A MARMITE QUI BOUT
leur de prédilection du beau Paris, Troie uaurait pas été saccagée; si une pomme n'était pas tombée sur le nez de Newton pendant qu'il méditait sous un ponnnier, ce grand philosophe n'eût point résolu un des plus brillants problèmes de l'intelligence humaine. Nous pourrions poursuivre ces citations ; mais nous aimons mieux nous arrêter dans l'intérêt du lecteur qui doit brûler de connaître les événements qui se passèrent dans le royaume d'Yvetot et mirent la nation à deux doigts de sa perte.
La. cause de tous les maux qui désolèrent pendant plus de quinze jours cette paisible contrée, fut une simple exclamation.
Un soir, maitre Hemy, un des plus riches fabricants de cidre d'Yvetot, vidait tranquillement, assis devant sa porte, (juelques pots avec ses amis. IMaître Uemy était un fin connaisseur, un gourmet célèbre dont les opinions en matière de cidre faisaient loi à trois lieues à la ronde. Comme il déposait son verre sur la table en faisant claquer sa langue contre son palais d'un air de satisfaction joyeuse, maître Remy s'écria : — Par Notre Dame! on voit bien que c'est du cidre d'Ingeville, le meilleur de tous!
En ce moment passait maître Jean, un des fermiers les plus opulents de Montreville , village qui de tout temps a disputé la ponnne du cidre à son voisin Ingeville.
Maître Jean n'entendit pas sans un certain sentimein d'amertume l'exclamation de maître Remy ; il était trèschatouilleux sur le point d'honneur, et il ne pouvait souffrir qu'on portât la moindre atteinte à la réputation de son village; dadleurs , il \\i dans ce propos une flèche lancée à son adresse , et il n'en fut que plus irrité.
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MOrCHE NE s'attaqik. 207
Mailci' Jean, le ('(inii' uIcitû, s'arrèla devanl la poilc du Pot Eternel , la principale auberge d'Yvotol. Plusieurs persoiuies réunies autour d'une vasle table se livraient au plaisir de boire, qui est Toceupation la plus importante des liabitanls de cet lieureux pays. Dès que maître Jean parut , on s'empressa de lui faire place, mais lui refusa de s'asseoir.
— Qu'avez-vous donc, maître Jean , vous si gai d'ordinaire , que vous refusiez de boire un verre de cidre avec nous?
— Je n'ai pas soif, répondit maître Jean avec Tair du père de Rodrigue après le soufflet de don Gomès.
— Vous ne refuserez pas du moins de casser un morceau de cette excellente galette, préparée par la main inimitable de notre belle hôtesse.
— Je n'ai pas faim.
Maître Jean n'a ni soif ni faim , se dirent tous les spectateurs consternés ; il doit s'être passé quelque chose de bien extraordinaire. Voyons. — Maître Jean , dirent-ils tous à la fois, quel grand malheur vous est donc arrivé?
— La gelée a-t-elle brûlé les fleurs de vos pommiers ?
— Votre femme est-elle malade?
— Quelque méchante fée a-t-elle fait tourner votre cidre de l'année dernière ?
Maître Jean, pour toute réponse, enfonça son large chapeau de feutre sur sa tète grise , et leur dit : — Vous êtes tous des lâches.
— Comment ! des lâches? s'écrient les buveurs.
— Une buvez-\ous maintenant? reprit maître Jean.
— Du cidre de Montreville, nous n'en voulons jamais d'autre.