‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 132 sur 156 · JOURNÉE PREMIERE · texte numérisé non relu

JOURNÉE PREMIERE

Le jardin de don Manrique d'Almeïda.

ON Manrique, seul. — Dans quel temps Yivons-iioiis , grand Dieu ! Jamais ou u"a

\u tant d'impôts et tant de supplices! Nouseulement le bas peuple, mais aussi la noblesse est appelée à porter le fardeau. LU roi eruel ne se contente plus de notre sang; il a soit" de nos

trésors; et me voilà forcé de dissimuler ma richesse, comme je cacherais un vice honteux. Glorieux ancêtres, me pardonnerez-vous ce mensonge nécessaire pour sauver l'hériiage de ma famille? Mais quel est ce bruit? —

(Entre don Alvar de Benavidès.)

Oui êtes-vous?

Don Alvar. — Lu malheureux qui n'a d'espoir qu'en vous.

Don Manrique. — Est-il courtois de s'introduire chez les gens par-dessus les murailles?

Don Alvar. — Pardonnez-moi, noble seigneur, j'étais poursuivi... Mais d'abord, personne ne nous écoute?

Don Manriqit. — Personne. Vous pouvez parler.

Don Alvar. — Vous savez quelle est la rigueur des édits portés contre le duel ; et vous savez aussi ce que veulent les lois de l'honneur. L'honneur est un diamant, mais un souffle peut le consumer; un souffle, c'est-à-dire un mot, peut ternir son éclat, plus pur que cehii du soleil. t)r, jugez de ma disgrâce. Je rendais quelques soins à une noble dame, qu'il est inutile de nommer; j'eus bientôt la joie d'être distingué par elle. Cependant j'avais un rival présomptueux dans sa conduite et téméraire dans ses paroles. Tout à l'heure, sur le port où nous étions tous deux dans un groiq)e d'ofticiers, cette dame vint à passer. Sa démarche gracieuse attirant tons les regards et lui gagnant tous les cœurs, un capilahie dit : — Voilà une belle femme. — A ([uoi mon rival ajouta : — Le caractère est à l'avenant.— Serait-elle cruelle? demanda l'autre. — Non, répliqua-t-il ; mais les belles manquent en général de jugement, et celle-

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ci. plus Ix'llc (juc les autres, s'est nioutiée aussi plus mal avisée. Alors moi, saisiss;ml l'allusion : — Personne, (lis-je. n"a obteuii ses l'a\enrs, parce (]ue persomie ne les mérite; mais si quelqu'un les méritait, à coup sûr ce serait moi. — Vous mentez, dit-il. A peine mon rival eut-il prononcé ce démenti que mon éj)ée rapide passa du fourreau dans sa poitrine. On n'eut pas le temps de m'arrèter. Le cliàliment suivit l'insulte, comnie la fondre suit l'éclair. Connnis en public et à la face du jour, ce crime, si c'en est un, ne pouvait un seul instant rester ignoré. J'avais pris la fuite aussitôt après ce coup fatal; mais déjà les alguazils couraient sur mes traces. Après plusieurs détours, épuisé de fatigue, j'allais me rendre à eux, lorsque, la muraille de votre jardin m'offrant un endroit propice à l'escalade , je m'v suis jeté sans réflexion. Maintenant, Seigneur, vous savez tout; ma vie est en vos mains. Vous pouvez, si vous craignez d'attirer sur vous la colère du roi, livrer don Alvar de Benavidès à ses bourreaux.

Don Manrique. — Vous ne pensez pas que je le fasse , don Alvar, et si vous le pensiez, ce serait pour moi une mortelle injure. Comment s'appelait votre rival? .

Don Alvar. — Don Manuel de Souza; c'est le fils aîné du gouverneur de Lisbonne.

Don Manrique. — Son père est puissant , et je crains pour vous sa colère ; mais nous essaierons de vous y dérober. Vous n'êtes pas le sen.l proscrit que j'aie depuis un ;ui soustrait à la rigueur des lois. Venez, s'il vous jdaît, par ici.

( Ils soriciil. j

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