JEU DE MAIN, JEU DE VILAIN
on se fâche tout rouge, on se dit des injures, on éclate en menaces, on se porte même des coups, et il en résulte des haines irréconcihables qui souvent poussent h répandre le sang.
Ludus enim gcnuit trcpidv.m certamen et iram; Ira truces inimicitias et funèbre hélium.
(I Le jeu , en effet , a produit la dispute emportée avec la colère; et la colère a suscité les terribles inimitiés suivies de la mortelle guerre. »
Les anciens gentilshommes s'abstenaient soigneusement des jeux de main qui pouvaient compromettre leur dignité, et ils les regardaient comme le partage exclusif des vilains.
Lacurne de Sainte-Palaye remarque dans son Glossaire manuscrit que le proverbe jeu de main jeu de vilain est venu de ce que la latte ou le combat à coups de poing était le seul moyen de vider un différend que notre ancienne jurisprudence laissât aux vilains dans le duel judiciaire.
Le même proverbe existe chez les Espagnols et chez les Italiens. Ceux-ci disent, en outre, d'une manière facétieuse : // giocar di mani dispiace fino a' cani, ou fino ai pidocchi — jouer des mains déplail même aux chiens ou même aux poux.
Mais il paraît que ce jeu n'offre rien de déplaisant aux personnages que Grandville a mis en scène. Voyez-vous le rire triomphant du jeune ouvrier tenant dans sa main comme dans un étau la main de la jeune ouvrière qui rit aussi en s'efforçant d'échapper aux étreintes de son vainqueur, tandis que la vieille mère, les regards fixés sur le couple folâtre, semble rêver au plaisir qu'elle eut jadis à se livrer à de si joyeux ébats ?
11 y avait à la cour de France, dans le siècle dernier, un homme qui faisait Tëtonnement de tous ceux qui le fréquentaient , et cet homme connaissait beaucoup de monde. Dès sa plus tendre jeunesse , il avait montré une grande prudence unie à une extrême finesse. Dans les occasions les plus délicates, loin de se troubler, il déployait
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une présence d'esprit et une habileté incroyables. Aucune circonstance ne pouvait le prendre en défaut, ni même l'émouvoir : ciu'on lui annonçât son déjeuner ou la perte d'une bataille, c'était du même air qu'il recevait la nouvelle.
Versailles était alors le lieu du monde oîi l'on se donnait le plus de mouvement pour réussir ; les courtisans étaient toujours sur pied, tout prêts à mouler leur physionomie sur le visage du maître, et se pressant le plus possible pour se devancer les uns les autres.
Le duc de P..., ainsi s'appelait notre personnage, suivait une méthode contraire. Alors que toute la cour était bouleversée par le changement du ministère ou le renvoi de la favorite, on le voyait toujours calme et serein ; aux. nouvelles les plus imprévues il gardait son sang-froid imperturbable; et, lorsque la foule des grands seigneurs se pressait autour du roi, à la veille d'un événement considérable, il s'étendait sur un sofa ou s'en allait dans son carrosse faire un tour à Paris.
Un vieux courtisan avait mal auguré de cette habitude. « Le pauvre duc n'ira pas loin, dit-il quelque temps après la présentation de M. de P... à Versailles; le moindre cadet lui passera sur le corps. »
Mais au bout de peu d'années il se trouva que le duc de P.,. avait obtenu en honneurs, en dignités, en faveurs, plus que les plus habiles et les plus persévérants. Il ne demandait rien et gagnait tout; on ne le voyait pas solliciter, et il arrivait à des emplois que les plus ambitieux n'osaient espérer.
Cette fortune et cette conduite semblaient inexplicables. Comme on était au temps des Cagliostro et des Saint-Germain, quelques personnes s'avisèrent de croire que le duc de P... avait un anneau constellé ou quelque secret magique
pour conamander au sort. Quand on lui faisait part de ces soupçons, M. de P... haussait les épaules et répondait que son secret était à la portée de tout le monde.
On sait qu'il n'y a pas de terrain plus glissant que la cour. Là les destinées n'ont rien d'assuré, et, quand on jouit de la faveur il faut se presser d'en profiter; le lendemain est rarement semblable à la veille. M. de P... ne paraissait pas se douter dfe cette vérité; il agissait en toute chose comme si sa fortune eût dij être éternelle. Le fait est que la constance de son bonheur faisait mentir l'axiome. Quand une débâcle suivait le renversement d'un cabinet, bien loin de perdre son emploi, le duc en gagnait un supérieur ; si la favorite succombait sous la beauté d'une rivale, M. de P... obtenait de la nouvelle maîtresse plus encore qu'il n'attendait de l'autre; et ce qu'il y avait de plus merveilleux, c'est que tous ces miracles s'accomplissaient sans fatigue. M. de P... était fort gourmet et fort paresseux, et jamais, dans aucune circonstance, pour si grafe qu'elle fût, on ne lui vit retarder l'heure de son souper ou avancer celle de son lever.
Le duc de P... avait un neveu, garçon alerte, intelligent, spirituel et ambitieux. M. de T... était fort jeune encore lorsque son oncle occupait déjà une position éminente à la cour. Il passait chez son parent la majeure partie de son temps, et se plaisait dans sa conversation, où il trouvait sans cesse mille sujets de méditations. 3Iais ce qui l'étonnait encore plus que l'esprit, le grand sens et le scepticisme élégant de son oncle, c'était l'apparente indolence de son caractère. Sur ce chapitre-là ses surprises étaient de tous les instants.
