TRISTE MAISON QUE CELLE OU LE COQ, ETC
lui-même le soulier au pied de sa fiancée, il s'humiliait devant elle, et de là vient que, pour désigner un mari que sa femme gouverne, on dit encore aujourd'hui en France ([\ïil est sous la pantoufle de sa femme. De là aussi le mot de Grimm qui enseigne que la pantoufle est encore un symbole fort usité de la puissance qu'exerce la femme sur le mari. {Poésie, in Recht.. § 10.) » ;. ; .
Elle était devant sa toilette ; l'heure du bal masqué approchait ; la mantille, les gazes, les rubans , étaient encore répandus sur les fiuiteuils, et n'attendaient qu'un ordre de la magicienne pour se rassembler et composer un costume à faire tourner toutes les têtes. — C'était un samedi gras.
Elle sonna.
— Rosalie!
— Madame?
— Mon mari est-il prêt ?
— 3Iaclame, 31. le comte n'est pas encore rentré du club.
Elle haussa les épaules; puis, après avoir dénoué ses cheveux qui tombèrent sur son cou en formant une magnifique cascade, elle reprit :
— Faites entrer le coiffeur.
— 3Iadame, il n'est pas encore arrivé.
— Comment? pas arrivé! Le sot! Le...
On sonna à la porte d'entrée.
— Ah! c'est lui, sans doute.
Rosalie rentra.
— ■ Eh bien, est-ce enfin ce maudit coiffeur?
— Non, madame, c'est-à-dire si, madame... C'est bien lui, ou plutôt ce n'est pas lui. M. Leblond feit dire madame qu'il ne pourra venir la coiffer ce soir, parce qii' s'est foulé le poignet en tombant de son cabriolet. 3Iais lui envoie à sa place son garçon.
— Un garçon pour me coiffer! 3Iais c'est une indignité, une trahison. Ce bal sera, dit-on, magnifique, et je n'ai jamais eu plus envie d'être jolie... Neuf heures e( demie passées !
Dans sa fureur, elle prit un mouchoir brodé qu'elle déchira à belles dents, et en jeta les lambeaux dans la cheminée; cette action, fort simple en elle-même, apaisa un peu ses nerfs. Elle déboucha deux ou trois flacons, respira les bouchons, et se tournant vers la femme de chambre :
— • Faites entrer ce garçon.
Quand il fut introduit :
— D'où venez-vous?
— De province, madame.
— El vous venez pour me coiffer?
— J'ai du moins celte ambition, madame.
— C'est en ciïct une très-,i;rande ambition, ajouta-t-clle sans pouvoir réprimer un imperceptible sourire que lui causa l'expression emphatique du coiiïeur ; votre nom, je vous prie?
— Mon nom de famille, madame, était beaucoup trop vulgaire pour que je pusse le conserver'; j'ai pris celui de Télémaque Saint-Preu\ ; c'est sous ce nom-là que je suis connu dans la coiffure.
— Eh bien, voyons, monsieur... Télémaque Saint- Preux, coiffez-moi. reprit-elle en affectant un très-grand sérieux.
Il commença à prendre les nattes qui tombaient sur ses épaules; mais à peine eut-il essayé de les diviser, qu'elle [)0ussa un cri :
— Ah ! malheureux! vous allez m'arracher la tète! Me tirer les cheveux de la sorte ! Peut-on se mêler de coifTer, quand on est aussi maladroit que vous l'êtes !
Il resta stupéfait ; elle jeta les yeux sur lui. H y avait une grande distinction dans sa figure. Elle se repentit de sa vivacité.
— Le mieux, se dit-elle, est de prendre mon mal en patience.
Elle se plaça devant sa toilette d'un air tout à fait l'ésigné.
— Je vais essayer, reprit-elle, de me coiffer moimême, vous n'aurez qu'à me tenir les fleurs et les épingles.
Elle commença à natter ses cheveux, et dit en se retournant à demi vers le garçon coitTeur :
— Savez-vous bien, monsieiu' Saint-Preux, que vous ne paraissez pas fort habile dans votre état?
— Ilélas ! madame, ce n'est peut-être pas absolument ma faute.
