‹ Cent projets de partage de la Turquie, 1281-1913 (volume 2)Chapitre 82 sur 280 · ld., t. XII, p · texte numérisé non relu

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Djuvara. 9

On doit réunir les chrétiens et désunir les infidèles, afin de rompre les vieux liens qui se sont établis entre ces deux groupements. La ligue serait désirable et les circonstances actuelles sont très favorables, mais il faut de la prudence.

L'Archiduc opine en huit points :

I. La Ligue doit être générale, non pas autant pour la plus grande force qui en résulterait, que pour empêcher les membres de la Ligue de s'attaquer mutuellement. Il faut convaincre tout le monde que la Ligue ne poursuit pas de but secret religieux ; les protestants doivent être reçus eux-mêmes, pour les apaiser;

II. L'Empereur doit faire partie de la Ligue avec son double caractère ;

III. Pour éviter les mécontentements, il faudra consulter les électeurs et les membres de la Maison d'Autriche ;

IV. On discutera les moyens d'attaque, selon les circonstances ; une armée occupera la Haute-Hongrie, tout en portant des secours à la Valachie ; une seconde armée occupera la Basse-Hongrie ; une troisième la Croatie, la Bosnie et le Windischlandt . Les autres membres de la Ligue fourniront la flotte : les Vénitiens ont offert leur concours, mais ils prétendent opérer de leur côté, ce qui fait supposer qu'ils ont une arrière-pensée concernant Chypre ou la Dalmatie. On leur refusera tout ce qui appartient à la Maison d'Autriche ;

V. La Ligue doit être conclue pour cinq années au moins. Elle sera solidaire, quant à la défense. La décision suprême sera donnée par un Consisterium, qui se prononcera sans appel ;

VI. On aura recours aux Moscovites, aux Persans, aux Géorgiens, au « Prêtre Jean1 », aux Grecs, aux Albanais, aux Ragusiens, aux Polonais, aux Valaques et aux Moldaves ;

1. David III, Roi d'Abyssinie, était connu sous le nom de Prêtre ou Prestre Jean.

VIL Les négociations se poursuivront à Rome ; mais il faudra du temps;

VIII. Un ambassadeur doit être dépéché à Rome, pour déclarer que l'Empereur prend l'avis des Etats de l'Empire, qu'il a bon espoir, qu'il ne désire pas de paix avec les Turcs, mais qu'il manque d'argent; il demande donc un appui matériel. Une partie de la flotte devrait être prête cette année même. Ecrire aux cardinaux amis et resserrer les liens avec le nouveau roi d'Espagne, qui est bien disposé en faveur de l'Empereur.

-Tel était l'avis prudemment favorable de l'Archiduc Mathias, qui subissait, comme tant d'autres, l'ascendant du Pape.

Clément VIII remplissait avec conviction et ardeur son rôle d'attiseur de la foi. Les Turcs savaient bien à quel point le Pape était dangereux ; aussi Lorenzo Bernardo, ancien ambassadeur à Gonstantinople, disait, en 1592, au Sénat de Venise : « Verso il Pontifice il Gran Signore ha odio immortale, non solo per essere capo délia nostra e a lui contraria religion e, ma per esser solo e proprio instrumento di unir contra di lui tutta la cristianità1. »

La Ligue contre les Turcs lui tenait tellement à cœur, qu'il pleura (piansé) au Consistoire de 1600, à l'idée que les luttes de l'Italie empêcheraient peut-être l'attaque contre l'Empire ottoman; délia Torre l'affirme dans un rapport à l'Empereur, daté du 9 septembre 1600 2.

En 1601, les échecs, en Hongrie, du Duc de Mercœur et du générai J.-Fr. Aldobrandini, ensuite leurs morts consécutives, affectèrent douloureusement Clément VIII et le déci-

1. Alberi, Relazioni degli Ambasciatori veneti, Firenze. 1840-1863, sér. III,. t. II, p. 382.

2. Bibl. Arch. Imp. de Vienne, f. 162 v°; Hurmuzaki, t. XII, 1903, pubL par M. Jorga, p. 631.

dèrent à faire un nouvel appel à Henri IV contre les Turcs. 11 demanda à Philippe de Béthune, ambassadeur de France à Rome, que le Maréchal Biron remplaçât le Duc de Mercœur ; le Pape, ainsi que le cardinal Pallavicini, laissèrent espérer au Roi Henri IV qu'il pourrait être élu Empereur ; on pouvait au moins faire « sortir l'Empire de la Maison d'Autriche, dont il semblait être devenu l'héritage » comme récrivait de Béthune au Roi1. Mais Henri IV ne voulait pas rompre ouvertement son alliance avec le Sultan. Toutefois, par condescendance pour le Pape, Henri IV écrivit à Rodolphe et chargea de Brèves, son Ambassadeur à Gonslantinople, d'intervenir auprès du Sultan. L'Empereur n'ayant pas répondu, le Roi déclara qu'il ne se mêlerait plus de cette affaire. Pour réaliser la croisade, le Pape voulait établir une paix durable entre la France et l'Espagne, cette dernière étant prête à marcher contre les Turcs. Mais juste en ce moment, Henri IV découvrait la conspiration de Charles de Valois, comte d'Auvergne, fils naturel de Charles IX et frère utérin d'Henriette d'Entragues, marquise de Verneuil, favorite du Roi ; cette conspiration avait été tramée par Taxis, l'Ambassadeur d'Espagne à Paris. Henri IV écrivait à Béthune qu'il était « impossible d'endurer plus longtemps la fourberie espagnole2 ». Clément VIII blâma la conduite de Philippe III ; mais il devint évident que le Pape ne pouvait plus demander au Roi de France de se liguer avec le Roi d'Espagne contre le Sultan.

Ces démarches incessantes et ces patientes négociations avec les Princes chrétiens ne suffisaient pas à l'activité de Clément VIII. Il eut encore l'idée de frapper l'Empire ottoman au cœur, en le privant de son meilleur soutien. Le fameux Sinan

1, Abbé R. Couzard, Une Ambassade à Rome sous Henri IV (1601-1605), Paris, 1900, p. 205.

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