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histoire des plus longues et des plus langoureuses. Quand les danses se formèrent, il fut des premiers à y prendre part. Les nymphes, qui ne l'avaient vu jusqu'alors que sous les tristes couleurs de l'arithmétique pastorale, le félicitèrent sur sa métamorphose; l'une d'elles lui proposa de visiter avec elle le village de Pelits-SoinSj l'autre de naviguer sur le fleuve du Tendre.
Quand Guillot eut ainsi passé la journée à danser et à se divertir, il ne douta pas qu'il ne dût lui manquer au moins trois ou quatre brebis, car il n'avait pas même jeté les yeux sur son troupeau ; mais il avait pris d'avance son parti.
— Puisqu'en comptant mes brebis, s'était-il dit, j'en trouve toujours quelqu'une de moins, je ne cours aucun risque à ne les pas compter; et si je suis sûr d'être battu en rentrant à la ferme, autant vaut-il m'être diverti le long du jour.
JMais quelle fut sa surprise lorsque le soir, en faisant son dénombrement il s'aperçut que pas une ne manquait à l'appel ! Robin, le fermier, le complimenta de ce qu'il avait enfin appris à faire bonne garde.
Le lendemain, les choses allèrent de même ; Guillot résolut de ne s'occuper que de danses, de tendres propos et. de chansons, sans même s'inquiéter si le loup venait ou non rendre visite à ses brebis. Cette nouvelle manière de garder son troupeau lui réussit également ; mais il comprit bientôt pourquoi le loup était devenu tout à coup si humain. Un jour qu'il jouait de la musette au milieu des autres bergers, s'étant retourné par hasard, il aperçut derrière un arbre voisin le loup qui se tenait les pattes croisées, la tête inclinée, dans une attitude d'extase et de dilettantisme, prêtant l'oreille aux jolis airs que jouait le jeune berger. La musette de Guillot le transportait dans le troisième ciel ; pouvait-il songer à croquer ses brebis ?
Guillot rentrait chaque soir à la ferme couronné de fleurs et de rubans que lui donnaient les nymphes du Lignon; on l'eût pris pour un dieu, tant il était vif, aimable, brillant. Lui, naguère pauvre et triste compteur de brebis, gardait maintenant son troupeau comme Apollon avait autrefois gardé celui d' Admète, avec des vers et des chansons.
Robin le fermier avait une lille très-jeune et très-belle nommé Gillette, qui devint éperdument éprise de Guillot, et finit par déclarer à son père qu'elle n'aurait jamais que lui pour époux. Robin, qui avait depuis longtemps renoncé à donner des coups de bâton à Guillot et qui savait qu'il est impossible de contrarier les inclinations des filles du Lignon, n'essaya pas, suivant l'habitude des pères, de s'opposer aux sentiments de Gillette. Il craignait d'ailleurs les madrigaux, les chansons, les devises tendres qui couraient le pays, et préféra envoyer Guillot et Gillette droit à l'église. afin de les soustraire à l'inlluence de l'églogue.
Peu de temps après ce mariage, le fermier mourut; il laissa sa ferme à Guillot. qui eut des bergers à son tour, mais qui leur recommanda surtout de ne jamais compter ses brebis, sachant par expérience ce qu'il en coûte pour faire ce compte. A force de passer son temps avec Astrée et Céladon, il avait Uni par exprimer ses pensées sous une forme mythologique : — Le mieux^ disait-il, est de recommander son troupeau à Pan, à Paies et aux autres divinités champêtres.
Guillot devint le plus riche fermier du Forest et en outre le plus heureux des époux ; Gillette effaçait toutes les autres fermières par sa beauté et sa fécondité : chaque année elle mettait au monde une fille, si gracieuse et si jolie qu'avant qu'elle eût atteint l'âge de sa première dent, les autres bergers lui avaient di\jà adressé des sonnets et
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toutes sortes de galanteries cliampèlres. Guillot eut ainsi successivement d'année en année jusqu'à neuf filles, qui furent comparées aux neuf Cluses et baptisées sous des noms poétiques.
Mais, une année après avoir mis au monde la dernière. Gillette mourut, et Guillot se trouva seul, ayant à élever et à surveiller neuf merveilles, neuf astres, neuf divinités, dont une seule eût suffi pour devenir l'Hélène du Forest et bouleverser ces lieux fabuleux et enchanteurs que nous appelons aujourd'hui le département de la Loire.
Guillot ilaissa grandir ses filles et parvint à un temps où la plus jeune avait treize ans h peine et où l'aînée n'en avait pas vingt-cinq. Plus que tout autre, il tenait à ce que ses filles conservassent leur sagesse et fussent à l'abri de la médisance. Mais il eut recours h un moyen singulier et auquel Fénelon n'avait certainement pas songé dans son livre sur VEducation des Filles : il les laissa courir librement le long du Lignon, sans jamais chercher à observer leurs démarches, se fiant entièrement à leur candeur, ne leur demandant compte ni des compliments que l'on semait sous leurs pas, ni des déclarations en vers et en prose que le zéphyr leur apportait : Guillot savait que leschoses n'iraient jamais plus loin que l'allégorie.
Cependant un des seigneurs du voisinage voulut, à la fêle du pays, qu'on lui désignât la fille la plus sage pour lui décerner de ses mains la couronne de rosière. Ce fut à qui lui indiquerait les neuf filles du fermier Guillot, qui avaient eu. le mérite d'être restées toujours pures et vertueuses au milieu des bergers les plus tendres.
Le seigneur regretta de n'avoir pas à distribuer neuf couronnes; mais, pour éviter que la jalousie se mît entre ces charmantes sœurs, il sépara la couronne en neuf par-
LE LOLl' LES MANGE.
lies égales et remil à cluic\ine une rose blanclie. Giiillol était vieux alors, et comme il regardait avec attendrissement cette cérémonie, le seigneur, qui faisait des rosières pour se consoler d'avoir vu sa fille aînée s'échapper récemment d'un couvent très-austère sous la conduile d'un page d'Anne d'Autriche, dit au fermier :
— Maître Guillot, pour conserver ainsi vos neuf filles si pures, si sages, vous avez dû prendre de grands soins. les surveiller nuit et jour ?...
— Point du tout, monseigneur, répondit Guillot avec naïveté; je les ai au contraire laissées entièrement libres ; je me suis contenté d'invoquer un vieux proverbe dont j'ai reconnu la vérité quand j'étais berger, et qui m'a appris par expérience que :
BREBIS COJlPTÉliS, LK LOL'P LKS MANGE.
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