CHAT GANTÉ
qiiis de Carabas. Le château de Carabas fut jeté par terre; on eonlisqua tout le domaine, et du même eoup de griffe toutes les terres du ébat, qui se trouvaient englobées dans le niaiïinisal. On lui prit tout, fors ses bottes.
Mais ave(! des bottes ou va loin, surtout une fois qu'on est placé sur la pente de l'exil. Le Cbat Botté émigra; il erra longtemps dans toutes les gouttières de l'Europe; il fut réduit à d'étranges extrémités. Un certain jour, il se trouvait à Vienne, sur un toit; il s'était assoupi doucement. Tout à coup, il sent autour de lui comme un tremblement de terre ; il entend im vacarme effroyable qui s'étend d'un bout de l'Europe à l'autre. Il aperçoit près du toit de l'exil où il est étendu une sorte de màt de cocagne; il Y grimpe pour observer l'horizon politique; mais à peine est-il arrivé au sommet que le prétendu màt se met h gesticuler. Le chat s'aperçoit qu'il est juché au faîte d'un télégraphe, qui s'agite pour annoncer au monde entier que le général Bonaparte vient d'être proclamé Empereur des Français.
Ce que devint le Chat Botté sous rF]mpire, on l'ignore; il est probable pourtant qu'à titre de chat émigré il fut dans l'opposition. La Restauration arriva; il eut sa large part dans le milliard d'indemnité; on le réintégra dans tous ses biens; mais il eut le bon esprit de vendre ses terres, qui faisaient partie du domaine de (larabas, de crainte de nouveau naufrage. Sentant sa lin prochaine, il acheta de la rente, et s"(''f(M'giiit paisiblement entre les pattes de son 111s, qui le miaula pendant plus de trois mois, et coucha dans la hutte d'un charbonnier en signe de deuil.
Cependant, dès que Chat Botté III eut secoué son al'Ilic-
n'a jamais puis DK SOIHIS. (m
lion, il i'cs()lii( (le faire danser les |)isl(>l('s palcrnclles. Il (loinia, oreilles haissees, dans les s|)(''enlali()ns; il acheta dc^' lerrains à linlini; il j)rélendit (jne son j)èi'e el (|ue son t;rand-[)ère , (|ni lui avaiiMit laissé nne immense l'orlnne, n'enlendaienl rien à lexislenee. Amasser une l'orfnnf", beau mérite! Il laut savoir en user, en al)nser même; osons, spéculons, risquons, buvons, rions, chantons! — Ainsi s'exprimaient en chœur le Chat Botté et ses amis.
Bientôt même il rougit de son nom de Cliat Botté; il prit en aversion ses hottes, ses hottes innnortelles, Tori^ine de sa splendeur, la })erle de son hlason , que son j)ére lui avait l'ait promettre à son lit de mort de ne jamais quitter. Il les quitta et prit tilhury; dès lors, ce ne fut plus Chat Botté , ce fut Chat lion , Chat gant-jannc.
Il se jeta dans les folies les plus monstrueuses. Que vous dirai-je? Il devint éperdument amoureux dune ])etite chatte grosse comme le poing, douée, il est vrai, d'une queue blanche magnitique, et qui avait déjà ruiné trois angoras anglais. Il lui loua un vaste hôtel gris de souris; les chambres à coucher, le salon, le boudoir, furent entièrement tapissés d'hermine. Jugez du reste d'après cela.
Enfin, ses yeux se dessillèrent; il vit que cette chatte le trompait, et n'avait absolument d'affection que pour les fourrures dont il ne cessait d'entourer son àme égoïste et glacée. Les fourrures s'usèrent; l'ingrate bayadère à la queue blanche déclara que son amour était usé aussi, et lui ferma sa porte.
Alors les malheurs se succédèrent; il fut obligé de vendre son hôtel, de congédier ses gens, jusqu'à son secrétaire intime, le docte et littéraire Murr, qui l'endormait Ions les
6S CHAT CANTÉ
soirs (Ml lui racoiitaul des contos fantastiques et complèteiiieiil inédits, que lui (ionnail jadis à litre de gages son îuieien maître, le fameu\ ilolïmann, qin.l^nait en longtenq)s à son service.
Ouand il se vit dénué de tout , il alla frapper à la porte des anciens amis de son père; plusieurs d'entre eux lui devaient leur fortune; mais pas un ne voulut le reconnaître.
— -Vous, le fils du Chat Botté , de ce chat de tant de hon sens et de finesse, qui attrapait tout le monde, et courait plus vite que tous ses rivaux et ses concurrents à l'aide de ses grosses bottes , toujours couvertes de poussière ! Oii sont vos hottes? Vous avez des gants à vos pattes de devant; vous avez fait vernir vos pattes de derrière. Allez, allez, mon jeune gentilhomme, ce n'est pas en pareil équipage qu'on fait son chemin dans la vie !
Le pauvre chat était d'autant plus désespéré de ce qu'il entendait, qu'au milieu de ses désastres il tenait toujours à afficher une certaine élégance. Rentrer dans ses grosses hottes qui le rendaient souverainement ridicule jusqu'à la ceinture! Ah! plutôt la mort!
La mort ne vint pas, et l'argent non plus.
Le descendant des anciens serviteurs de la maison de Carahas tomha dans une telle détresse, qu'il lui fallut songer à entrer en condition. Il alla frapper à plusieurs portes; il fit insérer dans les petites affiches : « Un chat pour tout faire, etc. » On lui proposa... devinez quoi"?
On lui proposa de se faire comédien, lui, le petit-fils du noble personnage qui avait eu ses grandes et petites entrées dans les souricières de Louis XIV !
Dans un de ces théâtres en plein vent d'origine naj)oli-
n'a .lAMAlS MUS Dr. SOFUIS. 60
laine, qu'on xoil s'élever dans la grande allée dos C]ianij)s- Elysées, un de ces théâtres que Pierre Bayle et (lliarles Nodier affeetionnaient tant, et que quelques-uns de leurs élèves ont égalé à Molière et à Shakespeare, le théâtre des marionnettes, enfin, pour parler sans métaphore; ce fut là seulement (pie noire héros trouva de l'emploi . Le matou qui donnait la réplique à Polichinelle venait de mourir d'un coup de hàton, par trop paradoxal, que celui-ci lui avait appliqué. Ou proposa cette condition au pauvre chat, qui la rehisa , ne voulant pas descendre à ce degré d'avilissement.
Il préféra se retirer fièrement dans un grenier; et lui, qui était habitué à vivre d'alouettes, de grives, d'ortolans, il résolut de braver les coups du sort et de vivre, comme ses pères, de souris.
Mais, hélas! il avait entièrement oublié le métier d'altrapeur de souris, qui exige plus de main d' œuvre et de pratique qu'on ne croit; sa patte manquait d'agilité, sa griffe était rouillée. La famine lui pendait h l'oreille.
Il ne lui restait plus du mobilier de ses pères qu'une huche beaucoup trop rustique et délabrée pour qu'aucun brocanteur eût jamais daigné l'estimer; elle remontait cependant à mie haute antiquité. Le chat l'ouvrit et se coucha au fond, bien décidé à se laisser mourir d'inanition. Mais, comme il fermait les yeux, il avisa, à l'un des angles du meuble, les lignes suivantes griffonnées par son aïeul :
« 16... — Quand mon fils, petit-fils ou arrière-petit-fils, s'avisera « d'ouvrir cette huche, je crains bien qu'il n'ait pas trop à se louer de « la destinée. J'ai cependant, durant toute ma jeunesse, dormi et couché « dans ce vieux meuble qui nppaileuait nu meunier, le père de mon