GOMME LE FRUIT DEFENDU
., __-^ e comte de G. a près de soixante ans, et ■,>^^(^ sa femme n'en a pas vingt-cinq. Celte r''/-«}^ disproportion d'âge n'a nnllement nui I an l)onlieur du ménage, attendu que I M. de G. , en considérant sa reninie comme sa fille, lui épargne autant que j)ossiljle les remontrances et les gronderies qui marcheiil trop souvent à la suite des vieux maris.
Cependant , il est des cas où un époux môme à cheveux jjlancs ne peut guère se dispenser d'adresser à sa femme
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(|ii('l((ii('s rcpriiii.iiulcs. (iommciil soiilTrir, par ('\(Mii|i1o , ([Il une rcmiiic jciiiii'. riche, el (|iii n'a giu're à s'occuper (pie (le ses plaisirs, ahaiulonne, par un pur caprice, des arts (l"a<;r(Mncnl qui doubleul la boault; d'une jolie femme et rendent presque jolies celles qui n'ont qu'une ligure médiocre?
— Vous savez, .Inlielle. disait un jour à sa fcnune le couile (le (î,, qu'en vous épousant j'ai rec^'.u de nous la promesse que vous cultiveriez vos talents avec autant d'assiduité qu'autrefois. Vous avez une Yoix charmant(\, il est des morceaux que vous rendez mieux que des cantatrices de profession; pourquoi votre piano reste-t-il fermé quel- (juefois des mois entiers?
— Mon ami , j'ai depuis ([uelque temps la nuisique en horreur ; la vue seule de mon piano m'agace horri])lement les nerfs.
— Sacritions donc la musique; mais la peinture, que vous a-t-elle fait? Je me souviens que dans votre pension vous faisiez des bouquets de roses presque aussi bien que Uedonté, et si vos aquarelles eussent été signées Decamps ou Delacroix, je suis persuadé que Susse les eut couvertes d'or. Cependant, votre boîte à couleurs reste fermée et votre king Charles est couché toute la journée sur votre palette.
— Est-ce ma faule, si (ont ce (|ue je fais en dessin on en peinture me semble au-dessous du médiocre? Si nous voulez, mon ami, ne pas me désoler, ne m(^ forcez j)as à reprendic ces pinceaux auxquels je voudrais navoii- jamais touché de ma \ ie.
— Je me sou\iens aussi (pie, dans les premiers temps
530 RIEN n'est bon
tlo noire mariage, vous paraissiez vous plaire à nii exercice qui ne peut, je crois, qu'être utile h votre santé; vous montiez à cheval, et tout le monde admirait votre grâce et votre dextérité. A présent, je suis obligé d'aller galoper seul au Bois, et j'ai la douleur de penser qu'il me faudra bientôt vendre Tliecla , cette jument arabe que j'avais achetée pour vous et qui reste quelquefois huit jours sans sortir de son écurie.
— Que voulez- vous? l'équitation me déplaît comme tout le reste : j'aime mieux demeurer oisive que de m'abandonner à des exercices qui ne sont plus des distractions pour moi. Exigez-vous donc que je chante, que je peigne ou que je monte à cheval avec une àme chargée d'ennuis et de tristesse?
— Non, sans doute, ma chère Juliette, reprit M. de G. en souriant, et mon vœu le plus cher aujourd'hui, comme au premier jour de notre union , est qu'avant toutes choses vous ne subordonniez vos actions qu'à votre seule volonté.
Peu de jours après cet entretien, la comtesse de G. se sentit atteinte de \apeurs, de frissons et de maux de nerfs qui lui donnèrent quelques inquiétudes sur sa santé. A peine avait-elle commencé à se plaindre, que le célèbre docteur L., en qui le comte avait pleine conliance, était déjà à ses côtés et l'interrogeait avec anxiété sur le genre de malaise qu'elle éprouvait.
Quand elle eut achevé de dérouler aux yeux du docteur le chapitre de ses souffrances, celui-ci lui dit du Ion grave tlun liouHue sérieusement inquiéli' :
— J'espère, Madame, que vous ne chantez jamais : je remarque que vous devez avoir le larynx très-susceptible.
(iOMMÊ LK nUIT DKFKNDr. .».) 1
L'I la uuisi([ii(' vocale aurait pour vous dos cousi'(|uc'uct's laclieuses.
Kai chaulé aulri-fois, Jiiais depuis longtemps j'ai uiis
de colé les cavaliues et les duos. Mes iusiiucts uie disaieul que je serais iorcée lot ou tard de reuoiicer au cliaul par raison de santé.
— Avez-Yons également renoncé à la ])einture?
— Entièrement.
