‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 64 sur 156 · A COLOMBES SOUMIS CRRISKS SO.NT AMURES · texte numérisé non relu

A COLOMBES SOUMIS CRRISKS SO.NT AMURES

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on ami Auvray est-il chez lui?

— Non, Monsieur, il est sorti; mais Murpli y est, et si vous désirez le voir...

— Comment! si je le désire? mais c'est un devoir, une obligation... Ce cher

Murph! trop heureux vraiment cpi'il veuille bien me recevoir ! . . .

Mon ami Auvray est Fort élégamment meublé, connue tous les gens qui ont un tant soit peu de goût et beaucoup d'argent. Après avoir traversé une pièce dans le style renaissance ,June autre dans le style Louis XV, j'arrivai dans une

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dernière pièce qui n'est d"aiicun style, mais où Ton a réuni tout ce qui peut flatter les goûts dun chien gastronome et blasé: coussins, oreillers, massepains, pâtes, contitures. Comme j'espérais trouver Murph au gîte, j'avais eu soin de me munir d'avance de pralines à l'ananas ; c'est un bonbon entièrement inédit, et dont je voulais lui offrir la première édition.

Je plaçai sur son oreiller deux ou trois pralines qu'il contempla pendant quelques instants dnn air pensif, en clignotant de la prunelle, avec une inq)ertinence adorable. Enfin, il se décida à toucher une des pralines dune langue mélancolique et languissante ; il finit par en croquer une , puis deux; je m'aperçus que la praline à l'ananas était comprise, et, tandis qu'il achevait le sac. je me mis à considérer les portraits qui garnissaient le boudoir. Murph avait été représenté dans toutes les attitudes, à l'huile, au crayon, a la gouache, à l'aquarelle. Les glaces multipliaient son image.

Tandis que j'étais absorbé dans cette contemplation, mon ami Auvrav rentra; il m'indiqua d'un air d'abattement rottomane sur laquelle Murph était couché.

- — Voici trois grands jours, me dit-il. qu'il n'a quitté ce coussin ; il ouvre à peine les yeux quand il me voit ; je ne sais même pas s'il me reconnaît... Il n'a absolument voulu prendre depuis ce malin qu'une tasse de café, une douzaine de biscuits de Reims, plusieurs tranches de baba au rhum, du gâteau de fleur d'orange . des meringues k la vanille . quelques verres de chocolat glacé, de la gelée de cédrat et des framboises de Bar...

— Et des pralines a l'ananas, ajoutai-je en poussant un profond soupir.

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— Ail I l'esl VOUS qui les lui avez apportées, rejiiit Auvray; et eu a-l-il goûté?

— Il vient d'achever la demi-livre.

— Merci, merci , me dit-il dun ton pénétré en me serrant la main ; il n'y a que vous au monde avec moi qui le compreniez. Je Tai quitté pendant quelque temps, car vous savez que je passe tous les jours trois ou quatre heures à la Bihliothèque du Roi . oîi je rassemhle les documents qui me sont nécessaires pour dresser sou arhre généalogique... J'ai découvert que Murph navait guère une origine moins ancienne que nous autres Français, qui descendons tous, comme vous le savez, de Francus, fils d'Hector. Nous descendons des Trovens ; mais ]Murph descend des Grecs par le chien d'Ulysse, qui viiît mourir aux pieds du héros, à son retour dans l'île d'Ithaque... J'ai lu une dissertation insérée dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , dans laquelle un savant archéologue prouve clairement que ce chien d'Ulysse ne pouvait être qu'une chienne; il appuie son opinion sur des raisons au moins aussi solides que celles de Zadig quand on l'accuse d'avoir volé l'épagneule de la reine sur les hords de TEuphrate. Cette chienne, avant de mourir, avait mis has alin de ne point laisser périr sa race , et son rejeton a dû être un des ancêtres de Murph. Pour s'en convaincre , on n'a qu'à jeter les yeux sur le quadrupède antique trouvé dans une niche d'Herculanum . et connu dans l'archéologie sous le nom du petit-fils de la cf demie dilysse; c'est al)solument le poil . le regard , le crâne , le museau de notre chère idole. J'enverrai une note à ce sujet à l'Annuaire historiipie.

Comme Auvray achevait sa dissertation , un domestique

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entra, et lui annonça que quelqu'un désirait lui parler.

— Je n'y suis pas ! dit-il brusquement en continuant à contempler Murpli.

