‹ Cent proverbes (volume 2)Chapitre 68 sur 156 · I.E LOUP LFS MAN(iE · texte numérisé non relu

I.E LOUP LFS MAN(iE

poétique de s(> laisser inoui'ir tic mélancolie et d'essayer de se noyer dans les larmes. Qui sait? peut-être quelque divinité favorable finirait-elle par le changer en fontaine.

En attendant cette métamorphose, Guillot regagna la ferme à la nuit tombante ; et Robin, qui la veille avait eu le soin de ne le fustiger que sur le côté droit afin de se réserveitout le côté gauche en cas de récidive , ne larda pas à établir le plus juste équilibre entre les étrivières de la veille et celles du jour. Guillot passa la nuit à conq)ter ses brebis sur ses cicatrices.

Le soleil levant lui suggéra un antre stratagème ; il emprunta à Hylas, un des bergers les plus tendres et les plus littéraires du Lignon, des tablettes sur lesquelles celui-ci avait l'habitude d'inscrire des devises et des madrigaux. Guillot, qui avait de bonnes raisons pour n'avoir ])as la fibre j)oétique très-développée , employa ces tablettes à fabriquer des numéros qu'il attacha au cou de chacune de ses brebis, afin d'en rendre le dénombrement plus focile. Mais ces numéros furent pour le loup comme un point de mire.

Guillot achevait à peine de numéroter la dernière , et la tenait encore entre ses jambes, quand le loup, qui s'était mis en embuscade derrière un boucpiet de ])ois, s'élança d'un bond. Guillot poussa un cri, mais trop tard; le n" 15 était déjà dans la gueule du ravisseur, qui regagna la lorèl après avoir donné cette autre leçon de soustraction au pauvre Guillot.

Le soleil se coucha sur les nouvelles contusions du jeune berger; mais le lendemain, quand il conduisit son trou|)eaii le long du fleuve, on eût cru voir en lui nu tout autre berger. Lui d'ordinaire si triste, si grave, qui ne cessail

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d'avoir les yeux atlachés sur ses brebis, les comptant et les recomptant sur ses doigts tout le long de la journée, semblait maintenant avoir livré aux zépliyrs du Lignon ses soucis et ses calculs ordinaires.

Il cueillit dans les bois voisins autant de fleurs sauvages qu'il en eût fallu pour illustrer plusieurs livres aussi gros que la fameuse Guirlande de Julie, qui était sous presse en ce moment : il mit à son chapeau , à son côté , à son iront, à ses jarretières toutes sortes d'emblèmes odoriférants qui répandaient autour de lui les plus suaves haleines de l'aube et de la rosée. Il alla ensuite prendre place au milieu des bergers et des bergères qui se trouvaient autour d'une fontaine rangés en décaméron, et il raconta une histoire des plus longues et des plus langoureuses. Quand les danses se formèrent, il fut des premiers à y prendre part. Les nymphes, qui ne l'avaient vu jusqu'alors que sous les tristes couleurs de l'arithmétique pastorale, le félicitèrent sur sa métamorphose ; l'une d'elle lui proposa de visiter avec elle le village de Petits soins , l'autre de naviguer sur le fleuve du Tendj^e.

Quand Guillot eut ainsi passé la journée à danser et à se divertir, il ne douta pas qu'il ne dût lui manquer au moins trois ou quatre brebis , car il n'avait pas même jeté les yeux sur son troupeau ; mais il avait pris d'avance son parti.

— Puisqu'en comptant mes brebis, s'était-il dit, j'en trouve toujours quelqu'un(î de moins, je ne cours aucun risque à ne les pas compter; et si je suis sur d'être battu en rentrant à la ferme, autant vaul-il m'èfre diverti le long du jour.

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