‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 102 sur 156 · LE MIEL EST DOUX, ETC · texte numérisé non relu

LE MIEL EST DOUX, ETC

vidus vers ce bocage. Leur entretien m'a i'orl diverti; j'en veux faire une pastorali^ sous ce titre :

LE MIEL EST DOUX. MAIS l'aI!EILLE PIQUE.

(iela \aiidra mieux que le poënie épique dont j"a\ais écrit le commencement.

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QUE DEUX ÉGHASSES

^ ans les derniers mois de 1788, à la fin d'un petit souper donné par le duc d'Orléans, il arriva une chose qui parut extraordinaire à tous les coiivives : le marcpu's de Genilliac prit la parole. Le marquis do Genilliac, dont peu de personnes ont entendu parler, était un homme maigre, noir et silencieux. Il passait pour sot dans une société oii le hahillage était à la mode ; partout ailleurs on lui eût reconnu un sens parfait.

Ce soir-là, il défondit Rousseau, dont les convives avaient parlé avec le sans -façon de gens obligés par système à vanter tout haut le philosophe de Genève. On s'était moqué de \ Emile ^ et M. de Genilhac, sans repousser toutes les criticpies dont ce livre avait été l'objet, soutint qu'il renfermait des conseils réellement bons à pratiquer.

— Vraiment! — s'écria le marquis de Sillcry, d'un ton léger; — ne pensez-vous pas qu'il nous eût servi à quelque chose , en notre jeune âge , d'apprendre à manier la truelle ou le rabot?

— A fabriquer des souliers? ajouta M. de Moufelar.

— Ou même à pétrir ces jolies choses , — dit encore M. (h' Valhenne , en montrant du bout des doigts à l'assemblée une de ces timbales de confitures, qu'on appelait alors àcsjJiiits crai7iour.

— Pourquoi pas? — reprit Genilhac quand on lui laissa la parole; — vous êtes tous, Messieurs , fort en règle du côté des parchemins; vos familles sont riches, vos apparentages sont puissants; rien ne vous manque de ce qui élève un homme au-dessus des autres; il est naturel que vous vous jugiez dispensés de travailler comme eux et pour eux. Mais prenez garde : tout ce qui vous fait grands est en dehors de vous; le sort, qui a détruit de plus hautes fortunes, peut mettre à bas et vos privilèges de caste, et votre richesse héréditaire, et votre crédit à la cour; en un mot, loules les conditions extérieures de votre élévation. Bien h('iireii\ alors celui d'entre vous (pii aura |)Our les renqdacer un de ces lalcnls modestes dont vous rougiriez aujourd'hui.

Ces paroles, (pii étaient très-])anales pour le temps, et

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(jui Jiulinli'iiaiil le soiil |)liis <'iic();x', produisiieiit un ccrlain effet, v(>iiaiit (iiiii homme aussi réservé que Geuilliac; mais ce l'ut l)ieii(ùl à (jui rirai! le plus liant de craintes ainsi expiinK'es , et chacun se mil à pcévoii' de la manière; kl plus bouffonne ce (pii pouvait adNcnii' de lui, si la destinée le contraignait à faire œuvre de ses mains. ils inventèrent des professions inouïes, des métiers que la Rome des Césars, toute corrompue qu'elle fut, ne connut jamais, et des enseignements qui eussent étonné Pétrone lui-même. Onand ce joli chapitre fut épuisé, ils revinrent à Geuilliac.

— Çà, mon cher, lui dit Valhenne, — quel lot t*es-lu réservé dans ce commun désastre? (Juelle est la richesse intérieure que tu sauveras du naufrage, à l'instar du vieux philosophe grec?

Ici Genilhac fut embarrassé : à sa rougeur, on put croire qu'il allait dire quelque chose de ridicule. Sa réponse hit pourtant simple et naturelle :

— Je sais, dit-il, un pen de géométrie —

A ce seul mot, et tout simplement parce qu'il était sérieux , le rire éclata de toutes parts. Nos jeunes écervelés recommencèrent à railler de plus belle, et Genilhac, effarouché, retomba pour longtemps dans le silence (pi'il avait rompu si mal à propos.

Langen-Schwalbach n'était point en 1794 cette jolie petite ville oii les baigneurs , que la mode n'appelle pas à Ems ou à Wiesbaden , vont retremper, et , pour ainsi dire , bronzer leurs muscles. Elle n'avait pas ces maisons jaunes, blanches et vert-clair; ces grands hofs ou hôtels, aux

fenêtres nombreuses abritées de jalousies, qui en ont depuis modifié l'aspect. C'était un village bâti à coups de hache dans un carrefour, avec les troncs d'arbres à peine équarris d'une forêt vingt fois centenaire.

Deux jeunes gens y arrivèrent un matin, vers l'époque que nous venons d'indiquer, et par un temps détestable. Leur uniforme vert et noir était celui des chasseurs de Condé; mais à peine le distinguait-on sous une espèce d'enduit jaunâtre que la poussière et l'orage y avaient tour à tour déposé. Ils avaient une sorte de billet de logement, et allaient de porte en porte demander l'arpenteur de S. A. le duc de Nassau.

Les bons paysans allemands, que le séjour des baigneurs étrangers n'avait point encore formés aux calculs avares, leur offraient spontanément l'hospitalité des anciens jours. Mais nos voyageurs, tout en les remerciant, paraissaient tenir à rester dans les limites de leur droit; car ils insistaient toujours afin d'être conduits chez « Monsieur l'arpenteur, » tenu de les héberger, nourrir, etc.

