‹ Cent proverbesChapitre 121 sur 257 · A CHAQUE SAINT · texte numérisé non relu

A CHAQUE SAINT

vertes sur leur robe, et d'entrer sans passe-port dans les musées. Il n'est pas absolument nécessaire d'avoir du génie pour faire partie de l'académie de Pékin. En beaucoup de points cette académie se rapproche de celle de Paris.

L'immortel Hiu-Li venait de mourir. Ce Hiu-Li avait fait un bon mot à l'âge de quarante ans. Ce bon mot avait été raconté chez le gouverneur de la province, qui le répéta à une soirée du premier ministre, qui en parla à l'empereur. Sa 3Iajesté ayant daigné rire, Hiu-Li fut proclamé un des hommes les plus spirituels de la Chine, et l'académie n'hésita pas à l'appeler dans son sein. Hiu-Li vécut sur ce bon mot, et mourut sans en avoir fait d'autre.

Quelques jours après la mort de Hiu-Li, un écrivain dont la réputation est sans doute venue jusqu'à vous, le célèbre Fi-Ki, rédacteur de la Revue de Pékin, s'adressa la harangue suivante :

« Mon cher Fi-Ki ,

<( Voilà bientôt dix. ans que tu tiens le sceptre de la critique dans un des recueils les plus estimés de la Chine, et par conséquent de l'univers. Tu as dit tour à tour du bien et du mal de toutes les écoles; tu as su distribuer l'éloge avec une sage profusion; il faut voir maintenant combien l'encens rapporte. Tu deviens vieux, le public commence à se lasser de tes articles ; le moment est venu de faire une fm; tache d'entrer à l'académie : une fois immortel, c'est bien le diable si l'on ne te nomme pas bibliothécaire; tu achèveras ainsi ta vie au sein d'une médiocrité dorée , comme dit un de ces poètes de l'Occident dont je parle déjà, comme si j'étais académicien, sans les connaître. «

Fi-Ki trouva son raisonnement fort juste. 11 se fit faire la queue, mit une plume neuve à son bonnet, endossa sa plus belle robe, et loua un palanquin à l'heure pour aller faire ses visites.

A Pékin, comme à Paris, les candidats à l'académie sont obligés de se présenter individuellement chez chacun de leurs futurs collègues, et de leur déclarer qu'ils sont les seuls dignes de leur choix. Fi-Ki se rendit d'abord chez l'académicien Fank-Hou. C'était un bonze, qui avait publié un recueil d'homélies et d'oraisons funèbres.

— Seigneur, lui dit-il, mon nom ne vous est peut-être pas inconnu. Je suis Fi-Ki, vm des rédacteurs habituels de la Revue de Pékin, et je viens solliciter votre suffrage pour être de l'académie.

— Vous voulez remplacer le fameux Hiu-Li, l'homme le plus spirituel de la Chine '^

— Hélas! j'ai bien peu de droits, je le sens, à un tel honneur ; mais je me consolerai de ma défaite si j'obtiens votre voix. L'éloquence delà chaire est, selon moi, la plus importante branche de la littérature, et, de l'avis de tout le monde, vous êtes le premier de nos orateurs religieux; je sais que de soi-disant critiques contestent ce fait; mais je ferai justice dans la Revue de Pékin de leurs sottes prétentions.

— Quand paraîtra votre article? demanda Fank-Hou.

— Après l'élection, répondit Fi-Ki; et il se retira en saluant humblement. Il se fit conduire chez Hang-Hong.

Hang-Hong, autrefois capitaine dans les Tigres de la garde impériale, était l'auteur d'une vingtaine de volumes de poésies fugitives; il célébrait perpétuellement les jeux, l'amour et les ris, et sablait parfaitement l'opium. f[ui est le Champagne de la Chine.

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— Salut, dit Fi-Ki en entrant, au plus grand poëte de l'Empire Célesle !

— Qui êtes- vous? demanda Hang-Hong, mécontent d'être dérangé au moment où il allait fumer sa pipe.

— Un sectateur ardent de la poésie fugitive, un de vos plus profonds admirateurs, un iiumble critique qui sait vos vers par cœur.

— Vous savez mes vers par cœur? répondit Hang-Hong l'adouci.

— Qui ne retiendrait pas cet impromptu cliarniant que vous avez adressé à mademoiselle All-Mé, qui vous demandait son épitaphe :

Sur récorce truii noir cyprès Vous voulez en vain que je trace Votre épitaphe et nos regrets; L'amour sans cesse les efface Avec la pointe de ses traits.

Crois-tu, dit-il, qu'à son aurore, All-Mé, plus brillante que Flore, Ait rendu le dernier soupir?

Le premier même est à venir ; Won ami, je l'attends encore.

Et ces stances pleines d'une grâce si douce?

L'amour vrai se plaît dans les larmes, Et nous adorons la beauté, Peut-être encor moins pour ses charmes • Que pour sa sensibilité.

Si la rose aux jardins de Flore

Fixe les regards amoureux.

C'est lorsqu'elle brille à nos yeux " ...

Couverte des pleurs de l'Aurore. " . .

— Ah! je le vois, s'écria Ilang-Hong attendri, vous comprenez la poésie fugitive. Hélas ! le nombre de ses fidèles décroît tous les jours !

— Je sais qu'il est des imbéciles qui se moquent du madrigal et du couplet; mais leurs railleries ne prévaudront pas ; déjà une réaction se manifeste en faveur de la poésie fugitive ; l'académie devrait s'y associer en me nommant à la place de feu Hiu-Li; à mes yeu\, il n'y a pas d'autre poésie f[ue la poésie fugitive.

— Votre nom?

— Fi-Ki, rédacteur de la Revue de Pékin, qui deviendra l'organe de la réaction fugitive.

— C'est bien. Comptez sur ma voix.

Décidément, pensa Fi-Ki, ma manière de solliciter est

la meilleure; voilà ma candidature en bon chemin. Allons maintenant chez Nung-I'o.

A cette époque, l'académie chinoise était divisée en deux, camps bien distincts : les classiques et les romantiques.

Nung-Po représentait la tradition; il avait fait jouer dans sa jeunesse une tragédie, et il mettait en ce moment la dernière main à un poëme en trente-quatre chants, intitulé la Koiuj-Fu-Tzéide. Il avait à cœur de répondre aux littérateurs étrangers (jui reprochaient ii la Chine de n'avoir pas de poëme épifiue. J\ung-Po recommençait pour la vingtième fois l'indispensable invocation à la Muse, lorsqu'on lui annonça que M. Fi-Ki, rédacteur de la ^ei'W^- Je Pékin, demandait à le voir.

C'est un journaliste, se dit Nung-Po, qui était prudent comme tous les tragiques ; qu'il entre.

— Que l'illustre Nung-Po me pardonne de troubler ses méditations; mais les i;rands hommes sont indulgents.

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