— Comment cela?
— J'ai toujours eu en moi un obstacle qui a nui à mes progrès.
— Et quel est cet obstacle ?
— Madame, c'est le sentiment.
— Le sentiment ! s'écria-t-elle en éclatant de rire ; qu'entendez-vous par là?
— J'entends, madame, une émotion dont je ne suis pas le maître, lorsque j'aurais besoin de toute ma présence d'esprit ; car vous n'ignorez pas tout ce qu'il faut de sangfroid, quand on tient le fer à papillotes, pour ne pas brûler la personne que l'on coiffe, et souvent pour ne pas se brûler soi-même... Eh bien, moi, madame, alors ma main tremble, mon cœur bat, et il m'arrive ce qui m'est arrivé tout à l'heure avec vous ; on se fâche contre moi, et l'on me rend ainsi encore plus gauche cjue je ne le suis réellement. Cependant je sens que si j'avais le bonheur d'être compris...
— Vous êtes donc incompris? ajouta-t-elle toujours avec le même sérieux. Elle était décidée à s'amuser quelques instants du plaisant original que le hasard lui avait amené. D'ailleurs, n'était-ce pas le carnaval?
— Riez tant qu'il vous plaira, madame, de ma folie; mais est-ce ma faute si mon cœur n'est pas ce que ma condition voudrait qu'il fût? Puis-je m'empêcher d'éprouver des accès de tristesse quand je me trouve introduit, comme je le suis maintenant, dans un boudoir, et quand je me dis que rien de ce que je sens, de ce que j'aperçois ne m'appartient, que toutes mes impressions sont, pour ainsi dire, des vols? En effet, quand même je sacrifierais
ma vie, je n'aurais pas ie droit de révéler rien de ce que renferme mon âme. Et tenez, madame, tout à l'heure en vous regardant, en pensant à tout cela, il m'est venu dans l'esprit quelques vers qui exprimeraient peut-être mieux que tout ce que je pourrais vous dire ce cjui se passe en moi.
— Comment! monsieur de Saint-Preux, vous faites des vers?
— Oui, madame, quelquefois je cherche des rimes, j'improvise, et c'est encore ce qui peut vous expliquer le peu de progrès que j'ai faits dans la coiffure.
— Voyons vos vers, récitez-les-moi ; je tiens beaucouj) à connaître les idées que j'ai pu inspirer.
Il baissa la tète, parut se recueillir, et commença d'une voix expressive et tremblante :
Quand mon souffle égaré sur ces tresses profondes Effleurait leurs anneaux sur l'ivoire étendus, Quand de ces longs cheveux ma main pressait les ondes, Quel trouble s'emparait de mes sens éperdus !
D'un front pur et divin j'admirais la merveille, Et mes yeux se couvraient d'un nuage de pleurs ; Et mon âme enviait le destin de l'abeille. Libre de se jouer à la cime des fleurs.
Je rêvais... Pardonnez, ù beauté souveraine, 0 vous qui de l'esclave avez troublé la paix ; Je rêvais qu'une autre âme avait senti ma peine. Et la plaignait du moins... mais, hélas! je rêvais.
Pendant qu'il récitait ces strophes, la figure de la comtesse avait changé d'expression ; de railleuse elle était deve-
nue tout h coup pensive ; elle garda le silence quelques instants, puis se fit répéter la dernière stance :
— Oh! oui, certainement, reprit-elle d'un ton de douceur, vous rêviez. Pouvez-vous vous mettre de pareilles chimères dans l'esprit? Vous êtes jeune, vous paraissez intelligent, vos vers annoncent de la sensibilité ; il faut vous défaire de ces idées extravagantes qui ne feront que troubler votre raison.
— Qu'entends-je, madame ? Quoi ! vous daigneriez me conseiller, me donner des averiissements, quand tout à l'heure vous ne songiez qu'à aous moquer de moi? D'où vient ce changement ? Aurais-je eu le bonheur de vous toucher?
— De me...
— De vous plaire, madame? Je veux, mettre le comble à mon extravagance en vous faisant ma confession tout entière; mais s'il était vrai qu'un pareil aveu put ne pas exciter votre colère...
