‹ Cent proverbesChapitre 146 sur 257 · L'AN'E DE PLUSIEURS · texte numérisé non relu

L'AN'E DE PLUSIEURS

lait à Jaequot sa blanche Jacqueline, il songeait aux lieux qui l'avaient vu naître, au moulin, et il ne se trouvait plus aussi malheureux cju'il avait craint de l'être quand on l'amena pour la première fois à Montmorency.

Rien n'est durable sur cette terre, pas même ces semblants fallacieux qu'on est bien forcé, faute d'autre chose, de prendre pour le bonheur. L'été avait été pluvieux , les amoureu-x s'étaient vus forcés de rester à la ville; quand vint l'hiver, le loueur d'ànes fut obligé de réduire son personnel. Il céda Jaequot à un saltimbanque; celui-ci désirait remplacer par un âne son chien savant qui venait de mourir.

Voilà Jaequot obligé d'étudier les sciences occultes, afin d'être un jour en état de prédire de bons mariages aux jeunes filles et aux jeunes garçons. Jaequot était un âne fort intelligent, et il n'eut pas beaucoup de peine à se mettre au courant de sa profession. Le jour de ses débuts il obtint un succès colossal; la place publique était trop étroite pour contenir la foule. — Jaequot, quelle heure est-il? — Jaequot, quel est le plus laid de la société ? — Et les rires d'éclater, les gros sous de pleuvoir. Le saltimbanque encaisse UDB recette d'au moins 7 fr. 50 cent. Ma fortune est faite, se dit-il; évidemment cet àne a du Munito dans l'esprit; il jouera aux dominos comme un chien.

Malgré cela, notre ami Jaequot n'était pas dans une position trop brillante; après avoir travaillé tout le jour, il ne trouvait au logis qu'une maigre prébende. En route, il portait le bagage de son maître, son costume de sauvage, ses cymbales, sa clarinette, ses gobelets, son épée pour arracher les dents, son tapis et sa boite à onguents; souvent il en était réduit à jeûner ou à brouter l'herbe coriace qui croît au bord des fossés; quelquefois, en le voyant racler

piteusement le sol, son maître partageait avec lui un morceau de pain noir.

En somme, Jacquot, avec sa philosophie accoutumée, se serait fait à sa situation. Je suis exilé de mon pays; il me serait trop dur de voir Jacqueline aux bras d'un autre; il n'y a plus assez de grisetles et d'amoureux pour l'aire vivre les loueurs de Montmorency; il pouvait m'arriver pire que de tomber sur ce saltimbanque, qui n'est pas méchant au fond, et qui partage avec moi en frère; d'ailleurs je niènela vie d'artiste, etj'avoue qu'elle n'est pas sans charme pour moi.

Voilà comment Jacquot se consolait. La vie d'artiste! mot brillant qui cache une bien triste réalité. Celui qui , naguère, faisait des recettes de 7 fr. 50 cent., arrache à peine quelques sous à l'indifférence du public blasé. Jacquot n'a plus de succès , son maître le vend pour acheter des puces savantes et des serins artilleurs.

D'artiste qu'il était, Jaccfuot est devenu militaire; c'est une vivandière qui en a fait l'acquisition. Le lifre qui crie, les tambours qui battent, les fusils qui résonnent, les étendards qui flottent, le canon qui gronde; ce bruit, cet éclat, ont ébloui Jacquot. Un autre se plaindrait d'être obligé sans cesse par la pluie, par le froid, par la grêle, par l'orage, de suivre le régiment; mais il est fier, lui, de marcher sous les drapeaux, d'affronter le péril, de porter sur son dos la gaie vivandière et ses provisions. Jacquot n'a pas toujours sa ration suffisante , sa maîtresse fait pourtant ce qu'elle peut ; mais bah ! à la guerre comme à la guerre , nous nous referons en pays conquis.

Les soldats aiment trop la vivandière pour ne pas reporter un peu de leur affection sur son âne; il était le bienvenu au bivouac, et les vieux troupiers, quand il passait,

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avaient toujours ([uelque bonne facétie à lui dire. Cela faisait sourire Jacquot, rjui préférait ces gaudrioles aux galettes de ^lonlmorency : la gloire militaire a fait tourner de bien plus fortes tètes.

Malheureusement pour notre héros, la vivandière fut tuée dans une bataille. L'ennemi victorieux força à la retraite l'armée dont faisait partie Jaccjuot; Jacquot vit le moment oii il allait être abandonné de tous. Cinq ou six grognards s'opposèrent à cette cruelle séparation; Jacquot. dirent-ils, portera notre marmite et notre bois; nous l'adoptons, il sera l'âne du régiment.

Un soir on fit halte au milieu d'une forêt. Les feux du bivouac s'allumèrent; les soldats se mirent a souper, puis les rondes circulèrent, les yeux se fermèrent, le camp se livra au repos. Jacquot, laissé libre, errait tristement autour du bivouac, la mine allongée, l'estomac creux : il commençait à sentir le néant delà gloire. Hélas! se disaitil, tant que j'ai appartenu à un seul maître, j'ai été heureux; un régiment m'a adopté, et rien n'égale ma misère. Le meunier, le loueur, le saltimbanque, la vivandière, s'inquiétaient de moi de temps en temps; aujourd'hui personne ne s'aperçoit seulement que j'existe. Quand j'arrive au bivouac accablé de fatigue, chaque compagnie fait bouillir la marmite, on mange gaiement, et à moi l'on me dit : Jacquot. mon ami, arrange-loi comme tu voudras; la roule est libre, va brouter; si l'ennemi se montre, viens nous avertir. Je serais un lâche si j'abandonnais les drapeaux; mais dès que la paix sera signée, adieu le service militaire; je rentrerai dans la vie privée, je me ferai de nouveau âne de moulin.

Eu se livrant à ces réflexions , Jacquot s'était avancé dans la forêt pour y découvrir un peu d'herbe fraîche; la

sentinelle l'avait laissé franchir le camp sans l'avertii" du danger qu'il allait courir. On était dans le cœur de l'hiver, et des bêtes sauvages infestaient la forêt; Jacquot avait à peine fait cent pas dans la foret, qu'un loup se précipita sur lui et le saisit à la gorge. Jacquot poussa un cri terrible pour appeler au secours; les soldats dormaient, personne ne vint; il essaya de lutter, mais il avait affaire à forte partie. Il vit qu'il était perdu, donna une dernière pensée à Jacqueline, et se rappela en- mourant un mot qu'il avait entendu souvent répéter au meunier ;

l'aNE de PLUSUiURS LES LOUPS LE .MANGENT.

ssïssa-.

Les loup; ne se raiin-j'

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