— A merveille. La position courbée que cet art exige fatiguerait votre poitrine, et augmenterait bientôt cette langueur mélancolique où vous êtes habiluellenieut plongée. Vous ne faites jamais d'exercices de corps?
— Depuis une semaine, je ne cpiitte pas cette causeuse.
— C'est Hippocrate lui-même qui vous a inspirée; avec une complexion aussi frêle que la votre , vous devez vous interdire tout ce qui vous imposerait du mouvement, de la fatigue. Ainsi, point de danse, point de walse, jamais d'équitation surtout ; suivez mes prescriptions cà la lettre , et je puis vous garantir une prompte convalescence.
Le comte de G. prit congé du médecin en lui assurant qu'il n'avait pas à redouter la moindre infraction à son ordonnance, attendu que, par une coïncidence heureuse, elle se trouvait entièrement d'accord avec les goûts de la malade.
Le lendemain de cette consultation, M. de G. fut obligé de quitter Paris pour quelques jours. 11 revint plus tôt qu'on n'aurait cru; et comme il traversait la cour de Ihotel, il fut étonné d'entendre au premier étage ime voix énergique et vibrante qui chantait la grande cavatine de Xor///a : Casin (h\'(i.
552 RIEN n'fst bon
Le comte monta aussitôt dans le boudoir où se tenait liabituellement la comtesse, et lit sendjlant de ne point s'apercevoir que le piano était ouvert et que plusieurs morceaux étaient accumulés sur le pupitre.
— Est-ce que vous chantiez? dit-il d'un ton d'indifférence en s' adressant à sa fennne.
— Point du tout; je regardais cette musique, mais des yeux seulement, sans chanter.
— Songez à la défense du médecin.
— Je ne l'ai point oubliée, et si jamais je chantais à l'avenir, ce serait si bas, si bas, qu'à moins d'avoir Foreille contre mon piano, personne ne pourrait m' entendre.
M. de G. avait quelques affaires à terminer, il revenait d(^ visiter une terre considérable qu'il avait dans la Brie : du moins, tel fut le prétexte qu'il donna à sa fennne pour s'absenter. Mais, au lieu de sortir, il se retira dans son cabinet et prêta de nouveau l'oreille.
Au bout de quelques instants, l'air de Casta diva rcconmiença de plus belle, puis le beau finale du premier acte ydh! se tu sei la vittiuui , puis le duo entre Norma et Adalgisa. Après Noijuci vint Paiisiiia, puis Senii'nunidc, puis Maria di liohaii ; tout le répertoire de mademoiselle Grisi y passa.
M. de G. sortit de son cabinet , enchanté de voir si bien réussir l'idée que lui avait suggérée son médecin.
Il descendit dans la cour et donna l'ordre de seller un cheval, ayant l'habitude de faire tous les jours une promenade d'une heure ou deux avant le dîner.
Il alla lejoindre la comtesse, et feignit d'avoir employé à conférer avec son notaire et des honnnes d'affaires les trois
COMMK LK l'IU rr DKFKNDli. DO a
heures (Util \(Mi;iil de passci' dans son (•al)iii('l , aj)|»laii(lissaiil iiiciilaleiiuMil les sons de sa eliaiananle voix.
— Nous sorlez'? Ini dit-elle dès (jn elle le \il.
— Oui , ma chère Juliette, j'essaie aujourd'hui le cheval {[ue m'a \endu sir John A. Je vais au Hois, mais avec ennui, avec tristesse; l'idée d'èlre seul à la promenade gale d'avance tout le plaisir (pie je pourrais avoir.
— Si je vous accompagnais?
— V pensez-vous? Et le médecin?
— Il n'en saura rien, il visite ses malades en ce momeni el nous ne le rencontrerons certainement pas au hois de Boulogne.
■ — ■ Non , ce serait compromettre votre sauté, je ne consentirai jamais...
— ^ ous voulez donc que je meure de tristesse et de dépit. Autant vaut, ce me semhle , mourir en me divertissant. D'ailleurs, le docteur ma délendu de galoper, et je vous promets d'aller si doucement, vsi doucement, que je ne serai certainement pas plus l'alignée que si je restais dans mon l'auteuil.
M. de (i. se laissa vaincre , et lit seller la jument Thecla que la comtesse montait ordinairement. A peine avait-elle l'ail quelques pas, que sa ligure depuis longtemps froide et attristée rayonnait de plaisir. Son mari lui avait recommandé de n'aller qu'au j)elil pas ; mais dès ([u'elle lui dans l'avenue de ?seuilly, elle se mit à galoper si l>ien tpie le comte avait peine à la suivre.
En rentrant, elle était animée , joyeuse; son h-onl ('tait couvert de ces teintes de la santé qu'un exercice salutaire ramène sur les visages les plus pâles.