— Qu'entendez-vous par là? dit-elle en fronçant le sourcil et en jetant sur lui un regard oii se peignaient à la fois la défiance et le dédain. 3Iais elle sentit aussitôt combien il serait ridicule, dans une pareille situation, de témoigner le moindre ressentiment.
— Non, je ne vous en veux pas, ajouta-t-elle d'un ton sardonique ; au contraire, monsieur Téléinaque Saint- Preux, vous me plaisez infiniment; car je n'ai jamais vu de coiffeur aussi divertissant que vous.
— Qu'entends-je, madame! Est-ce ainsi que vous recevez l'aveu de mes sentiments les plus tendres ! Cependant, vous ne le nierez pas, j'ai eu le secret de vous émouvoir ; votre son de voix , votre maintien , fout annonçait...
— Comment n'avez-vous pas vu que je me moquais de vous ?
— 11 se pourrait! Et moi. qui croyais... que du moins... un peu de pitié... Adieu, madame, adieu, je ne survivrai pas à une pareille déception ; dans un instant, je n'existerai plus.
Sa figure était à la fois si l)elle et si désespérée lorsqu'il prononça ces derniers mots, que l'àme la plus froide n'eût pu s'empêcher de s'intéresser à lui. Il s'élança liors de la chambre, et par un mouvement dont elle ne fut pas la maîtresse, la comtesse lui cria :
— Arrêtez, malheureux! Revenez, je vous l'ordonne. Je veux vous calmer, vous avouer que...
IMais il était déjà hors du salon, et, Lien qu'il eût certainement entendu sa voix, il ne voulut pas se retourner.
Elle rentra dans sa chauibre et se laissa tomber dans un fauteuil. Elle agita la sonnette, Rosalie parut :
— Courez après ce garçon qui vient de sortir, diteslui qu'il remonte sur-le-champ, que j'ai un ordre à lui donner.
Rosalie sortit aussitôt, et lorsqu'elle reparut :
— 3Iadame, le coiffeur était déjà dans la rue, il s'est élancé dans un cabriolet qui l'attendait, il a fouetté le cheval sans vouloir me répondre.
La comtesse fit un geste d'impatience et ordonna a Rosalie de se retirer ; elle voulait être seule pour songer ii ce qui venait de se passer. La porte de la chambre se rouvrit au même instant, le comte parut :
— Etes-vous prête, ma chère? dit-il à sa femme, sans remarquer son agitation. D'abord, que je vous fasse mon compliment sur votre coiffure, elle est ravissante ; Leblond s'est surpassé aujourd'hui.
Elle ne répondit rien, et sortit avec lui.
Au bal elle fut distraite, préoccupée; longtemps même elle refusa de danser : tous les hommes qui se présentaient lui semblaient maussades, ridicules, sans grâces et sans physionomie. Elle n'osait s'avouer à elle-même à qui elle pensait.
Enfin, vers deux heures, quelqu'un vint se placer devant elle pour l'eogager à danser.
— Madame la comtesse voudra-t-elle bien accepter pour cavalier l'infortuné ïélémaque Saint-Preux?
Elle tressaillit et faillit laisser échapper un cri ; elle avait reconnu le garçon coiffeur, qui n'avait rien changé à son costume.
— De grâce, madame, dit-il ne grondez pas trop ce pauvre Leblond. Je lui ai promis vingt-cinq louis, s'il voulait me laisser prendre sa place auprès de vous;
AVEC Lli FEU.
nous sommes en carnaval, me pardonnerez -vous?...
— Oui, monsieur, dit-elle d'un ton glacé, ù condition ([uc vous ne m'adresserez la parole de votre vie, si vous ne voulez que j'instruise mon mari de tout.
— Que dites- vous, madame? Mais songez-vous que si je ne dois plus vous parler, j'en mourrai'
— Vous ne mourrez pas, monsieur; mais s'il est vrai que vous éprouviez quelques regrets, vous vous souviendrez que, même eu carnaval.
IL NE FAUT PAS BADINER AVEC LE l' E C .