‹ Cent projets de partage de la Turquie, 1281-1913 (volume 2)Chapitre 96 sur 280 · L. Drapeyron, op. cit · texte numérisé non relu

L. Drapeyron, op. cit

4. Henri IV écrivait, le 5 février 1596, à de Brèves, son envoyé à Constantinople : « Car je ne me veux charger inutilement du reproche et de l'envie de son alliance, comme ont fait les Roys mes prédécesseurs » (Lett. miss., publ. p. Berger de Xivry (Coll. de Doc. in. sur ÏHist. de Fr.), p. 496 ; Zinkeisen. III, p. 636). Après les victoires des Roumains sur les Turcs, Bernerio écrivait de Rome, le 9 déc. 1595, que la Cour Pontificale et le collège des Cardinaux avaient fait chanter un Te Deum à Saint- Pierre pour la victoire de Michel-le-Brave, Prince de Valachie et espéraient dans l'aide de Henri IV : « Far instanza che il rè cattolico, non volendo aiutar con dinari o gente, voglia mandar l'anno prossimo quel maggior numéro de gallere che potrà, a danni di Turchi et, per ultimo, vederedi disponere il Navarro ad aiutar questa causa comune » [Eurmuzaki, XII, publ. p. Jorça, 1903, p. 191). Le 15 mai 1598, Délia Tore écrit que le Pape croit le moment opportun de chasser les Turcs de l'Europe et qu'il a écrit au Roi Henri IV dans ce sens : « Che havrebbe dato presto

Il a fallu un idéologue, comme l'Abbé de Saint-Pierre, pour reprendre ce projet et l'amplifier, ainsi que nous le verrons dans la suite.

principio di mover questa prattica e che, cosi ridendo, haveva mandato a dire al rè di Francia, per il corriero che haveua portato la nova délia pace (con Spagna), c'havrebbe hora veduto con gl'effetti s'egli fusse buono, et che il regno di Constantinopoli lo stava aspettando con altri principe per esser liberato dalle mani d'jnfedeli et ritornato sotto il santo vessillo dclla croce » (/6., p. 357).

Ce projet a été découvert et étudié par M. Nie. Jorga1. Le savant professeur de l'Université de Bucarest nous raconte que ce projet fut inspiré par l'expédition que le grand duc de Toscane, Ferdinand I fit dans l'île de Chypre, où il débarqua des troupes et « se mettant en relations avec Djamboulad et Fakhr-ed-Din, chefs des Asiatiques révoltés contre le Sultan (1607-1608), forma le projet, sous les dehors pieux de la conquête de la Terre-Sainte, d'accaparer le commerce de la Syrie et de l'Egypte. »

Avant de résumer l'intéressant travail de M. Jorga, je dirai quelques mots de l'entreprise du grand -duc de Toscane Ferdinand, m'appuyant sur le récit de Galuzzi2.

En 1607, le grand-duc de Toscane trouvait le moment favorable à une action contre les Turcs. Le Pape remarqua ce dessein. On délégua le chancelier Lioncini et Michelangelo Corai auprès du Pacha d'Alep pour s'informer si réellement les révoltés étaient en nombre et disposés à la guerre ; les insurgés avaient à leur tête « Aly Giampulat ». On traita, ayant pour objectif principal de semer la division parmi les

1. Un projet relatif à la conquête de Jérusalem, 1609 (Revue de l'Orient latin, 1894, p. 183-189).

2. Istoria del granducato di Toscana solto il governo délia casa Medici, Firenze, 1871, t. III. Cf. Rinieri, p. 117-131. Le Nonce du Pape, par une lettre du 19 sept. 1605, informait le Saint-Siège « che quel gran politico moveano a consigliare una comune impresa délie potenze cristiane nella Grecia. »

musulmans, pour précipiter leur ruine. Le 29 septembre fut signé un traité en trente articles entre Djamboulad d'une part et les deux ambassadeurs du grand duc de Toscane d'autre part : « Le principali (condizioni) di esse concernevano una Liga da formarsi tra il Papa, Re di Spagna e il G. Duca per reccorrere i sollevevati, e intraprendere subito la conquista de Jerusalemme ». Pour la sûreté des alliés, Aly promettait de mettre à leur disposition le port qu'ils jugeraient le plus convenable à recevoir la flotte européenne. Les Grecs avaient promis de se soulever au nombre de six mille dans nie de Chypre. Mais le grand-duc de Toscane mourut le 7 février 1609 l.

L'auteur du projet analysé par M. Jorga2 était probablement un italien; il rédigea son manuscrit en italien, au Caire, le 20 novembre 1609.

Comme tous les auteurs de projets de ce genre, l'auteur anonyme commence par se lamenter de voir la désunion régner parmi les princes chrétiens; autrement les infidèles seraient chassés depuis longtemps : « Al sicuro a quest' hora saria stato cacciato fin dove la grandezza Ottomana ha havuto il suo principio, e dalle mani d'infideli saria stato levato il thesoro del santissimo sepolchro et j lochi santi d'Hierusalem ».

