‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 113 sur 156 · QUI VA CHERCHER DE LA LAINE · texte numérisé non relu

QUI VA CHERCHER DE LA LAINE

cela est vrai dans le déparlement de l'Indre comme ailleurs. Ce proverbe m'a conduit au boulevard des Italiens.

— Où sans doute tu fus bien accueilli?

— ^ Parbleu ! j'avais cent cinquante mille francs ! Et cependant cette somme j renfermée en bons billets de banque dans mon portefeuille , me semblait alors une misère î Je voulais cinquante mille livres de rente, ou rien. Je les ai eus pendant trois ans; maintenant je n'ai rien.

— Tous tes vœux ont été remplis, reprit en souriant l'aîné des trois frères.

— Trop remplis même. J'étais à peine arrivé depuis vingt-quatre heures que déjà j'avais un ami.

— Un ami?

— C'est le synonyme parisien d'un substantif désobligeant. Cet ami me prit si fort en affection qu'il m'intéressa dans une affaire de pavage en fer creux; c'était le moment de la fièvre aux pavés. Tout homme qui se respectait avait son petit système de pavage dans la poche ; pavage en bitume, pavage en grès, pavage en chône, pavage en sapin, pavage en cailloutis; sous prétexte de paver Paris, on le dépavait. Je remerciai mon ami avec effusion , et mis vingt mille francs dans son entreprise. Ma fortune allait, grâce à notre pavage en fer creux, courir comme une locomotive sur un rail. Mon ami avait l'adjudication de la rue Rambuteau, alors au berceau. Notre spéculation était superbe; malheureusement elle péchait par la base; le pavé nous coûtait quatre francs, et la ville nous le payait soixante et quinze centimes; mon ami me conseilla de me rattraper sur la quantité; je suivis son conseil.

— Et tu perdis le double?

in:\ii;NT tondt. 285

— .IiisliMiionl. A la suilc de icllc oj)cralioii, mon ami changea dair ci jtailil |)(»iir IJriixcUcs.

A quelque leuq)s de là, on me lit voir dans un eal'é uu mousiem" ([ui buvail un grog. — Voyez -vous ce monsieur? me dit mon interlocuteur. — Oui. — Ou'en pensez-vous'? — Je pense que c'est un monsieur qui a un gros ventre et une redingote marron, — C'est wn grand lionune. — Ali bah! — Permettez que je vous le présente.

De celte présentation résulta un journal.

— Eh quoi! de la littérature après de l'industrie?

— Ce que je n'avais pas trouvé dans le pavé , je voulais le trouver dans le feuilleton. Notre jourjial fut fondé à la Maison d'Or, un soir d'été. Le lendemain /a Fondre se leva sur Paris. Il nous lallait un titre fougueux, incandescent, terrible; nous voulions porter la flamme de nos convictions dans les ténèbres de rindifiérence, illuminer, aux lueurs de nos principes , les abîmes où la société se plonge. La Foudre fut tout à la fois socialiste, humanitaire, progressive et rénovatrice; elle sapa les abus et frappa de la cognée du premier-Paris l'arbre séculaire du privilège. Dix hommes d'étal rédigeaient la partie politique ; dix de nos plus féconds romanciers versaient leurs élucubrations dans la partie littéraire. C'est la Foudre qui a invente la question Valaco-Moldave et les romans en vingt-quatre volumes. Le roman est resté à son neuvième tome, et la question à sa cinquième phase.

— L(i Fondre mourut donc?

— Llle ])assa coninic un météore; mais en passant elle laissa des traces brûlantes de sa polémique; trois paradoxes

Page 1