Lavisse et Rambaud, III, p. 165 ; IV, p
PROJET DE BERTRAKDON DE LA BROQUIÈRE
Pendant que les Turcs remportaient succès sur succès et au milieu des revers de la chrétienté, apparaît comme une équipée la reconnaissance que fit en Orient Bertrandon de la Brocquière et le projet d'une nouvelle croisade qu'il formula en 1432. Il n'y a pas de doute, vu l'intention bien connue du duc de Bourgogne d'aller en croisade contre les Turcs, que c'est celui-ci qui le chargea de se rendre en Orient.
Bertrandon de la Broquière était en effet écuyer tranchant du duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon. Il partit, en février 1432, pour Jérusalem; il retourna en France par terre, prenant la route de Damas, Antioche, Brousse, Gallipoli, Gonstantinople, Andrinople, Philippopoli, Sofia, Belgrade et Vienne. Gomme il l'avoue lui-même, il se présenta au duc de Bourgogne, de retour, en 1433, en costume oriental et sur le cheval qu'il avait acheté à Damas et sur lequel il avait chevauché jusqu'en Bourgogne et il nous avertit qu'il a raconté son voyage « pour obéir à mon très redouté Seigneur Monseigneur le Duc, qui me Fa ordonné. »
Son récit a été publié par Legrand d'Aussy sous le titre : Voyage d'outre-mer et retour de Jérusalem en France par la voie de terre, pendant le cours des années 4432 et 4433
par Bertrandon de la Broquière, Conseiller et premier Ecayer tranchant de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne ; ouvrage extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque Nationale, remis en français moderne et publié par le citoyen Le grand d'Aussi/, an VIII1.
Bertrandon de la Brocquière s'embarqua à Venise, passa par Corfou, Candie, Rhodes, l'île de Chypre et débarqua à Jaffa. Nous ne le suivrons pas dans son pieux pèlerinage en Terre Sainte ; nous mentionnerons seulement ce qui a trait à notre sujet.
A Péra, appartenant alors aux Génois, il réussit à s'adjoindre à Benedetto de Forlino, Ambassadeur du Duc de Milan, envoyé en mission auprès du Sultan Amurat II. Ils partirent ensemble en janvier 1433 et durent attendre onze jours à Andrinople. L'auteur précise comme suit les demandes du Duc de Milan : « Messire Benedict exposa le sujet de sa mission qui consistait à prier leur maître, de la part du Duc de Milan, de vouloir bien abandonner à l'Empereur romain Sigismond la Hongrie, la Valachie, toute la Bulgarie jusqu'à Sophia, le Royaume de Bosnie et la partie qu'il possédait en Albanie, dépendante d'Esclavonie » (p. 585).
Une requête aussi audacieuse reçut une fière réponse de la part du Sultan : « Leur maître les chargeait de saluer pour lui son frère le Duc de Milan; mais que sa demande en ce moment n'étoit point raisonnable... Qu'il renonçoit d'autant moins que jusqu'alors ils ne s'étoient jamais trouvés en présence sans l'avoir battu ou vu fuir » (p. 588).
B. de la Broquière ne dissimule pas le véritable objet de
1. Mémoires de l'Institut National des Sciences et Arts, Sciences Morales et Politiques, t. V, Paris, Fructidor, an XII, p. 422-647. Cf. Ch. Schefer, Le voyage d'outre-mer de Bertrandon de la Broquière, Paris. E. Leroux, 1892 ; trad. en anglais par Th. Johnes : At the Haford press, Henderson, 1807. A l'époque où Bertrandon passa par Jérusalem, la ville sainte était sous la domination des Mamelouks.
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son ouvrage : « Je me suis enhardi à écrire... comment il est possible de reprendre les états dont ils (les Turcs) se sont emparés et de les battre sur un champ de bataille » (p. 602). Il pense que le souverain chrétien, qui entreprendrait d'attaquer les mulsulmans, ne devrait penser ni à la renommée, ni à la gloire, mais seulement à Dieu et à la foi.
Il se fait l'illusion qu'il suffirait aux Princes chrétiens de paraître en Orient, pour que tous les chrétiens orientaux fissent avec eux une ligue contre les Turcs : « Ils ont parmi eux un très grand nombre de chrétiens qui seront forcément : Grecs, Bulgares, Macédoniens, Albanais, Esclavons, Valaques, Rasciens (Serbes) et autres sujets du despote de Rascie1. Tous ces gens-là détestent les Turcs, parce qu'il les tient dans une dure servitude et s'ils voyaient marcher en forces contre lui les chrétiens et surtout les Français, je ne doute nullement qu'ils ne lui tournassent le dos et ne le grevassent beaucoup » (p. 610).
