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MAL ÉTREINT

Proverbe dont on se servait en langue romane, mal sarra qui trop abrassa, — mal serre qui trop embrasse, et dont la signification est que celui qui entreprend trop ne réussit pas ou ne réussit qu'imparfaitement, et que la première condition du véritable succès consiste à mesurer ses entreprises à ses forces ou à ses moyens.

23G nui TROP EMBRASSE, MAL ETREINT.

Plus les bras sont étendus, plus leur action est bornée : ils ne saisissent bien que les objets autour desquels ils se replient facilement. Il en est des facultés de l'esprit comme des liras ; les exercer sur trop de matières à la fois, c'est les affaiblir. Il faut qu'elles soient concentrées pour avoir toute leur énergie. Le savant JMusschenbreck disait : Dum oinnia vohnmis scire, nihil sciinus : u En voulant tout savoir, nous ne savons rien. »

Pluribus intentiis rninor est ad siiigula sensus. « Le sens intellectuel appliqué à plusieurs choses devient moindre pour chacune d'elles. »

Voyez dans la carrière de l'instruction les gens qui affectent l'universalité des connaissances, et dans la carrière de l'industrie ceux qui emploient de divers et nombreux expédients : on dit des premiers qu'ils savent tout en abrégé et rien à fond, et des seconds, qu ils ont douze métiers et treize misères.

On avait érigé à Buffon une statue avec cette inscription : iXaturam amplectitur omnem. » Il embrasse la nature entière. » Un plaisant y ajouta : Qui trop embrasse mal étreint. Buffon alors fit supprimer l'éloge et la ciNtique.

Grandville a fait l'application du proverbe à la puissance britannique, dont le système colonial s'est étendu sur les cinq parties du globe; et, pour nous montrer avec son crayon que cette puissance porte dans son extension démesurée la cause de sa ruine future, il l'a représentée sous la forme d'un géant militaire faisant tous ses efforts pour retenir dans ses bras les objets symboliques d'une grandeur si colossale, sous les yeux d'un homme d'État qui, le menton appuyé sur ses mains croisées, pnraît réfléchir profondément aux éventualités que le temps doit aiuener.

BREBIS COMPTEES

Sur les bords du Jjgiion. ce licau lleuve au cours lorlueux et sentimental près duciucl tant d'amants ont vécu de soupirs et de larmes, un jeune berger menait paître ses brebis. Il n'avait rien de commun avec les bergers de VAs- Irée ; il ne s'appelait ni Lindamor, ni Sylvandre, ni Alcidoro, ni Artamène; il s'appelait Guillut tout court, et ne portait ni rubans à sa boulette ni rose à son cliapeau. Il avait dix-

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huit ans, et ce bouquet-là en vaut bien un autre; deux yeux noirs, brillants comme deux soleils, et au milieu de tout cela un air d'innocence et de naïveté qui ne nuisait pas à la beauté de son visage.

Les jeunes bergères du voisinage, qui passaient leur temps il courir le long du fleuve gn cueillant des fleurs et en récitant des vers, lui disaient sans cesse :

— Viens avec nous, Guillot, viens t'asseoir sous ces arbres touffus ; nous raconterons tour à tour quelque histoire d'amour, et ([uand nous aurons achevé nos récits, nous nous mettrons à danser, et tu nous joueras tes plus jolis airs sur ta musette.

— J'ai bien le temps vraiment, répondait Guillot. d'aller avec vous danser et me divertir! et mes brebis, qui les gardera ? Savez -vous bien que si je m'écarte un seul instant le loup peut venir et m'emporter la plus belle?

A peine avait-il prononcé ces mots, qu'il aperçoit sur la crête de la montagne voisine une brebis noire qu'il reconnaît pour être une des siennes. Il veut la rappeler, la contraindre à rejoindre le troupeau ; mais il est déjà trop tard: le loup parait, l'emporte et s'enfuit de l'autre côté de la montagne. Pauvre Guillot!

— ^laudit loup! que ne m'emportes-tu avec ma brebis! s'écrie-t-il.

Le soir, il revint à la ferme abattu, consterné; Robin le fermier ne plaisantait pas quand il s'agissait de son troupeau : Guillot eut beau se jeter à ses genoux en pleurant, lui jurer que. si le loup avait emporté une de ses brebis, ce n'était pas faute de les avoir comptées ; tout cela n'empêcha pas c[ue Robin ne l'attachât l\ un arbre et ne lui donnât autant de coups de bâton qu'il y avait de brebis dans le troupeau. Le pauvre Guillot n'entendait rien au

calcul; mais il connut bien ce soir-là le nombre de ses brebis : ce fui là sa première leçon d'arilbraétique.

