Delaville Le Roulx, I, p
DjUVARÀ.
Philippe VI de Valois, ayant repris activement les préparatifs de la croisade, pour répondre à ses sentiments chevaleresques, un dominicain allemand, Brocard, rédigea, en 1332, un mémoire, intitulé Directorhim, qu'il dédia au Roi de France 2. Par son traité, il démontrait la nécessité d'entreprendre la croisade; la seconde partie est consacrée au plan de l'expédition.
Gomme G. d'Adam, Brocard se prononce contre l'expédition par mer et préfère la voie de terre, par Gonstantinople; la route par Gibraltar, la Tunisie et l'Egvpte lui semble trop longue et dangereuse.
Le titre même de ses chapitres indique les différentes voies qu'il examine : « Du premier chemin qui est par Afrique » (p. 251). « Du second chemin qui est par mer, lequel le Roy ne doit point entreprendre » (p. 252). « De
1. La Biographie universelle de Michaud l'appelle Brocardus de Monte Sion et date, par erreur, son œuvre de 1232. Il a été souvent confondu avec un autre Bonaventure Brochard, qui vécut vers 4533 et écrivit également sur les Lieux Saints des relations publiées sous le nom de notre Brocard. Celui-ci vécut vingt-quatre années en Orient et prit une part active à l'union des Arméniens de Gilicie à l'église romaine. Gf. Delaville LeRoulx, I, p. 86102.
Y Traduit en français par Jean de Vignay (1333) et par J. Miélot (1455) ; cette dernière tr. fut publiée par Reiffenberg dans sa Collection de monuments pour servir à l'histoire des provinces de Namur, Hainaut et Luxembourg, t. IV, p. 227-312. A la suite il y a encore un Traité d'Em. Piloti, sur le' passage dans la Terre sainte (1420), p. 312-419.
la voie qui est par Italie et est bonne, mais on y peut aller en III manières » (p. 253). De ces trois « manières » celle qui lui semble préférable est la suivante : « Et le tiers chemin pourra être par Ydronte (Otrante) qui est aussi une cité de Puille et d'illec par Fisle de Curpho (Corfou) qui est à mondict seigneur de Tarente, venir à Desponte qui est environ C et XX miles par delà Ydronte et puis par Blaque (Blachia) à Thessalonique » (p. 254).
Mais le meilleur itinéraire serait par l'Allemagne, le chemin suivi par Pierre l'Ermite; au nombre des croisés s'adjoindront les troupes allemandes et hongroises et le tout traversera la Bulgarie.
Brocard parle des nombreux chrétiens d'Orient *, mais repousse toute idée d'alliance avec l'Empereur d'Orient et avec le Roi de Serbie, parce qu'elle serait criminelle du point de vue religieux et aussi parce qu'on ne saurait se fier à des ennemis invétérés; tout au contraire, on doit soumettre leurs pays, ce qui mettrait fin au schisme orthodoxe. Les approvisionnements se feront « de la Thrace, de la Macédoine, de Mamistra, de Valachie2, de Negroponte et de la côte septentrionale de la mer Noire. » Les Turcs sont faibles et se laisseront impressionner par une prophétie, répandue parmi eux, et d'après laquelle leur pays sera conquis par un Prince français3.
1. « Il y a doncques d'autres chrétiens que ceux que j'ai nommés ci-dessus, qui demeurent en notre partie d'Europe : c'est assavoir les Grecz, les Ruthiens, Vulgaires (Bulgares), Esclaves (Esclavons) et Valaques, lesquels tous ensemble la secte des Grecz, pour pourvoiements de erreurs et de crismes enveloppe et tire avec elle aux enfers » (p. 238).
2. « Avons le chastel et le port de Roudonice par où nous aurons largement les blez de toutes manières de Walaquie » (p. 307).
3. Saint-Ange, Carme du xin6 siècle, avait prédit qu'un Roi de France purgerait un jour l'Univers de la race des Turcs :
Atque utinam vemat, tua quem dixere futurum, Rex novus ex Francis oracula, qui fuget istam Progenieni, peste hâc totum qui liberet orbem.
