QU'IL ARRIVE DES PARRAINS
0 suis perdu, ruiné! Quel événement funeste ! Qui se serait attendu à un pareil coup du sort! Oh! saint Janvier, il ne me reste plus qu'à fermer mon théâtre si tu ne viens à mon aide !
Amsi parlait, il v a environ un siècle, le vieuv Geronimo Passavanti, directeur du lanieuv théâtre San-Carlino à Naples, situé alors, comme aujourdhui , dans une cave. ce qui n'empêchait pas la foule de s'y porter.
Vous savez que toutes les extravagances, tous les ridicules
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c'est quand l'KM'ANT KST ISAPTISK, KTC. 521
(|iii se pfoiiu'iKMil [x'iulaiil la joiiiiicc dans la hoiiiic \illc de INaplos, se r('li'oiiv(M)l le soii- à San-darliiio , roprrscnlôs avoc un nain ici j)arl'ail. L'aclcur principal csl ccl imniorlt'l Piiîcinelld , (pie nous avons traduit en IVançais par une inariounctlc eu bois qui n'a guère que des coups de bâton pour toute éloquence.
Le tbéàtre de San-Carlino, essentiellement satirique, a autant besoin de pièces nouvelles quini petit journal Français a besoin de nouveaux articles. Or, ce qui causait le désespoir du pauvre directeur Geronimo Passa vanti était précisément le manque absolu de pièces.
Il était brouillé , par des raisons que l'histoire ne nous dit pas , avec tous les auteurs qui alimentaient ordinairement son théâtre. La société des auteurs dramatiques n'était cependant pas encore inventée de ce temps-là à Paris, et encore moins à Naples, ce qui prouve bien qne les intrigues, les brouilles, les discordes et les coalitions, sont plus vieilles que toutes les sociétés du monde.
De désespoir l'infortuné directeur s'arrachait donc les cheveux; il en était déjà à sa troisième poignée, quand sa femme , la vénérable Barbara , lui dit :
— D'où vient votre peine, cher époux? Ces maudits barbouilleurs de papier ont formé un complot contre vous ; eh bien! ne sauriez- vous vous passer d'eux? Ce matin, en rangeant mes coiffes, j'ai trouvé dans le fond dnii tiroir ce rouleau de papier, qui m'a tout l'air diuie pièce de théâtre. One ne la faites- vous représenter? Elle aura l'avantage de ne pas vous coûter un denier, et c'est peutêtre saint Janvier qui vous l'envoie.
Bien que Geronimo Passavanti eût reçu une certaine
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éducation, il laillil se laisser aller à quelque geste de pantomime napolitaine, très -inconvenant, envers sa chère épouse, lorsqu'il eut jeté les yeux sur le manuscrit couvert (le poussière et de toiles d'araignée qu'elle lui piésenlait.
On lisait sur la couverture, en gros caractères : le Triomphe des Masques. Il était aisé de s'apercevoir ([ue cette pièce remontait au moins au temps de la Comédie (le f Jrt ^ lorsque les comédies n'étaient auti-e chose que de sinqiles canevas ((ue les acteurs remplissaient à leur guise.
Cependant, le désespoir est iu\eutit' de sa nature, et, dès que Geronimo eut feuilleté pendant quelques instants le manuscrit du Triomphe des Masques, il se mit tout à coup à sourire à travers ses lai'mes, et se dit : — Pourcpioi pas ?
Cq, pounjuoi pas voulait dire dans sa houclie : — Puisque je n'ai rien à jouer, pourquoi n'essaierais-je pas de représenter celte pièce que le hasard a remise entre mes mains? Quand elle sera un peu rajeunie, rajustée, épousselée surtout, elle vaudra peut-être hien ce que je joue tous les soirs.
Consolé par l'idée qui lui était venue, Geronimo mit sous son bras le manuscrit du Triomphe des Masques, et se rendit à un petit café situé sur la place du marché, oii se réunissaient habituellement les (juinault et les Métastase du théâtre San-Carlino.