Un jour yi. de T... apprit de la bouche même d'un duc et pair, qui avait toute la confiance du roi, une nouvelb
assez importante pour changer toute la politique de la France: on n'en pouvait prévoir les conséquences. M. de T..., qui comprenait à demi-mot le but de cette confidence, quitta Versailles en toute hâte et tomba chez 31. de P... comme la foudre. M. de P... lisait un pamphlet dans son cabinet, un cabinet oii il ne faisait jamais rien. M. de T... raconta bien vite ce qu'on lui avait souillé tout bas.
— ÎMon carrosse est à la port*e, ajouta-t-il; dans deux heures la cour sera dans une confusion extrême; courez.
— Nous aurons tout le temps de causer de cette affaire après souper; va faire dételer tes pauvres chevaux que tu as failli crever, et repose-toi. Demain on verra.
Le lendemain M. de P... fut revêtu d'une charge plus importante qu'aucune de celles qu'il avait jamais occupées.
— ÎM. deP... se servait quelquefois de M. de T... comme de secrétaire, M. de ï... ayant gagné sa confiance par la dextérité de son esprit; M. de P... lui reprochait seulement de céder trop promptement aux impressions de son cœur ou de son jugement.
— Mais, mon oncle, lui disait alors M. de T..., le premier mouvement est comme une voix intérieure qui crie la vérité; c'est une flamme qui éclaire.
— Ce sont là des phrases bonnes à mettre en vers, lui répondait le duc de P... ; mais en simple prose je t'engage à te méfier du premier mouvement, non point tant parce qu'il est quelquefois bon que parce qu'il engage.
Après une bourrasque de cour devant laquelle le ministère succomba . au moment où chacun croyait M. de P... entraîné dans la chute d'un cabinet avec lequel on connaissait ses relations intimss, le duc fut chargé par le roi du poids des alTaires. Il ne l'accepta que sur l'ordre impératif du souverain, et après s'en être longtemps défendu.
M. deT... rosta près de lui et s'occupa de réunir quelques jeunes gens liabiles et discrets pour le travail confidentiel du cabinet.
L'un d'eux: montra bientôt une grande aptitude; sa correspondance était irréprochable, et ses rapports témoignaient d'une rare intelligence des matières diplomatiques. Cependant un matin, M. de T... apprit que le jeune secrétaire avait été congédié la veille par M. de P...
— Avait-il commis quelque indiscrétion? lui demanda-t-il.
— Non pas.
— S'était-il trompé dans un ti'avail important ?
— Point.
— Avait-on quelque crainte sur sa moralité ?
— Aucunement.
— jMais qu'a-t-il donc fait? s'écria enfin M. de T...
— Il avait trop de zèle.
Avant le terme de sa carrière le duc de P... avait occupé les emplois les plus considérables et obtenu les dignités les plus enviées; on l'avait vu tour à tour lieutenant de police, surintendant des finances, grand écuyer, ministre, ambassadeur ; il était décoré des ordres de Sa Majesté, et tous les monarques de l'Europe se plaisaient à le couvrir de croix et de colliers.
Quand .M. de P... paraissait à la cour, ses moindres paroles étaient recueillies avec un soin extrême et commentées de mille manières : il est vrai qu'il parlait fort peu. Onlui supposait le don de prévoir les événements et, quand il lui arrivait d'éviter un homme en place, chacun tournait le dos au pauvre gentilhomme, bien convaincu qu'il allait être destitué; le plus souvent l'avenir se chargeait de réaliser ces muettes prédictions.
— Comment donc vous y prenez-vous pour si bien' prévoir les choses? lui demandait un jour M. de T...
— J'attends et j'écoute.
Un jour M. de T... vantait très-fort l'habileté et l'ardeur d'un gentilhomme qui, voulant se pousser à la cour, ne mettait jamais qu'une heure à faire ce que d'autres ne pouvaient ébaucher qu'en trois. M. de P... sourit. — Je ne me suis jauiais pressé, dit-il, et je suis toujours arrivé à temps.
M. deT... se plaignait parfois de la rapidité avec laquelle les heures passent. — Pour avoir le temps de tenir tête à tout, disait-il, il faudrait que les jours eussent quarantehuit heures. . .: .
— Ce serait quatre fois trop, répliqua le duc; réduis le jour à la moitié, et il en restera toujours assez pour que les neuf dixièmes des hommes trouvent encore le loisir de se casser le cou.
M. de P... était dans toute sa faveur quand la mort arriva; mais elle ne put le surprendre : il était prêt. Avant d'expirer il fit approcher son neveu :
— Voilà, lui dit-il, l'instant de te prouver mon amitié. Tu es jeune et ambitieux ; dans le chemin de la politique, on peut tomber si l'on n'a pas l'œil et le pied sûrs. Prends ce portefeuille; j'ai eu le soin d'y tracer les conseils que mon expérience me donne le droit de te recommander ; suis-les toujours, et tu arriveras. Va, tu es le mieux partagé de mes héritiers ; je te laisse le fruit de quatre-vingts ans d'études.
Quand M. de P... fut mort, M. de T... ouvrit le portefeuille. Sur la première feuille on lisait ce proverbe, écrit de la main du duc :