Le lendemain, il était sur pied avant le jour, non pas pour voir lever l'aurore, mais pour panser ses meurtrissures. Il se rendit tout boitant, tout perclus, le long du Lignon, à sa place ordinaire, à l'endroit où l'herbe était la plus épaisse et la plus touffue. Il marchait tristement derrière ses brebis; mais quand les nymphes et les autres bergers, tous accoutumés aux. mœurs de l'églogue, virent paraître Guillot avec un bras en écharpe. un bandeau sur l'œil et un emplâtre à la place du cœur, ils furent saisis d'indignation. Le fameux Céladon proposa de punir le fermier Robin en le traitant comme Virgile traita IMévius, c'est-à-dire en composant contre lui des vers satiriques que l'on graverait sur l'écorce de tous les hêtres d'alentour.

— Hélas! dit Guillot, le mieux est encore, je crois, de bien compter mes brebis.

Il aperçut dans les environs une grotte profonde, et il imagina, à rimitation d'un de ses confrères, le fameux berger Polyphèine, dont il n'avait assurément jamais entendu parler, de faire entrer dans cette grotte ses brebis une à une, afin de les compter plus à l'aise et de les garder ensuite en se plaçant en sentinelle à la porte. Il en fit entrer une, puis deux ; mais comme il allait en faire entrer une troisième, lé loup, qui se trouvait blotti dans le fond de la grotte, s'élança tout à coup en tenant la première brebis dans sa gueule.

Guillot voulait se précipiter dans le Lignon ; les autres bergers lui firent remarquer qu'il n'aurait de l'eau que jusqu'à mi-jambe, et qu'il serait à la fois plus doux et plus poétique de se laisser mourir de mélancolie et d'essayer de se noyer dans les larmes. Qui sait ! peut-être quelque

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divinité favorable finirait -elle par le changer en fontaine.

En attendant cette métamorphose, Guillot regagna la ferme à la nuit tombante; et Robin, qui la veille avait eu le soin de ne le fustiger que sur le côté droit afin de se réserver tout le côté gauche en cas de récidive, ne tarda pas à établir le plus juste équilibre entre les étrivières de la veille et celles du jour. Guillot passa la nuit ;i compter ses brebis sur ses cicatrices.

Le soleil levant lui suggéra un autre stratagème : il emprunta à Hylas, un des bergers les plus tendres et les plus littéraires du Lignon, des tablettes sur lesquelles celuici avait l'habitude d'inscrire des devises et des madrigaux, (juillot, qui avait de bonnes raisons pour n'avoir pas la libre poétique très-développée, employa ces tablettes à fabriquer des numéros qu'il attacha au cou de chacune de ses brebis, afin d'en rendre le dénombrement plus facile. jMais ces numéros furent pour le loup comme un point de mire.

Guillot achevait à peine de numéroter la dernière, et la tenait encore entre ses jambes, quand le loup, qui s'était mis en embuscade derrière un bouquet de bois, s'élança d'un bond. Guillot poussa un cri, mais trop tard : le n° 13 était déjà dans la gueule du ravisseur, qui regagna la forêt après avoir donné cette autre leçon de soustraction au pauvre Guillot.

Le soleil se coucha sur les nouvelles contusions du jeune berger; mais le lendemain, quand il conduisit son troupeau le long du fleuve, on eût cru voir en lui un tout autre berger. Lui d'ordinaire si triste, si grave, qui ne cessait d'avoir les yeux attachés sur ses brebis, les comptant et les recomptant sur ses doigts tout le long de la journée,

seoiblait maintenant avoir livré auK zéphyrs du Lignon ses soucis et ses calculs ordinaires.

Il cueillit dans les bois voisins autant de fleurs sauvages qu'il en eût fallu pour illustrer plusieurs livres aussi gros que la fameuse Guirlande de Julie, qui était sous presse en ce moment : il mit à son chapeau, à son côté, à

son front, à sa ceinture, toutes sortes d'emblèmes odoriférants qui répandaient autour de lui les plus suaves haleines de l'aube et de la rosée. Il alla ensuite prendre place au milieu des bergers et des bergères qui se trouvaient autour d'une fontaine rangés en décaméron, et il raconta une

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