Le premier poète au([uel s'adressa le tlirecteur était le fameux Burchiello, (pii mangeait du macaroni du matin au soir, et en était déjà à son cin(| cent soixaute-dix-neuvièuie
oi'ir, AUi;i\i: dks i'aiuiains. 7)25
oii\rag(Mli'ainali(|ii(' . I)i('ii (lu'il lui à'^c de (jiiai aille ans à
[HMIIC,
— Je ii(> vous (Icinaïulc |>as de u\r vc\uv\[\c une de \os pièces , lui dit ilcroiiiiiio diiu (on (riiimiilitt', jmis(|ii(' \oiis avez, dites-vous, juié eulfe vous pai' le M\v de ne plus tra\aillei' [)onr moi; mais permellez du moins cpie eelle \ieille laice, (pii m'est par hasard lombéfi sous la main, paraisse sous votre nom. Ce ne sera pas violer votre promesse; vous sauverez ainsi lui pauvre homme qui est sur le hoi (l du |»ré(ipiee , et je jiense ([ue le Sty\ ne s'en oflensera pas.
— Quelle proposition venez-vous me l'aire là? s'écria le poète en aj^itant avec fureur sa main qui soutenait un cha- ))elet magnilicpie de macaroni. Oui? moi, j'irais sij^uer de mon nom une misérable rapsodie qu'il vous a plu de tireur de la poussière! One diraient le mont Parnasse, Apollon, le cheval Pégase, le Permosse et les Neuf Muses, en voyant s'avilir de la sorte le grand poète Burchiello, l'auteur de... de...
Il commençait à énumérer les titres de ses cin(j cent soixante-dix-neuf pièces, ce qui eût beaucoup retardé ]c pauvre (leronimo Passavanli. Vovant (ju'il n"v ;nait rien à espérer du C(Mé de Burchiello, le directeur se tourna vei's Pandolfo, Dottori , Binoccini, (locodrillo, et beaucoup d'autres poèies qui se trouvaient réunis dans le café; mais chaque fois qu'il déroulait son manuscrit du Triohiphe des Masques, tous lui riaient an nez, et l'accablaicMit de railleries et de dédains.
Passavanti ne savait plus à (piel saint vouer son théâtre; sa ])eine (''tait d'autant jdns sensible que. dans c(> temps-là.
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do inême qu'aiijourJliui, Fiisage voulait que l'on imprimât d'avance sur une affiche le nom de l'auteur d'une pièce nouvelle. Le public se porte à la représentation suivant le degré d'estime qu'il accorde au nom du poète. Contrairement aux coutumes de France, les chefs-d'œuvre dramatiques de Naples ne peuvent se permettre l'incognito.
— Lh bien ! se dit en rentrant chez lui Geronimo, puisqu'ils ne veulent pas endosser la responsabilité de la pièce, c'est moi qui la signerai, et il ne sera pas dit qu'un théâtre périra faute d'un poète de ])onne volonté !
Il fit aussitôt fiibriquer une immense affiche sur laquelle on lisait : « Dans trois jours, rexcellente, l'incomparable, la sublime , la divine farce du Triomphe des Masques , par le directeur du théâtre San-Carlino, Geronimo Passavantl.»
Cette affiche fut suspendue, à l'aide d'une corde, au milieu des rues les plus fréquentées qui avoisinent la rue de Tolède , forme de publicité qui rappelle un peu , par parenthèse, celle de nos réverbères. Mais, quand les poètes que Geronimo avait implorés vainement virent son affiche se balancer au gré des zéphyrs, ils triomphèrent et s'applaudirent de la réussite de leur complot.
— Un directeur de spectacle, dirent-ils, en être réduit à se donner comme le père de vieilleries ensevelies depuis un siècle ! Les habitués du théâtre ne peuvent manquer de s'éloigner tous de concert; c'en est fait de San-Carlino, et nous aurons bientôt à composer une tragi-comédie sur sa ruine.
Geronimo, sans se laisser intimider par ces prédictions sinistres, avait distribué ses rôles aux acteurs; mais, comme ils lui demandaient lous à la fois ce qu'ils auraient h dire et à faire :
Ol'll. AHUINK DKS I>AI{HA1.NS. 525
— .Mes enlaiils, leur r(''|)()ii(l;iil-il, joiiL'/ vos rôles ((iiiiiiic si NOUS les saviez j)ar C(riii'; oecupez-Nous de riMidi'e ce (|iie NOUS a\('z tous les jours sous les youx, de copier les gestes et la démarche de ceux ([ue vous voudrez imiter : une fois en scène, les paroles ne vous maurpierout |)as. Xos aïeux et bisaïeux les Arlequin , les Fulcinella , les Pantalon , les Covielle et les Scaramouche, ne jouaient jamais la comédie autrement, et ils n'en étaient pas plus niau\ais pour cela. La preuve, c'est que nous vivons encore aujourd'hui sur leur réputation et sur leurs masques.
