‹ Cent projets de partage de la Turquie, 1281-1913 (volume 2)Chapitre 77 sur 280 · Arm. Baschet, p · texte numérisé non relu

Arm. Baschet, p

alliance conlre les Turcs et un partage de l'Empire ottoman.

Dans son discours 21 (p. 435-455), intitulé : Que les alliances faites par les Princes Chrétiens avec les Mahométistes ennemis capitaux du nom de Christ leur ont tousiours esté malheureuses et qu'on ne se doit point allier estroittement avec eux, La Noue comprend la difficulté pour les chrétiens orthodoxes d'Orient de résister, coûte que coûte, à la puissante Turquie et s'exprime comme suit : « Les Vvalaques, les Moldaves, Transsilvains et Esclavons ont esté contrains de passer plus avant, sestans assuiettis aux Turcs pour se garantir de leur fureur et cruauté dautant que ils nauayent moyen de se défendre : et d'iceux doit-on avoir grande compassion. » Le capitaine La Noue termine le chapitre en donnant l'assurance que le roi Henri IV pensait au sort des chrétiens d'Orient : « Dont je viens à conclure que quand une bonne occasion se présenteroit et qu'on voulust donner assurance à nostre Roy de n'attenter sur son estât, ie pense qu'on le trouveroit n'avoit dégénéré du zèle, de la prudence et de la valeur de ses ancestres. » On connaît, en effet, le fameux p lan de Henri IV, que nous étudierons au chapitre : le Projet de Sully.

Le chapitre 22 suivant est intitulé : Que les Princes Chrétiens, estans bien unis ensemble peuvent en quatre ans chasser les Turcs de V Europe ; l'optimisme de l'auteur est celui de tous ses contemporains ; il a fallu cent fois quatre ans pour réduire la Turquie ! Dans ce chapitre, La Noue cite l'historien Guichardin (Livre XIII) qui donne un plan d'attaque de l'Empire ottoman :

L'Empereur accompagné de la cavalerie des Hongrois et des Polonais... navigeroit par le Danube en la Bosnie (qu'on nommait anciennement Mysie) pour aller de là en Thrace et s'approcher de Constantinople... Que le Roy de France, des Vénitiens et autres seigneurs d'Italie, accompagnés des gens de pied Suisses, passeroit du port de Brunduse en Albanie (qui est un passage aisé et

fort court) pour assaillir la Grèce, pleine d'habitans chrestiens... très disposés à se rebeller. Que les Rois d'Espagne, de Portugal et d'Angleterre, assemblans leur arme de mer à Carthagène et es ports voisins, s'adresseroyent... au destroit de Gallipoli, pour assaillir Constantinople... Que le Pape tiendroit ce mesme chemin avec cent grosses galères1.

Il y a un passage très intéressant pour les Roumains de Yalachie, de Moldavie et de Transylvanie, sur Fappui desquels le capitaine La Noue semble sérieusement compter :

Pendant l'hyver, du costé de la Hongrie, faudroit traiter avec les Valaques et Moldaves, qui sont suiets aux Turcs et néanmoins grands ennemis, pour la souvenance qu'ils ont des maux fraischement reçeus, afin de les faire armer contr'eux et envoyer quelque eslite d'hommes soudoyez, pour se joindre aux forces chrétiennes ou faire autres remuemens profitables. Quant aux Transylvains, qui leur sont tributaires, on les feroit aussi aisément remuer, lequel renfort serviroit beaucoup (p. 525).

A l'aide de toutes ces forces réunies, le capitaine La Noue part vaillamment en campagne pour quatre années, avance par Sofia « qui est au commencement de la Bulgarie, pour ce que les cartes monstrent que c'est le plus droit pour aller à

Constantinople », prend tour à tour sur le papier Philippo-

poli, Andrinople et finalement Constantinople.

Mais lorsqu'il s'agit de partager toutes ces belles conquêtes, si facilement acquises, La Noue, soit par scepticisme, soit plutôt par prudence, se montre très réservé et se contente de dire : « Mais il me semble qu'il vaut mieux attendre à départir le gasteau, quand nous l'aurons entre mains qu'en discourir en vain à présent. » Toutefois, l'auteur n'est pas assez naïf pour ne pas entrevoir le danger d'un pareil système et il ajoute avec une fine ironie : « Seulement on doit penser que si on s'accordait bien en la conqueste, il n'y aurait

1. Ce projet d'expédition avait été proposé par le Pape Léon X, dont la flotte devait s'embarquer à Ancône.

discord au partage » (p. 543). Une appréhension de ce genre était bien motivée : bien des fois dans l'histoire et récemment encore nous avons vu la brouille éclater entre alliés, au moment du partage, même lorsqu'on avait eu soin de signer au préalable des traités en règle.

Le projet de La Noue a eu un très grand retentissement. Nous verrons, plus loin, qu'il a été repris, sous le nom de Turenne et aussi par de Chavigny.

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