‹ Cent proverbesChapitre 186 sur 257 · A MARMITE QUI BOL'T · texte numérisé non relu

A MARMITE QUI BOL'T

— Du cidre de ^lontreville, nous n"en voulons jamais d'autre.

— Eh bien ! pendant que vous êtes là ii vous goberger avec ce nectar, on vous insulte, on vous outrage dans la réputation de votre boisson favorite. 3Iaître Remy et ses aniis soutiennent que le cidre d'Ingeville est le n.eilleur de tous. SoulTrirez-vous un pareil affront?»

Les buveurs, déjà échauffés par des libations copieuses et entraînés par l'éloquence de maître Jean, répondirent qu'ils n'étaient pas d'humeur à tolérer de telles insolences, et qu'ils feraient bien voir à maître Remy et à ses amis que le cidre d'Ingeville n'était que de la petite bière à coté de celui de Montreville. Ils soutinrent en même temps qu'il fallait, tout de suite, se porter vers la demeure du blasphémateur et lui faire rétracter ses paroles. ^laître Jean se mit il la tète de la bande.

Maître Remy sacrifiait au Bacchus d'Ingeville sans se douter de l'orage qui allait fondre sur sa tête, lorsque les partisans de 31ontreville se présentèrent devant lui, et le sommèrent de déclarer qu'il renonçait à l'hérésie qu'il avait soutenue.

3Iaître Remy refusa comme de raison ; ses amis l'imitèrent. La dispute s'envenima ; on en vint aux gros mots, puis aux menaces, puis aux coups. Maître Jean eut le nez en sang, et maître Remy laissa deux dents sur le terrain. La force armée essaya en vain de rétablir l'ordre. La ville tout entière prit part à la dispute, Yvetot fut partagé en deux c^mps ou plutôt en deux bouteilles : les uns tinrent pour Ingeville, les autres pour Montreville. Le royaume d'Yvetot fut en proie à toutes les horreurs de la guerre civile; il ne lui manqua plus qu'un grand homme pour écrire l'histoire des factions qui le déchiraient.

MOUCHE NE S'ATTx\OUE. 411

Le roi, qui était alors Eustaclie, troisième du nom, voulut mettre un terme à ces dissensions ; il ceignit le bonnet de coton royal , convoqua les états-généraux, et déclara dans un édit que ni le cidre d'Ingeville, ni le cidre de jMontrevilie ne méritaient la prééminence, qu'elle appartenait au cidre de Ronenville, et que tout le monde eût à se conformer, dans ses paroles, dans ses actes et dans sa boisson, à la teneur de cet édit.

Il se forma alors en Yvetot un troisième parti, dit des poUliriues; ceux-là tenaient pour le cidre en général et pour aucun cidre en particulier. Le roi, fort de lappui de ce parti , crut avoir pour jamais assuré la tranquillité publique, et s'endormit comme un empereur qui n'a pas perdu sa journée.

Le roi Eustacbe III, auquel les mémoires contemporains accordent un sens politique assez étendu, se trompa cependant dans cette circonstance. En croyant satisfaire les partis, il les indisposa tous. Comme il arrive toujours en pareil cas, les factions oublièrent l'objet de leurs disputes; elles se réunirent pour demander la révocation de l'édit de Ronenville. Les Ingevillistes et les Montrevillistes entourèrent en armes le Louvre d'Yvetot. Eustache III fut chassé et déclaré incapable de régner, lui et ses descendants.

Le roi d'Yvetot se retira avec sa servante d'honneur, qui seule lui était restée fidèle, chez un seigneur du voisinage, le duc de Rochefort, qui lui promit d'armer ses valets et ses piqueurs pour le rétablir sur le trône de ses ancêtres.

YWetot, privé de roi, chercha tout de suite les moyens de se gouverner. Les uns proposèrent d'établir une république sur le modèle de celle de Rome, avec deux consuls qui seraient maître Jean et maître Remy.

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Les autres offrirent d'organiser le gouvernement d'après les lois de Salente, dont JM. de Fénelon venait de tracer un modèle séduisant.

Les politiques voulaient qu'on maintint la monarchie, mais en établissant un juste équilibre entre les pouvoirs, au moyen de deux chambres, l'une héréditaire, l'autre élective.

Pendant ce temps-là, le bruit des préparatifs faits par le duc de Rochefort était venu jusqu'à Yvetot. Les trois partis jurèrent de mourir en combattant l'ennemi commun. On réunit de grandes quantités d'armes et de munitions ; chaque jour, les recrues s'exerçaient sur la place publique. Tous les cidres étaient devenus égaux devant la loi. Les femmes brodaient des écharpes pour les remettre aux vainqueurs; des orateurs enflammaient l'imagination du peuple en lui retraçant les grandes images de patrie et de liberté. Yvetot offrait un spectacle sublime; c'était une république de la Grèce qui ressuscitait en Basse-Normandie.

Le duc de Rochefort, grâce à son or, entretenait des intelligences dans la ville : il y a des âmes vénales partout, même à Yvetot. Ces espions représentaient au duc l'état de la ville, divisée parles partisans des trois systèmes de gouvernement ; ils lui peignaient l'anarchie des idées et des hommes ; ils l'engageaient à profiter de cet état de crise qui augmentait la faiblesse des rebelles. Les espions agirent tellement sur le duc qu'il crut le moment favorable pour opérer une restauration.

Ce n'était point l'avis d'Eustache III ; il avait trop d'expérience pour ne pas savoir que la colère rend redoutable l'homme le plus timide, et l'exemple récent de l'Angleterre lui montrait qu'un peuple n'est jamais plus

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