Il faudrait profiter des circonstances actuelles, très favorables, pour entreprendre cette action militaire. Après la mort du grand-duc de Toscane, c'est au Roi de France qu'incombe l'honneur de prendre l'initiative d'une pareille attaque. On doit frapper les Turcs là d'où ils s'alimentent,

1. Il était monté sur le trône en 1587 (Galuzzi, IV, p. 65 et suiv.). Cf. Rinieri (p. 185-196) dix documents Sulla proposta e poi sulla pronta ritirata, che il gran Duca Fernando fece al Pontifice Paolo V, délia nécessita di una crociata contro il Turco.

2. Manuscrit unique, original ou copie contemporaine, aux Archives d'Etat de Munich, A'. Schw., 490/32, cahier de 14 ff. gr. in-8.

c'est-à-dire à Alexandrie; une fois cette ville prise, l'Empire ottoman serait ruiné.

C'est donc une guerre économique, comme celles que proposaient Sanudo et autres écrivains dont nous avons analysé les travaux.

Le plan de conquête d'Alexandrie était assez simple : les combattants se feraient passer pour marchands et entreraient dans le nouveau port ouvert aux vaisseaux de commerce européens; les quatre châteaux qui protégeaient les ports ne contenaient, pendant la nuit, qu'une demi-douzaine de soldats. L'attaque se fera au moment précis» où une flotte arriverait furtivement pour l'appuyer. Les murailles des châteaux étant délabrées et les fermetures en bois, l'assaut sera des plus faciles.

Une fois la ville d'Alexandrie conquise, l'auteur espère qu'on pourra la garder; la province ne contient en réalité que 4.000 soldats, quoique les rôles en indiquent 12.000 « ma fra questi vi sono di moite donne, e figliuli, cher per gratia le tirano, et in somma non si trova in essere il numéro predetto ». Les « spaini, chiausi, mutta fariaga et gianizzeri » que le Pacha lèverait, ne pourraient, mal armés, résister à 3.000 ou 4.000 soldats chrétiens, avec artillerie et arquebuses.

Après Alexandrie, on s'emparerait de Rosette, grand entrepôt de blés. On irait ensuite à l'île de Chypre, non fortifiée où les chrétiens se révolteront contre les Turcs. On devra aussi prendre Cirène, « perché da quella parte sbarcano, et non altrove, li soccorsi, che vengono délie dette provincie » c'est-à-dire de l'Anatolie, de la Caramanie et de Gonstantinople. On aura bientôt le secours de Fakhr-ed-Din, émir de Saïda (Sidon) qui sympathise avec les catholiques « zelo di religione christiana, che régna in lui. » On peut compter sur les Maronites et sur les habitants du Liban. Avec la conquête de la Syrie on aura aussi Jérusalem.

Alors les autres puissances chrétiennes interviendront et reprendront leurs possessions perdues, « par exemple, Venise recouvrera FHellespont, la Morée, l'Albanie, la Grèce, l'Istrie ».

Ces illusions ressemblent à toutes celles qui bercèrent, pendant des siècles, l'imagination des croyants et des rêveurs.

PROJET D'ESPRINCHARD1.

Le livre cTEsprinchard est dédié au Dauphin ; en s'adres^ sant à lui, l'auteur le conjure : « mesmes de ruiner l'empire turkesque ou du moins de le priver de ce qu'il possède en Europe. Et qui sçait si vous ne serez point cet empereur des Gaules qui, suivant la fatale créance des Turcs serez appelé à faire ce grand œuvre ? ».

La prédiction était irréalisable puisque le Dauphin ne régna pas.

Esprinchard parlant de Mahomet, insiste sur ce point : « craignant sur toutes choses d'attirer contre soy, une ligue de Princes chrestiens, chose que tous les Ottomans ont grandement redoutée ». Il ajoute : « Le vray moyen de perdre le Turc seroit de le vaincre sur mer » (p. 299)\

Il prévoit que les Turcs pourraient attaquer, à tour de rôle, toutes les puissances européennes, si celles-ci ne prennent le devant :

L'Empereur, le Roy d'Espagne, le Roy de Pologne, la République de Venise, le Transilvain, le Valague, les Princes d'Allemagne et d'Italie et leurs confederez sont beaucoup plus puissans pour empescher par vne diuersion les armes ottomanes. Mais le plus expédient seroit de faire une bonne et sainte ligue de tous les Princes Chrestiens.

1. Histoire des Ottomans Emperevrs des Turcs iusques à Mahomet III...., par lasques Esprinchard, Escuyer sieur du Plom. Paris, M. Orry, 1609, in-8 de 340 ff.

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