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— Eli bien! pendant qne vous êtes là à vous goberger avec ce neclar, on vous insulte, on vous outrage dans la réputation de votre boisson favorite. Maître Hemy et ses amis soutiennent que le cidre d'Ingevillc est le meilleur de tous. Souffrirez-vous un pareil affront?
Les buveurs , déjà échauffés par des libations copieuses et entraînés par l'éloquence de maître Jean, répondirent qu'ils n'étaient pas d'humeur à tolérer de telles insolences, et qu'ils feraient bien voir à maître Remy et à ses amis que le cidre d'ingeville n'était que de la petite bière à côté de celui de Montreville. Ils soutinrent en même temps qu'il fallait, fout de suite, se porter vers la demeure du blasphémateur et lui faire rétracter ses paroles. Maître Jean se mit à la tète de la bande.
Maître Uemy sacrifiait au Bacchus d'ingeville sans se douter de l'orage qui allait fondre sur sa tète, lorsque les partisans de Montreville se présentèrent devant lui, et le sommèrent de déclarer qu'il renonçait à l'hérésie qu'il avait soutenue.
Maître Remv refusa connue de raison ; ses amis l'imilc reid. La dispute s'envenima; on en vint aux gros mots, puis aux menaces, puis aux coups. Maître Jean eut le nez en sang, et maître Hemy laissa deux dents sur le terrai)]. La force armée essaya en vain de rétablir l'ordre. La ville tout entière ]»rit part à la dispute, ^^efof hd partagé en deux canqis ou plutôt en deux l)outeilles : les uns tiiuTut pour Ingeville, les autres pour Montreville. Le id\aume d'\^("tot l'ut en proie à tontes les horreurs de la guerre civile; il ne lui manqua plus qu'un grand lionnne pour écrire l'histoire des factions qui le déchiraient.
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Le rdi. {|iii ('lail alors Euslailic ti'oisiriiic du nom, noiilul iiii'th'c un (ci'iiic à ces dissensions; il ceignit le l)i»niu'l de coton l'oval , convo(|ua les étals- générULix , et déclara dans un édil que ni le cidie (ringeville, ni le cidre de Montreville ne méritaient la piééminence , qu'elle apparl<Miait au cidre de Uonemille, et que tout le monde eût a se conformer, dans ses paroles, dans ses actes et dans sa boisson, à la teneur de cet édit.
11 se forma alors en YvefuI un troisième parti, dit des politiques ; ceux-là tenaient pour le cidre en général et pour aucun cidre en particulier. Le roi , fort de Tappui de ce parti, crut avoir pour jamais assuré la tranquillité publique, et s'endormit comme un empereur qui n"a pas perdu sa journée.
Le roi Eustache 111, auquel les mémoires contemporains accordent un sens politique assez étendu, se trompa cependant dans cette circonstance. En croyant satisfaire les partis , il les indisposa tous. Comme il arrive toujours en pareil cas, les factions oublièrent l'objet de leurs disputes, elles se réunirent pour demandei" la révocation de 1 édil de Ronenville. Les IngeviUistes et les Montrevillistes entourèrent en armes le Louvre d'Yvetot. Eustacbe 111 fut cliassé et déclaré incapable de régner, lui et ses descendants.
Le roi d'Yvetot se retira avec sa servante d'boiineur, qui seule lui était restée lidèle, cbez un seigneur du voisinage, le duc de Rocliefort, qui lui promit (rarnier ses valets et ses piqueurs pour le rétablir sui' le trône de ses ancêtres.
Yvetot , privé de roi, cbercba tout de suite les moyens de se gouverner. Les uns proposèrent d'établir une repu-
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bliqiie sur le modèle de celle de Rome , avec deux consuls qui seraient maître Jean et maître Remy.
Les autres offrirent d'organiser le gouvernement d'après les lois de Salente, dont M. de Fénélon venait de tracer un modèle séduisant.
Les politiques voulaient qu'on maintînt la monarchie, mais en établissant un juste équilibre entre les pouvoirs, au moyen de deux chambres, l'une héréditaire, l'autre élective.
Pendant ce temps-là, le bruit des préparatifs faits par le duc de Rochefort était venu jusqu'à Yvetot. Les trois partis jurèrent de mourir en combattant l'ennemi commun. On réunit de grandes quantités d'armes et de munitions; chaque jour, les recrues s'exerçaient sur la place pubhque. Tous les cidres étaient devenus égaux devant la loi. Les femmes brodaient des écharpcs pour ks remettre aux vainqueurs; des orateurs enflammaient l'imagination du peuple en lui retraçant les grandes images de patrie et de liberté. Yvetot offrait un spectacle sublime; c'était une république de la Grèce qui ressuscitait en Basse-Normandie.
Le duc de Rochefort , grâce à son or, entretenait des intelligences dans la ville : il v a des âmes vénales partout, inème à Yvetot. Ces espions représentaient au duc l'état de la ville, divisée par les partisans des trois systèmes de gouvernement; ils lui peignaient l'anarchie des idées et des honnncs ; ils l'engageaient à profiter de cet état de crise qui augmentait la faiblesse des rebelles. Les espions agirent tellement sur le duc qu'il crut le moment favorable pour opérer une restauration.
(!(• n'était point Va^h d'Kustache III; il avait trop d'ex-
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périeiu'c pour ne pas savoir (pic la colrrc rend rcdoiilaMc rhoiiiiiii' le |)liis liuiidc, cl rcxcniplc ivcciil ilc rAiiglelciTc lui uiouliait (piuii j)('U[)k' uesl jamais })lus à craiiulro (pie lorscpul csl (Ml ivvoluliou, paire (pie les irvolulioiis fout toujours surgir des hommes d(; géuie. Pounpioi \velot n'aurait-il pas aussi son Cromwell?
Le duc de Uoclicfort ne «oiita (pie médiocrement ces raisons, il les lit ri^jclcr par son coiis(^il. L'armée, composée de vin<^l-(pialre hommes, reçut ordre de se mettre en mardie. Le duc partit pour en preiulre le commandement; il montrait sur sa route les chaînes dont il comptait charger maître Remy et maître Jean , les deux fauteurs de la réhellion.
On sait assez ce cpii advint de celte formidable expédition. L'armée de Rochelbrt fut battue à plate couture; luimême, nouveau Xerxès, ne dut son salut (pi'à la fuite.
Eustache III apprit cette nouvelle en roi, et en subit les conséquences en philosophe. — Je n'attends plus rien des hommes , dit-il , mais tout de la Providence , qui choisit pour auxiliaire le temps.
Le roi d'Yvetot ne se trompait pas. Les partis ne purent parvenir k s'entendre dans son ancien royaume; chaque jour on regrettait davantage la prospérité passée. Les politiques tirent des ouvertures au roi , qui rehisa d'accorder ré(|uilibre entre les pouvoirs, ne voulant pas, disait-il, changer l'antique constitution de l'Etat ; ce refus rompit les négociations entamées. La situation désespérée des affaires força les polilifjues à les renouer. Ils renoncèreut au gouvernement constitutionnel, qui devait succéder un siècle et demi jdus tard à la monarchie pure et simple, telle qu'on