SE MOQUER DU FOURGON
question, pour prévenii' sans doute les plaintes qu'il redoutait de ma part. Il attestait les dieux et les hommes qu'il n'avait en rien violé les règles de son art, et démontrait aux. passants, à grand renfort d'explications techniques, mon insigne et inijualilîable maladresse.
La destinée -a ses retours. Lorsque cet automédon malencontreux, la discussion épuisée, voulut reprendre sa route du même train qu'auparavant, son cheval vint à manquer des pieds de devant, et s'agenouilla brusquement sur le pavé. Le cocher fut lancé, comme une bombe, pardessus sa bête, et s'il n'avait rencontré fort heureusement, il l'extrémité de sa périlleuse parabole, deux ou trois bottes de paille, placées lii par une divinité favorable, il se fût infailliblement brisé les membres.
En le relevant, je ne résistai pas à la tentation de lui l'estituer la semonce qu'il m'adressait trois minutes auparavant^ et je pérorai fort longuement sur l'injprudence qu'on met ii ne pas fernier les crochets qui retiennent le tablier d'un cabriolet, quand on n'est pas sûr du cheval qui le mène.
Tandis que je déselojjpais ce texte avec une remarquable éloquence, je crus surprendre un sourire sur les lèvres de mon cocher, lequel, en ce moment, se livrait, je le soupçonne, ti des rapprochements satiriques. Il lui semblait plaisant que j'eusse commis une grave étourderie, immédiatement après l'avoir si vertement tancé sur son ignorance, et qu'à mon tour, vivement repris par un (jrgueilleux. censeur, j'eusse pu rendre à ce dernier, séance tenante, son aigre homélie.
Si je devinai juste en interprétant ainsi le sourire narquois de mon vieux Thibaut, c'est ce que mes lecteurs décideront dans leur sagesse. Quant à moi, sans m'en in-
former aulrement, je montai chez le magistrat littéraire à (|ui j'allais rendre visite.
En attendant qu'il congédiât un visiteur matinal qui, me dit-on. m'avait prévenu, son valet de chambre me remit un faix de journaux dont machinalement je rompis les bandes. L'un d'eux renfermait une critique des plus excessives, justement dirigée contre l'aristarque dont j'attenilais le loisir. - ■
A propos d'un roman qu'il venait de mettre au jour, certain auteur rancunier, jadis fustigé par lui , s'évertuait ;i démontrer — la criti;jue de nos jours est passablement envahissante — que mon ami n'avait ni invention, ni style, ni esprit, ni bon sens, ni cœur, ni conscience.
Bref, l'attaque était de telle nature que je me promis bien de ne l'avoir jamais lue, et, par un sentiment de charité irréfléchie, je la glissai lestement dans la poche de mon paletot.
Au même instant, l'aristarque apparut, dans toute la sérénité de sa puissance :
« Ah! vous voilà, très-cher! Je devine ce qui vous amène. Vous venez m'implorer pour vos Trois Têtes et
pour leurs Proverbes A merveille ; vous savez que je
suis bon prince... Mais, entre nous, convenez que c'est là une plaisante idée... Des proverbes;... qui se soucie maintenant de proverbes? Cent Proverbes... pourquoi cent
Proverbes? Cent et un, je ne dis pas... Et ces Trois Têtes...
on dira qu'elles n'ont pas de l'esprit comme quatre
Quant à Grandville, à la bonne heure... Encore nos Athéniens se lassent-ils de ses succès, comme cet autre se lassait delà probité d'x\ristide... Allons, soyons francs... Nous
n'en dirons rien :... mais le livre est manqué Les
auteurs, gens d'esprit, prendront leur revanche... Embras-