(De Foncemagne, p. 548.)
Tandis que G. d'Adam se préoccupait, en premier lieu, de Fintérêt commercial, Brocard insistait sur le côté militaire de l'expédition et sur les considérations politiques; aussi son ouvrage fit-il une profonde impression à la cour du Roi de France. Ses propositions furent attentivement discutées par le Conseil royal. Mais la voie de terre parut dangereuse; le Conseil adopta la voie de mer1. Le Roi renonçait à Constantinople, pour ne penser qu'à la Terre Sainte.
Venise proposa une ligue contre les Turcs ; Tordre de Rhodes et l'Empereur de Constantinople y accédèrent ; Philippe VI promit également d'y entrer, toutefois avec réserves.
Le 11 novembre 1333, le Pape proclama Philippe VI de Valois général en chef de la croisade. Le 8 mars 1334, une convention fut signée, à Avignon, avec Venise, en présence du Pape Jean XXII ; mais cette convention ne put être appliquée, par suite de la mort du Pape (décembre 1334). Néanmoins, les préparatifs continuèrent en France; dans les ports, il y avait des vaisseaux qui auraient pu transporter 60.000 hommes. On calcula que 300.000 croisés s'étaient inscrits. Mais un obstacle insurmontable s'opposa encore à cette croisade : la nouvelle de la guerre avec l'Angleterre obligea Phlippe VI de quitter brusquement Avignon.
D'ailleurs tous ces efforts devenaient stériles en présence de l'état de décrépitude de l'Empire byzantin ; il semblait s'écrouler de tout côté. Le 16 mars 1 355, Matteo Venier écrivait au Doge de Venise, dans son dialecte : « Questo imperio è a
1. L'avis du Conseil se trouve dans les Archives nationales de France, f. 703-712 ; analysé par Mas Latrie, III, p. 726. — Froissart, éd. Luce, I, p. 117: « Quant à l'article premier duquel on doit avoir advis, c'est à sçavoir si le Roy doit aller par mer ou par terre, il semble au Conseil, sauf la délibération du Roy et son meilleur advis, que le chemin par terre
ne fasse mie à tenir pour plusieurs causes et raisons C'est pourquoy,
tout considéré, ils oseroient mieux conseiller le chemin de la mer, poursuivant partie du voyage de Monsieur Saint Louys. » (Delaville Le Roulx, II, p. 7 et 9.)
mala condizione, e quanto al vero, è a grande estremitade, si per causa dei Turchi che i da molestia grande e da tutte parti si etiamdio per lo segnior et rezimento che i a... la universitade vorria la signoria dei Latini : a dir lo vero i no po star cosi per cosa dei mundo, mai i xe tanto cativi et ostinadi di malicia, che de lor no se po creder altro che quello che se ve l. »
Tels étaient, au xme et au xive siècle, les principaux projets théoriques de chasser les Musulmans de la Palestine et de la Syrie.
Ils furent suivis de nombreuses tentatives réelles, qui ont été racontées par les historiens compétents, principalement par Delà ville Le Roulx 2 : le Pape Benedict XII (1343) ; Humbert de Viennois (1345) 3; le roi de Chypre Pierre I de Lusignan (1361) 4; Amédée VI, Comte de Savoie (1365-67) 3; Louis II de Clermont duc de Bourbon (1390) échouèrent. Entre 1380 et 1390, les puissances maritimes, telles que Venise, Pera, Gênes, signèrent des accords en règle avec les Turcs. Les désastres de Kossovo (1389) 6 et de Nicopolis (1396) 7 coupèrent court aux aventures sentimentales.
i. Arm. Baschet. La diplomatie vénitienne, Paris. 1862, p. 213.
2. ï, p. 140, 143, 221, 225, 261, 265, 271, 276, 283, 348, etc. Cf. Lavisse et Rambaud, t. III, p. 804-805 ; Nie. Jorga, Ph. de Mézières et la croisade au XIV* siècle, Paris, 1896, p. 33-62.