— Mais , Monsieur, il s'agit d'une affaire très-grave... Auvray fit un geste d'impatience et sortit brusquement,

se promettant bien de congédier promptement l'importun qui venait ainsi l'arracher à la plus délicieuse des extases. J'entendis aussitôt dans l'anticliandire s'élever la voix d'Auvrav, qui paraissait en proie à une émotion violente. Son accent s'abaissait par moments , mais pour s'élever bientôt de plus belle. Je ne pus m'empêcher d'être inquiet; quant à Murpli, sa tète, ses pattes, ses oreilles, ne témoignèrent pas la moindre émotion ; tout son corps conserva sa pose indolente et égoïste. Une telle froideur chez un être enveloppé de tant de sollicitude et de sucreries commençait à m'exaspérer, lorsque heureusement Auvrav rentra dans le boudoir. Je ne pus me défendre d'un sentiment de compassion en jetant les veux sur lui : il était pâle, haletant, aussi hérissé que Murph était lisse et calme.

— Voyez, me dit-il en me présentant un papier timbré, voyez ce qui m* arrive. Ah! je n'y survivrai pas; ils ont juré de me tuer !

Il se laissa tomber sur l'ottomane où reposait Murph au milieu d'un rempart de dragées. Je lus le papier; c'était une assignation pour paraître devant le juge de paix, à l'effet de s'entendre avec une certaine marquise de Saint- Azor, qui réclamait un chien à elle appartenant, connu maintenant sous le pseudonyme de Murph, mais dont le vrai nom était Fortuné. Ce chien avait été dérobé par un domestique qui avait dû \o vendre, sous un faux nom. à

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un iii;ircliaii(l de chiens du lionlcvard Hcainnarcliais, dans la boutique ducjncl le niaîlic aclucl l'avait sans doute trouvé.

— Fb bien! puisqu'elle le veut, uous plaiderons! s'écria Auvray (juand j'eus achevé de lire rassionalion ; mais ils in'arraeberont Tànie plutôt que de m'arracher Murpb !

— Oui, nous plaiderons! ni'écriai-je en m'associant à son transport ; et je ne pus nrempêcher de songer aux plaidoiries de Petit-Jean et de l'Intimé; mais je me gardai bien de laisser paraître sur mes traits le moindre svmptôme facétieux.

— Ce qu'il y a de pis, ajouta Auvray, c'est qu'on exigera sans doute que Murpb paraisse en justice , et le médecin a expressément défendu qu'on l'exposât au grand air ; il est horriblement enrhumé du cerv..., du museau...

Pour calmer ses inquiétudes, je m'engagerai à voir moimême cette marquise de Saint-Azor, et à faire tous mes efforts pour arranger l'affaire à l'amiable. J'eus le bonheur de réussir dans ma négociation diplomatique , et je revins annoncer à Auvray que raneienne maîtresse, ou plutôt l'ancienne esclave de Murph dit Fortuné ( c'était le langage de la marquise), consentait à couper le différend |)ar la moitié.

— Couper Murph en deux? interronqiit Auvray; mais c'est donc le jugement de Salomon !

— Non, lui dis-je, vous conserverez Murph tant qu'il voudra; mais madame de Saint-Azor exige que, lorsque le chien ira visiter le royaume des ombres, vous lui remettiez son corps... Elle veut h> h\ve gaimaliser...

— • Gannaliser! reprit Auvrav, Murph! >'iinj)orte. jy consens; qu'on dresse l'acte, je le signerai puiscpi il tant

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que je me résigne à placer mes affections en viager, et à voir gannaliser un jour la plus chère moitié de moi-même !

Quelque temps après cette affaire, un mariage des plus avantageux s'offrit pour Auvray. Il n'avait guère que trente mille livres de rentes; l'héritière qu'on lui proposait en avait plus de soixante, sans compter les oncles atteints d'hydropisic , les tantes asthmatiques, les grands parents jiaralyliques et goutteux, etheaucoup d'autres maladies que dans les familles on est convenu d'appeler des espérances.

Les amis d' Auvray comptaient sur cette union pour le détacher un peu de Murph ; mais cette liaison était de celles qui ne se dissolvent que par quelque événement plus miraculeux que ne l'est un mariage. Auvray se décida à aller faire sa cour, à condition toutefois que son chien ne le quitterait jias. Le médecin avait consenti pour cela k lever la consigne; il répondait des influences atmosphériques, mais non pas des influences morales qui , chez les chiens impressionnahles , sont indépendantes du haromètre.

Auvray se présenta chez sa future avec un houquet de Heurs à la main droite, et son chien Murph sous le bras gauche. On voulut bien adresser au chien quelques compliments pour la forme , auxquels celui-ci ne répondit que par un grognement sourd et disgracieux. Auvray s'approcha de sa prétendue , et commença à lui adresser de ces douceurs officielles qui sont le prologue obligé de tout hymen intéressé ou non. Mais à peine eut-il commencé à prendre une attitude galante, que Murph, qui était d'une jalousie extrême, et ne pouvait comprendre que son maître adressât à un autre que lui ses attentions et ses prévenances, se mit à pousser des cris d'Othello si perçants, qu'il (it trembler

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