A force de zèle et d'activité, la pièce hit prête au bout de trois jours. Les poètes de la conjuration prétendaient que personne ne se dérangerait pour assister à la première représentation du Triomphe des Masques. Mais ils jiurent se convaincre que les poètes ne sont pas toujours d'intaillihles oracles.
Chacun était curieux de voir une pièce que Ton disait avoir été composée par le directeur Geronimo Passavanti. L'affluence fut telle, qu'il ne fallait rien moins qu'une salle aussi solide que celle de San-Carlino, pour ne pas s'écrouler sous le poids des spectateurs.
Dès les premières scènes, les poètes qui occupaient toute une banquette du parterre furent fort étonnés de voir que les acteurs entraient, sortaient, parlaient absolument comnu> si leur rôle eût été tracé d'avance. Souvent même , les saillies naissaient avec tant d"à-propos, le dialogue se parsemait de lui-même de traits si comiques et si neufs, que la salle tout entière éclatait en applaudissements. La ])ièce avait trois actes; le premier venait de linir, et l'auteur j)iéltMi(hi , Geronimo Passavanti, rappelé plusieurs lois sur
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la scène, avait déjà gagné mie conrbature à force de révérences.
Les deux derniers actes confirmèrent le succès du premier : jamais pièce plus singulière ni plus intéressante n'a\ait été offerte au public de San-Carlino. On voulait porter le directeur en triomphe; mais il avait eu le soin de si» blottir derrière la toile du fond , afin de se dérober aux démonstrations de l'assemblée délirante.
Ce fut l:i que le trouvèi'eut les poètes cpii s'étaient empressés de franchir les banquettes pour se reiuhe sur le théâtre.
Burchiello prit le directeur à part, et lui dit :
— \ ous savez que c'est moi qui suis l'auteur de la pièce; c'est un ancien canevas que j'avais remis autrefois à votre ])rédécesseur. Je n'ai pas voulu vous l'avouer pour ne pas me séparer de mes confrères; mais à })artir de demain , je vous autorise à mettre mon nom surlalliche.
— Point du tout, interrompit Pandolfo, c'est mon nom qui doit être imprimé; n'ai-je pas reconim plusieurs scèiu's (pii ne peuvent appartenir (pi'à mon répertoire?
— Voilà qui est un peu fort, criait de son c(Mé le poète Dottori ; oser dire que la pièce n'est pas de moi (piand tous les lazzis de Pulcinella et les bons mots de Casacciello sont de juon invention !
Messieurs, Messieurs, dit Geroninu» qui ne savait
comnuMit se débarrasser de cette nuée de poètes criant tous à la fois, je vais vous mettre d'accord en vous déclarant que la pièce appartient à vous tous, et que si mes pauvres acteurs ont eu le bonheur de réussir, c'est qu'ils se sont souNcnus des mots charmants et des excellenis (rails
or II, AiiiuN !•: ih:s i'akkmns.
(loiil NOUS a\('/ i(Mii|tli les lolcs (HIC vous a\t'/ hicii \oiilii Iciii' t'crii-c. l'\iisoiis doue la paix, cl, |)oiii" coiicliiic le Iraih'. j"im|)i'iiii('rai (Icinaiii sio' mon aliichr (pic la pii'cc MoiiNcllc csl lion pas (le moi , mais dv> lics-illiislrcs [)oèlclînrcliicllo, l'aiulollo, Dollori. cl dv loiis ceux qui voudronl l)icu se pirsciilcr, à idiulition loulcfois ([iio vous me pcimt'dicz désormais d'iiililulci' ainsi la pièce : le Triomphe (les M;iS(pies , ou
CKST QIA.M) l'e.NFA.NT KST BAPTlsi: ( » e " 1 1, A I! ft I V E DES P A !'. r, A I N S .
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