Ils arrivèrent ainsi devant un grand chalet de bois, qu'on leur dit être l'habitation de ce digne fonctionnaire, et ils furent frappés en y entrant par l'aspect de quelques meubles d'origine étrangère, qui réveillaient en eux des souvenirs d'une autre époque. C'était une cassette de Boulle, négligemment posée sur le grossier bahut de chêne enfumé; c'était une épée de cour accrochée sous l'àtre à côté du fusil de chasse, et beaucoup plus rouillée que ce dernier; c'était enfin un pastel de Latour entre deux grossières images mal encadrées. Bientôt l'énigme fut expliquée ; car ils retrouvèrent dans le propriétaire de la maison un de

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leurs ('(impaliiolcs , iiol)l(! coininc eux, cl avec lc([ucl ils avaiciil parla^i' j>lus (riiiic lois les douceurs de l'ancien rcginic.

Pour ne point retarder plus inutilement une reconnaissance que nos lecteurs ont probablement anticipée, nous leur dirons le nom des trois bannis : MM. de Valbenne et de Montclar venaient d'arriver chez le ci-devant marcpiis de Genilhac.

On se doutera lîicilement qu'ils y furent bien accueillis. Un grand feu brilla dans la cheminée, une volaille appétissante, et qui avait encore plus d'un jour à vivre, hit sacrifiée sur l'autel de l'amitié. La cave de l'arpenteur n'était }>as à beaucoup près aussi bien fournie que celle de l'ancien Palais-Royal (devenu Palais-Egalité); mais il y sut trouver encore une ou deux bouteilles de vin du Rhin, qui, vu les circonstances, furent amplement et joyeusement fêtées. Rref , quatre ou cinq heures après leur arrivée dans cette maison bénie , les deux soldats de Monsieur le Prince , à peu près remis de leurs fatigues , et remontant avec méthode le cours des ans, racontèrent à leur hôte les incidents périlleux de leurs dernières campagnes. Les misères, les souffrances, les déceptions de toutes sortes, rien ne fut oublié; mais dans chacun de leurs récits, et surtout vers la fin , ils laissèrent percer une sorte d'amertume contre ceux des nobles français qui n'étaient point venus se ranger sous les drapeaux de l'émigration. A les entendre, il y avait dans une pareille conduite toutes les conditions d'une complète dérngeance , et Genilhac put prendre à son compte une partie de leurs réflexions plus ou moins malveillAntes.

Sans leur répondre anlrement, — car ils étaient chez lui, — ce digne homme leur raconta son histoire; elle était moins compliquée que la leur :

— Je ne sais, leur dit-il, si vous vous rappelez certain souper d'il y a six ans, où, sans m'en douter, je fus ni plus ni moins prophète que M, Cazotfe. On m'y trouva fort absurde à ce qu'il me parut, et cela ne m'a point empêché de régler ma conduite d'après les idées que j'avais émises en celte occasion. Une seule fois, — et je m'en repens, — elles ont cédé à un sentiment de fausse honte ; ce fut le jour où je me laissai persuader que je devais faire à mon rang le sacrifice de ma patrie. Quoi qu'il en soit, à peine eut-on fermé derrière moi les portes de la France, que le sang-froid et le bon sens me revinrent ; je cherchai s'il y avait en moi une autre étoffe que celle d'un chevalier errant toujours prêt à faire le coup de lance pour des causes perdues, et je découvris, à ma très-grande satisfaction, que mon respect pour Rousseau m'avait pourvu de facultés plus essentielles. Les employer ne fut pas difticile ; il ne fallait pour cela que renoncer aux chimères d'une vaine espérance , aux illusions d'un fol orgueil. Je l'ai fint en acceptant une situation , fort humble sans doute , mais dont votre visite m'a révélé tout le prix. Quant à ce que vous semblez penser des devoirs que la naissance impose , des positions incompatibles avec tel ou tel préjugé de caste, etc., j'avouerai naïvement que je le comprends à peine ; et , a. ce sujet , je vous lirai volontiers quelques phrases d'un livre que je compose à bâtons rompus sur les marges de mon cahier d'arpentage.

OUK DKUK É CHASSE S. 255

Il pril, à CCS mois, iiiic cspccc (\o voliiiiic rccoiivcrl en paiTlicniiii , et sur les pages diKnici, j)aiiiii des plans de toutes sorles, ou trouvait en elTct (picl(pies senteuccs de philosophie piaticpie.

L'une d'elles était ainsi coiicne :

« Mélions-nous de tout ce ([iii grandit dune grandeui' factice; méfions-nous des échasses sociales sans lesquelles les autres hommes seraient nos égaux.

« Une particule nobiliaire est une échasse ; échasse encore la protection d'un mmistre. L'héritage d'un nom célèbre, une fortune que vous trouvez en naissant sous l'oreiller brodé de votre berceau , la préférence d'une jolie femme en crédit, l'amitié d'un grand seigneur, — si tant est qu'il y ait encore des grands seigneurs, — autant d'échasses que tout cela.

«La plupart sont bien fragiles, hélas ! et le sage doit toujours se tenir prêt au moment où elles se brisent. La moindre faculté personnelle, la moindre force iidu'rente à l'individu , est bien autrement solide , bien autrement désirable que les plus rares prodigalités du hasard. En d'autres termes, et comme dit le proverbe :

UN l'IED VAUT MIKUX QUE DEUX K CHASSE S.

— De fait. Messieurs, continua Genilhac, vos échasses sont brisées... et mon pied me reste.

MM. de Valbenne et de Montelar, dominés par l'évidence delà démonstration, ne purent s'empêcher de trouver ce propos fort raisonnable, bien que, venant d'un arpenteur, il ressemblent quelque peu à un calembour.

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