11 y a, en Orient, plus de Serbes et plus de Grecs que de Bulgares. La prééminence à laquelle ces derniers prétendent est donc injustifiée.
Plaçons-nous maintenant au point de vue historique. S'il y a eu jadis un grand empire bulgare, ou plus exactement roumano-bulgare1, il y a eu également le grand empire serbe de Douchan, et le grand empire byzantin. D'ailleurs, ce point de vue est insoutenable ; la carte de l'Europe serait complètement bouleversée si chaque pays prétendait revenir au summum de sa puissance, tel qu'il l'avait atteinte dans le passé.
Chacun doit proportionner ses prétentions à ses forces réelles ; et, en effet, il ne suffît pas d'avoir un grand appétit: il ne suffit même pas d'avoir les victuailles sous la main: il faut encore ne pas avaler de trop gros et trop indigestes morceaux. C'est ce que la Roumanie s'est bien gardée de faire et la Bulgarie devrait imiter ce sage exemple.
La dure leçon que les Bulgares viennent de recevoir les
4. Sur les deux Empires roumano-bulgares, Cf. Isidor Jesan, Secta paterena in Balcani, Bucarest, 4912, p. 212-494; Hasdeu, Strat si substrat, Bucarest, 1894 ; Nie. Jorga, Gesch. d. Rum. Volkes, I, 72,123; Xenopol, 1,172.
réveillera peut-être de leurs rêves irréalisables de suprématie1. Ils ont soulevé contre eux tous les chrétiens d'Orient, comme le dit l'Écriture sainte : « Hic erit férus homo, manus ejus contra omnes et manus omnium contra eum2. »
Ils ne devront pas s'exposer à une nouvelle et peut-être plus cruelle épreuve. Qu'ils se comptent entre eux, consciencieusement, et non dans un but de propagande ; ils devront reconnaître que comparativement à leur nombre réel, ils ont, sans conteste, tout le territoire qu'ils peuvent honorablement revendiquer. Prétendre plus serait empiéter sur les droits des voisins. Combien plus digne et plus belle serait une collaboration, franche et sans arrière-pensée, entre ces cinq États balkaniques qui ont monté ensemble un vrai calvaire et qui, nous l'avons vu dans cette étude, ont failli tant de fois être engloutis dans les puissants empires voisins ! Une union douanière d'abord entre les cinq Etats chrétiens, une entente politique ensuite, entre la Turquie, la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce, la Serbie et le Monténégro, constitueraient en Orient une puissance réelle, avec laquelle il faudrait compter. Tel devrait être l'idéal des peuples d'Orient; ce serait juste et ce serait prudent ; la désunion des nations balkaniques peut attirer l'intervention de forces extérieures irrésistibles. Les leçons du passé devraient désiller les yeux aux plus obstinés.
Malheureusement, cet idéal des nations balkaniques paraît être dans les nimbes. On doit encore redouter de graves complications dans l'Orient européen. Jusqu'à présent, à l'ombre de la puissance ottomane, les nations chrétiennes de l'Orient ont pu se recueillir et s'organiser. Les difficultés commencent aujourd'hui, que ces nations sont toutes libres et, par suite,
i. Dernièrement encore, M. Ghenadief, Ministre des Affaires Etrangères de Bulgarie, a déclaré: « Nous espérons... nous placer au bout de quelques années à la tète des nations balkaniques » {Le Temps, du 28 octobre 1913).