L'ANE DE PLUSIEURS
ses oreilles se dressent droites et immobiles : il a vu son ombre et il a peur. Mais bientôt il reprend courage; il se met de plus belle à cabrioler, à se rouler sur l'herbe épaisse et tendre, dont il tond à chaque instant un peu plus que la largeur de sa langue. Les enfants du meunier le poursuivent, et lui, cet autre enfant, il joue avec eux. et mange dans leur main.
Vous auriez beau parcourir tous les moulins, toutes les fermes des environs, nulle part vous ne trouveriez un âne aussi joli, aussi gracieux que Jacquol. Sa robe est grise, le
bout de son museau blanc comme le lait; ses quatre jambes sont traversées par une raie noire, juste à l'endroit où la jeune meunière attache ses jarretières ; sa queue est terminée par une magnifique toufife de poils frisés et soyeux; il a ce qu'il faut d'oreilles à un àne de bonne condition. Certainement l'àne qui inspira à M. de BufTon son fameux chapitre n'était ni mieux fait ni plus beau que notre Jacquot.
LFS LOUPS LE MANGIÎNT. 311
Jusqu'ici on l'a laissé libre , il a pu sans contrainte se livrer aux joies bruyantes de Fenfiince ; mais le jour est arrivé où il doit faire son entrée dans le monde. Quelle belle journée! comme les foins sentent bon! quelle douce saveur ont les fleurs de la luzerne! Jacquot n'a jamais été plus vif, plus espiègle, plus coquet; on dirait, à voir sa légèreté, qu'il court après les papillons qui voltigent autour de lui. Sois heureux, Jacquot ; jouis une dernière fois des charmes de cette matinée de printemps. L'enfance, c'est la liberté, c'est l'insouciance, c'est le bonheur; dans un moment tu diras adieu à tout cela. Le meunier s'avance, tenant la bride d'une main, de l'autre le bat; Jacquot le laisse approcher sans défiance. L'éclat des pompons rouges le séduit : « Voilà, pense-t-il, une parure qui ne me messiéra point, j'irai tantôt me mirer dans l'onde voisine. » La bride est passée, le bat est sanglé ; Jacquot ne se possède pas de joie, il veut s'élancer du côté de la rivière; mais un poids inconnu retient son élan, la pression du fer sur sa bouche lui fait pousser un cri de douleur. Voilà Jacquot bien étonné d'être obligé d'aller oii il n'a nulle envie de se rendre, c'est-à-dire au moulin.
Le malheur donne une prompte expérience ; Jacquot ne tarda pas à comprendre la vanité de ses espérances. Déjà les maudits pompons qui l'avaient séduit ont perdu leur éclat; porter le blé au moulin ou la farine chez les pratiques, se lever à l'aube, se coucher à la brune, rester enfermé le dimanche, ne plus aller au pré que pendant quelques jours de printemps , et encore n'y rester qu'à la condition d'être attaché ;i un vil poteau : tel est le sort de Jacquot. Cependant son excellent naturel ne s'est point altéré dans l'esclavage. Après tout, se dit-il. en comparant ma situation avec celle des autres cines mes confrères, je ne
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'dois pas me trouver trop malheureux ; ils travaillent comme des forçats, on les nourrit mal, et on les accable de coups. Je travaille comme tout àne honnête homme doit le faire; ma paille est tendre et ma litière fraîche; les enfants de mon maître , qui ont été mes camarades d'enfance , m'aiment et m'apportent de temps en temps quelques friandises dont je me régale ; le meunier lui-même m'estime, et j'en suis quitle avec lui pour quelques bourrades qu'il m'administre lorsqu'en revenant de la ville il s'est arrêté un peu trop longtemps à la porte d'un cabaret.
Raisonnable comme nous le voyons, Jacquot aurait dû mourir au moulin, regretté de tous comme un membre de la famille. Le meunier, sa femme et ses enfants y comptaient bien ; mais tout à coup un grand changement s'est opéré dans le caractère de Jacquot. Lui , que nous avons vu si docile, si résigné, si bon garçon, il est devenu rétif, ombrageux ; il se met à braire à chaque instant, sans rime ni raison. S'il porte des sacs au moulin, il feint de faire un faux pas, et il laisse tomber sa charge ; si le meunier l'enfourche, il choisit à dessein l'endroit le plus raboteux pour se mettre à trotter ; si les enfants lui apportent une poignée d'avoine ou l'écorce fraîche et appétissante d'un melon , il dédaigne ces marques d'amitié qui lui étaient autrefois si précieuses, et répond par des ruades aux caresses de ses amis. Sans doute quelque vieux mendiant en haillons, jaloux d'entendre partout l'éloge de Jacquot, lui aura jeté un sort en passant le soir devant le moulin.
Ce n'est point un maléfice qui tourmente Jacquot; ou plutôt c'est le plus grand, le plus terrible, le plus funeste de tous les maléfices : l'amour, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Jacquot n'a pu se soustraire à l'universelle loi. une invisible flèche a percé son cœur, il est amoureux fou
d'une jeune ânesse qui demeure à une lieue de chez lui , l'ànesse du curé. Elle est blanclie, elle est grasse, elle est potelée; quand elle monte au moulin, elle tient constamment les yeux baissés sans prendre garde aux ruades d'admiration, aux braiments d'enthousiasme que sa présence excite de tous côtés. Comment Jacc[uot pouvait-il résister à tant d'innocence et de candeur?
Dans un état de civilisation oîi l'on tiendrait plus compte que dans le nôtre des intérêts du cœur, Jacquot serait devenu l'époux de Jacqueline (c'était le nom de l'ànesse) ; mais par un sot orgueil on la maria à un cheval. En apprenant cette nouvelle, Jacquot devint fou de désespoir; quand on voulait lui mettre son bât, il se roulait par terre; si on le conduisait à la ville, il quittait brusquement le grand chemin et courait comme un insensé dans la campagne, recherchant la solitude des forêts pour braire à l'écho le nom de son Amaryllis. Il en lit tant et tant que le meunier le vendit pour s'en débarrasser.
Son nouveau maître était un loueur d'Anes de IMontmorency. Le temps et l'éloignement rendirent à Jacquot une partie de son ancien calme. La condition dans laquelle il se trouvait n'était pas trop mauvaise. On n'avait pas pour lui les mêmes soins ni les mêmes attentions que dans la famille du meunier; le bourgeois était grossier, mal parlant, et très-prompt à se mettre en colère; il n'entendait plus la meunière lui dire de sa douce voix : Allons , Jacquot, du courage. IMais quelquefois des grisettes de Paris caressaient sa crinière courte et épaisse ; elles tendaient leur tablier devant lui pour que sa grande bouche vînt y saisir quelque bon gros morceau de galette ou de pain d'épice ; puis elles montaient sur son dos et couraient dans les bois, riant, folâtrant, causant de leurs amours; tout cela rappe- * ' 40