AU GOUT DE SIX MOIS EST PENDU
donc VOUS étiez décidé. Permettez-moi seulement une question.
— Faites.
— • Avez-vous lu Don Quichotte ?
— Oui, sans doute.
— Alors souvenez-vous d'un proverbe qui, s'il n'y est pas, devrait y être: Qui veut être riche en un an, au bout de six mois est pendu.
— Bah ! on a supprimé le gibet !» s'écria Léopold en riant.
A quelque temps de là, un touriste qui parcourait les provinces basques rencontra sur le quai de Santander Léopold de Brus en liabit de matelot.
« Eh ! mon cher 1 s'écria le Parisien, que faites-vous dans cette é([uipage?
— Je vais m'embarquer. Voyez-vous ce beau brick dont la vague caresse amoureusement les lianes noirs, il va m'emporter avec lui vers les côtes de la Sénégambie et du Congo ; peut-être même pousserai-je jusqu'au royaume de Zanguebar.
— Les lauriers du capitains Marryat vous empêchaient donc de dormir?
— Point; mais j'ai fort envie de faire le commerce de la poudre d'or et des dents d'éléphants ; on le dit trèslucratif. Adieu; on vient de tirer le canon, c'est le signal du départ, et la Marquesa dWmaëgui n'attend plus que moi pour lever l'ancre.»
Léopold s'élança dans un canot que dirigeait un marin de haute taille, gagna le brick, et une heure après la Marquesa dWinaëgui disparaissait ii l'horizon.
« C'est étrange, disait le touriste en regardant la blanche voilure du navire fuir comme l'aile d'un oiseau.
il me semble avoir vu le capitaine du canot au dernier dîner où se trouvait Léopold, à Paris!»
Sept à huit mois après, les journaux français contenaient, sous la rubrique de Londres, la traduction d'une nouvelle extraite du Times :
Portsmoutli , ce 20 juillet 1844.
La corvette de S. M. Britannique le Basilic est entrée hier dans notre port; le lieutenant Thompson de la marine royale, qui la commande, vient d'adresser à l'amirauté un rapport fort intéressant. 11 résulte de ce document que la corvette, naviguant au sud des îles du Cap Vert, reconnut un brick qui faisait route à l'ouest. Le brick, loin de répondre aux signaux de la corvette, changea de route et mit le cap au nord. Le lieutenant Thompson donna l'ordre d'appuyer le pavillon anglais d'un coup de canon et de poursuivre à toute voile le navire suspect qui cherchait à l'éviter; la chasse dura quatre à cinq heures. Le brick était bon voilier ; mais le Basilic, étant d'une marche supérieure, atteignit enfin le fugitif et le menaça de le couler s'il n'amenait pas. Le brick, virant de bord, hissa pavillon espagnol et ouvrit le feu. Le combat fut vif, et durant une demi-heure il eût été impossible de prévoir, au milieu des nuages de fumées qui flottaient sur l'eau, auquel des deux navires resterait la victoire; mais une bordée du Basilic ayant abattu le grand mât du brick, force fut à celui-ci de se rendre. On reconnut alors qu'on avait eu affaire à la 3Iarquesa crAmaï'gui, du port de Santander; trois cent quatre-vingt-dix nègres étaient au fond de la cale ; le pont était couvert de morts et de mourants. Parmi les premiers on a relevé le cadavre d'un Français qui avait eu la tête brisée par un biscayen. On a trouvé dans sa ceinture un portefeuille sur lequel on lisait le nom de Léopold de Brus....
Le journal tomba des mains d'Etienne qui le lisait.