QLI AIME BIEN, TARD OUBLIE
— Les revenants sont passés de mode ; mais il s'agit d'une histoire d'amour, ce qui vaut bien tous les spectres d'Anna Radcliffe.
Nous dirons tout de suite au lecteur impatient de connaître celui qui va lui raconter une iiistoire d'amour, qu'il se nomme D..., qu'il est notaire à la résidence de C..., âgé de trente-quatre ;i quarante ans, portant des lunettes, et renommé pour son esprit dans tous les châteaux de l'arrondissement d'A...
D... prit place devant la cheminée, et. le coude renversé, la jambe droite posée sur la gauche, la botte en pointe, il commença ainsi :
— Vous vous étonnez sans doute, messieurs et mesdames, qu'un garçon aussi bien tourné que moi, jouissant de toutes ses facultés et d'une étude bien achalandée, soit resté célibataire. Ne vous hâtez pas de me juger; n'allez pas croire que je sois resté constamment insensible aux traits de Cupidon. JMon cœur de notaire a battu, trop battu même ; et l'amour, qui depuis Troie a perdu tant de choses, a été la cause de ma ruine, je veux dii'e de mon célibat.
A QUELQUE CHOSE MALIIErU EST BON. 41
Je vais vous révéler ce mystère; écoutez la confession d'un enfant du siècle.
Dans les premières années qui suivirent la révolution de juillet, mon père m'avait placé chez un notaire de ses amis. J'avais un cœur de vingt ans, un habit de vingt ans, en un mot, toutes les passions et tous les charmes de la jeunesse. IMes larmes coulent rien ([u'en songeant à ce temps heureuv oii l'àme chasse aux papillons, où l'on est blond, 011 l'on est habillé en drap bleu-barbeau.
Pénétré des devoirs qu'impose la cléricature, je n'avais encore gravé dans mon cœur que quelques articles du Code de procédure civile, lorsqu'un matin, en m'asseyant devant mon bureau, je vis sur la grande place, en face de la fenêtre de l'étude, une image dont le souvenir gracieux me poursuit encore. C'était une toile de plusieurs pieds de haut, représentant une femme sauvage avalant des cailloux et des lames de sabre; je la vis, et soudain j'en devins amoureux.
— De la femme sauvage? demanda la marquise.
— De Zéphirine, de l'adorable Zéphirine! Elle se tenait debout, montrant la toile avec sa baguette. Immobile contre la vitre, je l'admirais accueillant les amateurs avec un irrésistible sourire, et recevant les gros sous de sa main blanche et agile. Je la vois encore, le bras arrondi sur la hanche, la taille cambrée, l'œil noir, le teint nuancé de rose, la narine mobile, le nez vif et droit, son jupon bleu chamarré de paillettes laissant voir ses jambes mignonnes, auxtiuelles s'attachaient deux pieds de fée. Je vous épargne l'ennui de mes premières émotions ; je ne vous dis ni mes regards ardents, ni mes soupirs de llanune, ni mes lettres frénétiques...
— Vous écrivîtes à Zéphirine?