LA FIN
— Pour la grâce et la fraîcheur rien ne vaut le proverbe persan; tenez, cjue pensez-vous de celui-ci : « Pour « chaque rose, une abeille et un frelon? »
— Il faut consacrer les dernières pages qui nous restent au pi'overbe sanscrit ; cela donnera du poids à notre livre.
— Présentons au lecteur en finissant l'odorant bouquet de la sagesse persane ; elle laissera son parfum dans tous les esprits.
— Je tiens pour le sanscrit.
. — Je ne démordrai pas du persan.
— Messieurs, reprit la Tète qui avait parlé la troisième, il me semble, sauf meilleur avis, que votre prétention est complètement inadmissible. Je suis loin de mépriser les proverbes sanscrits, j'accorde aux proverbes persans toute l'estime qu'ils méritent; mais avec votre système nous n'en finirions pas, à moins d'un gros volume de plus ; car enfin le proverbe japonais a bien aussi son charme; le proverbe malais ne le cède en rien à celui-ci, et le proverbe arabe les vaut bien tous deux. Le Lapon assis devant son feu de tourbe invente des proverbes délicieux; le Huron charme les ennuis du wigwam en résumant la sagesse dans des proverbes spirituels ; le Hottentot lui-même et le Yolof apprennent dès leur bas tige h se bien conduire, grâce à des proverbes qui, pour être faits à l'usage des enfants, n'en sont pas moins goûtés des grandes personnes. Tous les proverbes sont égaux devant le bon sens :
(i Ce n'est point la naissance, <: -Mais la seule vertu qui fait leur différence. »
Chaque proverbe est prophète en son pays. Vous parlez de lacunes, mais à quoi bon chausser les bottes de sept lieues pour en trouver ? ne prenez pas la peine de franchir
COURONNE LCEUVRE. 541
l'Océan ; restez chez vous; jetez les yeu\ sur ces feuilles éparses ; votre collection est-elle complète? aucune gerbe ne nianque-t-elle à votre moisson^ Je ne vous parle ni de la Perse, ni de l'Indoustan, ni de l'Afrique, ni de l'Amérique, mais de la France seulement. Pensez-vous avoir épuisé toutes les maximes de la sagesse populaire ? Que de recoins inexplorés! que de proverbes oubliés!
u Couche-toi sans souper, tu te lèveras sans dettes: » précepte d'Harpagon prêchant l'économie.
« Vie sans amis, mort sans témoins: » condamnation de l'égoïsme.
« Qui mange la vache du roi maigre, la paye grasse: » raillerie hardie de Jacques Bonhomme contre les exactions seigneuriales.
« L'ami par intérêt est une hirondelle sur les toits: » charmant symbole des relations du monde.
« Vin maudit vaut mieux qu'eau bénite : « aphorisme rabelaisien.
« Fais-moi la barbe, et je te ferai le toupet : » devise qui pourrait servir à la littérature contemporaine.
(1 Qui trébuche et ne tombe pas, ajoute à son pas : » adage prudent qui a dii prendre naissance au temps de Louis XL
« La gouttière creuse la pierre. » Aujourd'hui Tondit: « La patience c'est le génie: traduction qui ne vaut pas le texte.
« Qui répond ne parle pas: » qu'on pourrait appliciuer à bien des ministres.
« Le hareng qui saute de la poêle tombe sur le char- « bon; » — « au gueux la besace : » témoignages de la fatalité qui pèse sur le faible.
« Eau répandue ne se ramasse pas toute : » amer
oZi> LA FIN
regret de la stérilité du repentir «près certaines fautes.
n Au fer la rouille, à riiomme l'ennui : » mélaphore (|u"on dirait sortie du cerveau de René ou d'Oberniann-, antithèse qui prouve (jue le désenchantement, que nous croyons avoir inventé, est vieuK comme le monde.
'I A l'ennemi mort, un coup de lance: » le courage du fanfaron; coup de patte a l'homme du lendemain.
'■ Qui bien aime, tari oublie : » attestation touchant.' donnée à l'amour par un cœur malheureux.
Il Là où le fleuve est plus profond, il fait moins de bruit : » symbole des grands desseins et des grandes passions.
« Loin des yeux, loin du cœur : » vérité contre laquelle on proteste quand on aime.
I' De poltron à poltron, qui attaque bat. » — <i Donne- II moi pour m'asseoir, et je prendrai bien pour me coucher.» — Il Qui mesure l'huile, se graisse les mains. » — " La " femme est comme la botte. la meilleure est celle qui se Il tait. » — <i Qui se garde de l'occasion. Dieu le garde du Il péché. " — Il Si ta femme est mauvaise, méfie-toi d'elle; Il si elle est bonne, ne lui confie rien. » — i. Chaque cheveu Il fait son ombre. » — » 11 n'y a pas de mauvaise route Il quand elle finit. " — '< Si Dieu ne veut, les saints ne Il peuvent. » — » Celui qui glane ne choisit pas.» — " A Il main dévote ongles de chat. >. — -> La gloire vaine ne porte Il graine. » — i' ^lauvais serment sur pierre tombe. » — Il Mieux vaut ployer que rompre. » Et mille autres queje Il pourrais citer.
Il Où sont-ils tous ces proverbes qui remuent tant de sentiments, tant d'idies? vous les avez dédaignés; ils manquent à votre répertoire. Baissez la tète, soyez humbles, et avant de songer au sanscrit et au persan, rougissez d'avoir oublié les proverbes fondamentaux de la sagesse des nations,
COURONNE L'ŒUVRE. bi3
ceiiK ([ue j'appellerai les pères nobles des pi'overbes, les adages dans le genre de ceux-ci :
Il Aide-loi, Dieu t'aidera. »
<i Trop parler nuit, trop gratter cuit. »
« Moins vaut rage que courage. >
« Il faut battre le fer pendant qu'il'est cluuul. <>
(i Qui a bu boira. >'
« L'oiseau ne doit point salir son nid. »
« Bien commencé est à moitié fait. »
" Petite pluie abat grand vent. »
(. Bon chien chasse de race. »
» Ventre affamé n'a point d'oreilles. »
<( Qui refuse muse. »
« A bon vin point d'enseigne. »
'I Qui tient le til lient le peloton. »
(I Comment s'étonner après cela que vous ayez passé sous silence celte élégie en cinq mots : « Pour un plaisir mille « douleurs; » ces pensées profondes ou ingénieuses: " La (i faute est grande comme celui qui la commet; » — » la (1 même Heur fait le miel de l'abeille et le venin du frelon?»
(I II y avait là cependant matière à des histoires piquantes, à des rapprochements spirituels, enfin à de véritables enseignements. Venez encore me parler du persan et du sanscrit, vous qui avez tiré si bon [)arti du français ! »
Ce discours était trop vrai pour soulever des objections de la part des deux autres Tètes; elles se baissèrent; puis, après quelques minutes de silence, l'une d'elles prit la parole :
« iAIais tout cela ne nous apprend pas comment nous cdlons finir notre volume.
— Le finir? reprit l'autre; il s'agit bien de cela. Rentrons bien vite sous notre bonnet, et continuons la besogne; réparons les omissions que vient de signaler notre confrère;