A l'armée qui partirait ainsi en guerre, B. de la Brocquière lui donne le conseil de ne pas vivre de rapt et de pillage, mais au contraire de tout payer, jusqu'à son entrée en territoire turc. Gomme tous ses devanciers, il est persuadé que le Pape fournira tout l'argent nécessaire à l'entreprise. Il se contenterait si la France, l'Angleterre et la l'Allemagne, ensemble, donnaient de 15 à 20.000 soldats, en s'écriant : « et je demanderai à Dieu la grâce de marcher avec eux et je réponds bien qu'on pourra les mener sans peine de Belgrade à Gonstantinople ! » (p. 612). Il étudie ensuite minutieusement l'organisation de la croisade et la manière d'attaquer les Turcs (p. 613-617).
1. B. de la Broquière n'est pas très enthousiaste de quelques-uns de ces chrétiens. En parlant des Grecs, il dit : « Tous les Grecs, avec qui j'ai eu à traiter, ne m'ont laissé que de la défiance ; j'ai trouvé plus de loyauté en Turquie » (p. 555). Et les Hongrois : « Quant à moi. j'avoue que je me fierais moins à un Hongrois qu'à un Turc » (p. 622).
Le célèbre Duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon, qui envoya Bertrandon de la Brocquière en Orient, eut l'intention bien arrêtée de mettre à exécution une entreprise contre l'Empire ottoman, avant et après la prise de Constantinople.
Je résume, d'après le texte publié par M. Jules Finot2, le projet que, après la prise d'Arras, Philippe-le-Bon fit de restaurer la foi chrétienne en Orient, en expulsant les Turcs. En 1442, l'Empereur Jean Paléologue s'était adressé à lui pour implorer son secours contre les infidèles, il fit une expédition militaire et commerciale qui dura jusqu'en 1448; « la piraterie n'y fut pas étrangère », dit M. Finot. Les essais de Philippe de soulever les autres Princes chrétiens n'avaient pas réussi. Après la prise de Gonstantinople, le duc fit, en février 1454, au fameux Banquet du Faisan de Lille, vœu de marcher en personne contre les Turcs :
i. Né à Dijon le 13 juin 1396, mort à Bruges le 15 juillet 1467, fils de Jean sans Peur et de Marguerite de Bavière. Epousa : Michelle de France, fille de Charles VI, morte en 1422 ; Bonne d'Artois, veuve du Comte de Nevers, en 1424 ; et Isabelle de Portugal, dont il eut Charles le Téméraire. Créateur de l'ordre de la Toison d'or. Conclut, en 1419, le Traité d'Arras avec Henri IV, qu'il reconnut comme régent de France. On l'appelait « le Grand Duc d'Occident. » Cf. Notice Hist. sur Ph. le Bon, Douai, 1843 ; liist. de Ph. le Bon, Bruxelles, 1643 ; Pernell, Episodes du règne de Ph. le Bon, Bruges, 1847 ; Quienson, Notice sur Ph. le Bon, Douai, 1840.
2. Projet d'expédition contre les Turcs préparé par les conseillers du duc de Bourgogne Philippe le Bon {Mémoire de la Société des Sciences de Lille, Lille, Quarré. 1890, in-8).
« résister à la dampnale emprinse du grand Turc et des infidels. » En janvier 1457 fut rédigé par ses conseillers un mémoire intitulé : « S'ensuit ce qui est advisé qui se doit mettre à exécution pour le voyage de Monseigneur le Duc (en Turquie) » L.
Pour les renseignements géographiques, on avait consulté un « Ad vis pour faire conqueste sur le Turc, à la correction des saiges », rédigé en 1455 2. D'après cet Advis, on devait voguer directement vers Gallipoli et Constantinople, car il vaut mieux s'en prendre à la racine qu'aux branches : « Pour les dictes branches, j'entens de soy prendre devers la Hongrie ou la Valaguye, Servye, Rassye, Harbanye, La Morée et plusieurs autres pays frontisans à la Rommenye. Et pour la racine, j'entens Constantinople et Garipoly, comme cy après sera declaîrié. » L'auteur de ce mémoire comptait sur les populations chrétiennes de l'Orient : « Est bon à savoir que quand les princes voisins audit Turcq, sur lesquelx il a faicte conqueste comme les Roys de Hongrye, de Bossonye, le Dispot de Servye, celluy de Rassye, les seigneurs de Waulasque et ceux de Larbanye, que quant ilz verront lesdits Turcs en telle perplexité ilz se parfourceront à tout leur povoir de reconquerre ce que ledit Turc a conquis sur eulx et de luy faire guerre. »
Les conseillers du duc, dans leur Mémoire opinent qu'on doit prévenir immédiatement tous les chevaliers qui ont fait aussi le serment à Lille. Le cousin germain du Duc, Jean de Nevers, comte d'Etampes, devait être désigné comme Lieutenant général. On indique également les trois maréchaux et les prévosts. SuitY Adviz pour le chemin de Monseigneur : i 1° Se mondit seigneur est disposé de prendre le chemin
1. Archives du Nord. Chambre des Comptes de Lille, carton 1457.